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Société du spectacle et mort de Dieu : Ainsi parlait Adriano Celentano

Roland Barthes, l’un des esprits les plus fins et cultivés de l’intelligentsia française de l’après-guerre, publiait, en 1957, un livre dont l’acuité de la pensée n’avait d’égale que la précision du style, et qui, comme tel, est passé très justement, depuis lors, à la postérité littéraire et philosophique : « Mythologies » est son célèbre titre.

Si ce bref mais incisif essai recueillit, en ces années-là, un tel succès éditorial, contribuant ainsi à fabriquer la gloire posthume de ce maître de la sémiologie structuraliste, c’est qu’il se concentrait, en réalité, sur l’un des sujets les plus fascinants qui soient pour l’imaginaire collectif : l’analyse des mythes de son temps.

Certes, un demi-siècle ayant passé depuis cette importante publication de Barthes, beaucoup de ces mythes ne sont-ils plus les mêmes aujourd’hui : chaque époque, au fil du temps et au gré de ses modes, se nourrit de ses propres légendes, reléguant ainsi les plus anciennes, généralement, dans les oubliettes de l’Histoire.

Mais il est, toutefois, des mythes qui, malgré les années passées, réussissent à conserver quasiment intacte, comme par miracle, leur intemporalité, à défaut d’éternité. C’est justement sur l’une des ces légendes vivantes, qui vient de faire la « une » d’une certaine presse people, que je souhaiterais focaliser pour l’heure, tant elle est d’actualité, la présente réflexion.

Ce phénomène social, plus qu’artistique, a pour nom, en l’occurrence, Adriano Celentano, star absolue et véritable icône, en matière de variété, en Italie, où ce chanteur âgé désormais de 74 ans introduisit, dans les années 60 (ces fameuses « sixties » qui vit l’éclosion de la vogue « yéyé »), le « rock and roll ».

Ainsi, pour s’en référer à une analogie de circonstance, Adriano Celentano est-il aujourd’hui à l’Italie ce que, dans le domaine de la chanson, Johnny Halliday est à la France : une vedette trônant, aussi incontestée qu’incontestable, loin au-dessus des autres. Bref : le « boss », pour employer une formule que l’on attribue communément aujourd’hui, selon l’expression mondialement consacrée, à Bruce Springsteen.

Mais il est aussi, dans l’Italie contemporaine, un autre mythe, tout aussi puissant au sein de l’imaginaire collectif : San Remo, petite mais jolie ville de la « Riviera » (l’équivalent de la Côte d’Azur), où a lieu, chaque année, le festival de la chanson.

Et, là aussi, on pourrait aisément recourir à un même type d’analogie. Le festival de San Remo, dont la 62ème édition vient de se dérouler entre ces 14 et 18 février 2012, c’est un peu, comme en France, le Tour de France, ou, aux Etats-Unis, le Super Bowl : une institution incontournable, un événement populaire, de dimension nationale même, jouissant d’une couverture médiatique, alliée à un engouement non moins spectaculaire, à nul autre pareil en ces pays.

Ainsi, conjuguant ces deux incomparables mythes de l’Italie d’aujourd’hui, Celentano était donc cette année, devant près de vingt millions de téléspectateurs pour la seule première chaîne de la RAI (télévision publique italienne), à San Remo : non pas certes pour y présenter son dernier tube - il est, bien évidemment, hors concours - mais pour y faire, pendant un peu plus d’un quart d’heure et en direct, une apparition scénique sous forme d’un monologue qu’il adresse de manière presque improvisée, sans contrôle préalable ni censure possible, à un parterre totalement acquis, applaudissements à l’appui, à sa cause.

C’est là, lors de cette grand’messe cathodique, quintessence de cette abrutissante et vulgaire « société du spectacle » que stigmatisa jadis un situationniste nommé Guy Debord, que cette autre idole des jeunes, toute italienne celle-là, a réellement frappé fort, sans fard ni détour : oser critiquer ouvertement, en une péninsule où Vatican et Pape font encore souvent office de loi pour les consciences (et non seulement religieuses), les principaux organes de la presse catholique, tels le quotidien « L’Avvenire » (« L’Avenir ») et l’hebdomadaire « Famiglia Crisitiana » (« Famille Chrétienne »), qu’il a nommément accusés, réclamant jusqu’à leur fermeture, de parler de tout, de basse et stérile politicaille en particulier, sauf, du moins pour eux, de l’essentiel : Dieu, précisément.

Enorme scandale, bien sûr, sur les écrans de cette première chaîne de la télévision publique italienne, celle-là même qui, affidée à l’église catholique, est censée délivrer, en temps normal, le message biblique.

Et, pourtant, que de vérités, même si difficiles à dire en ce pays accueillant sur son sol la « sainte église romaine », contenues en ce long et très libre discours télévisé, en plein festival de San Remo, d’Adriano Celentano, plus délibérément provocateur, en ce programme à l’audience record, que jamais !

Car ce que Celentano, que les plus bigots des Italiens prennent désormais pour l’Antéchrist (ne fut-ce d’ailleurs pas sa propre fille, Rosalinda, à avoir joué le rôle de Satan, renchérissent-ils, dans la « La Passion du Christ », film lui-même très controversé de Mel Gibson ?), y a finalement dénoncé, ce samedi 18 février 2012, ne s’éloigne guère de ce que le grand et sulfureux Nietzsche, penseur habitué lui aussi à « philosopher à coups de marteau » comme l’indique explicitement le sous-titre de son « Crépuscule des Idoles », avait déjà annoncé, peu avant la fin du XIXe siècle, dans son « Ainsi parlait Zarathoustra ». A savoir : la mort de Dieu !

Avec toutefois, tant chez Celentano que Nietzsche, cette nuance fondamentale au sein de leurs imprécations à l’encontre du cléricalisme : si Dieu est mort, c’est parce que ce sont les hommes d’église, pourtant censés nous faire croire en lui et fortifier ainsi notre foi, qui, par ces mauvais exemples qu’ils donnent trop souvent à voir de leur propre personne, l’ont en vérité, et paradoxalement, tué à nos yeux.

De fait, écrit Nietzsche dans le paragraphe 125 du « Gai Savoir » : « Dieu est mort ! Et c’est nous qui l’avons tué. (…) Que sont donc encore les églises, sinon les tombeaux, les monuments funèbres de Dieu ? ».

Pis : il m’arrive de penser que l’athéisme même n’est, bien souvent, que le malheureux mais compréhensible effet des outrances, de ces absurdes et néfastes guerres de religion en particulier, d’une parole de Dieu aussi mal entendue qu’interprétée par ses prétendus exégètes, qu’ils habitent les églises, les temples, les synagogues, les mosquées ou tout autre lieu de culte.

Et, certes, semblable paradoxe, au terme de ce diabolique réquisitoire, ne se révèle-t-il pas le moins pervers, pour ces religieux à la très pharisienne hypocrisie, des boomerangs !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur de « Le Dandysme - La création de soi » (François Bourin Editeur).
 


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5 réactions à cet article    


  • philouie 23 février 2012 21:01

    Dieu est mort.

    ce sont les chrétiens qui l’ont tués.

    ils ont fait de la foi un mensonge.

    Mais Dieu est Grand.

    La foi des musulmans est intact.


    • Georges Yang 24 février 2012 07:48

      Prisencolinensinaincuisol peut mettre tout le monde d’accord sur la portée universelle du discours de Celentano, Nietzsche à côté parait beaucoup plus clair


      • Hesbois Hesbois 24 février 2012 09:23


        Bonjour,

        J’ai apprécié vous lire.

        Il me semble néanmoins qu’il y a un léger contresens : au départ, vous comparez Celentano à Hallyday et ensuite vous nous expliquez que l’italien a tenu des propos intelligents...
        Johnny lui son sommet, c’est « si on n’avait pas perdu une heure, on serait arrivé une heure plus tôt » dans un rallye Dakar ! Il ne faut pas lui en demander plus...
        Celentano, c’est du rock and roll comme Springsteen, Hallyday, c’est de la variété « je chante une bête chanson à la française » comme chante Arno (le boss belge).

        De même, le festival de San Remo peut plus être comparé au festival de Cannes qu’à une compétition sportive qui passe gratuitement chez des gens différents chaque année.

        Voilà donc juste deux petites remarques sur la forme.

        L’information est pertinente, du moins pour les non-italiens comme moi qui apprécient Celentano et le suivent de loin en loin : le gaillard a l’air toujours en forme, c’est une bonne nouvelle !

        Quant au fond, vos idées vous appartiennent et vous avez l’art de les exposer. Si je suis d’accord de condamner le comportement de toutes les églises et leur irruption dans la vie publique, la spiritualité en elle-même reste un vaste sujet de questionnement pour moi.

        Au plaisir,


        • mortelune mortelune 24 février 2012 13:20

          Un texte bien ficelé qui montre que nos politiques ne sont pas toujours à la hauteur intellectuellement. Il y a en France des milliers de gens intelligents, pourquoi diable les gens vont-ils voter pour de richissimes ’boeufs’. En tout cas ceux qui proposent des articles sur Agora, le font avec beaucoup de talents et cet hommage est à la hauteur de ma fierté d’appartenir à ce ’peuple’ érudit que trop de gens sous estiment.


          • Furax Furax 24 février 2012 16:39

            " le grand et sulfureux Nietzsche, penseur habitué lui aussi à « philosopher à coups de marteau »

            Voir le remarquable débat après cet article :
            http://gregoiresapereaude.blog.tdg.ch/archive/2012/02/18/nietzsche-rencontre-au-hasard-d-une-curiosite-irrepressible.html

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