• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Soleil vert » : en partance pour l’enfer

« Soleil vert » : en partance pour l’enfer

New York, 2022. Percluse de chaleur et de désarroi, frappée par la faim, l’humanité se condense péniblement autour de quelques poches de pauvreté, expérimentant malgré elle la ghettoïsation et les arbitrages coercitifs d’un État policier pernicieux, inflexible, manquant à ses devoirs les plus élémentaires. Sur fond de désagrégation sociétale, les terres cultivables se raréfient, les ressources naturelles atteignent leur portion congrue, la surpopulation confisque le moindre espace et la misère se répand sans coup férir, comme une traînée de poudre, sous toutes ses formes – morale, émotionnelle et matérielle. Les rares exploitations agricoles encore en état se confondent avec des forteresses imprenables, renvoyant sans scrupules les masses populaires aux produits industriels synthétiques et sans saveur, témoins privilégiés d’une existence sacrifiée, hoquetante de larmes, de gémissements et de colères.

Naviguant à vue dans cette société esquintée et à bout de souffle, le détective Robert Thorn, incarné par l’excellent Charlton Heston, entame une enquête policière périlleuse, sorte d’équation à multiples inconnues, se rapportant à l’assassinat d’un magnat industriel aussi fortuné qu’énigmatique. Flanqué de son ami et assistant Sol Roth (imperturbable Edward G. Robinson), vieillard nostalgique d’une époque à jamais révolue, il s’échinera à percer la carapace mordorée des apparences et à lever le voile sur les issues dérobées d’un système au mieux nauséabond.

 

Anticipation orwellienne

Au moment de porter à l’écran et d’actualiser le roman dystopique de Harry Harrison, Richard Fleischer n’en est pas à son coup d’essai. Cela fait déjà presque trente ans que le cinéaste américain hante les studios, une période faste au cours de laquelle il mettra en scène des pièces de choix comme Vingt mille lieues sous les mers, Le Temps de la colère, Le Voyage fantastique ou L’Étrangleur de Boston. Rompu à l’exercice cinématographique, il agence alors avec doigté et audace une contre-utopie dont chaque fragment constitue un modèle éprouvé de noirceur et de désillusion.

Non content de cultiver de bout en bout un propos désabusé et anxiogène, Soleil vert lance les hostilités dès sa séquence d’ouverture. Armé d’un montage photographique portant sur l’essor et le déclin de la société industrielle, Richard Fleischer laisse poindre un vent ténébreux, écho d’un monde en perdition et d’idéaux s’estompant progressivement jusqu’à disparaître. Avec l’ardeur et la pertinence des meilleures anticipations orwelliennes, ce chef-d’œuvre plus que jamais dans l’air du temps pose un regard perçant et clinique sur un monde devenu dysfonctionnel, souvent asphyxiant, fait de corps prostrés et meurtris, de désirs réduits en cendres, d’inégalités inexcusables, de fractures sociales et de destins laissés en jachère. Une mélopée triste, pénétrante, sans fausse note ni fanfaronnade.

Bien rythmé, bercé et coloré par des partitions soignées, Soleil vert portraiture une ville de New York surpeuplée, en état de siège permanent, au bout du rouleau et à deux doigts de l’implosion. Plus encore que l’appétit du pouvoir, c’est l’égoïsme, le cynisme et la corruption qui y animent les sphères influentes, poussant les masses à la révolte et le pauvre Sol Roth à l’euthanasie – deux séquences touchées par la grâce et happées par l’abattement. Sans effet de manche, au cœur d’une réalisation au cordeau se niche alors un constat glacial et sans appel : la cohésion humaine a tout de l’équilibre fragile qui menace, à chaque instant, de s’effondrer.

 

Lire aussi :

"Inside Llewyn Davis" : la sacralisation du perdant

Les fantômes du chaos

Le Plus : "Shotgun Stories" / Le Moins : "Le Crocodile de la mort" (#42)


Moyenne des avis sur cet article :  4.67/5   (12 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 19 mai 2014 09:12

    Nous y allons vers ce « Soleil vert »...Ce film deviendra réalité plus vite que nous le pensions.. !


    • Daniel Roux Daniel Roux 19 mai 2014 09:13

      Un autre film culte et de bonne facture, Rollerball qui raconte l’histoire d’un gladiateur moderne, une formidable anticipation parue en 1975.

      Remplacez Rollerball par FootBall et vous aurez à peu près une révélation du monde qui vient.

      Sur Wikipédia :

      "2018. Le monde est contrôlé par des corporations économiques telles la corporation de l’énergie, basée à Houston. Ces corporations dirigent des formations sportives pratiquant le rollerball, sport violent ne permettant pas l’émergence de vedettes individuelles. Jonathan E. (James Caan) brise ce tabou en survivant à des matches disputés sans règles, mettant ainsi à mal la philosophie même du rollerball et de cette société du futur : « Le jeu est plus grand que le joueur ». Devant sa popularité gênante, les cartels, exigent de Jonathan son retrait avant la finale annuelle. Résistant à toutes les pressions, y compris la mort cérébrale de son meilleur ami, lors de la demi-finale. Malgré les avertissements de son entraineur, Jonathan livre une finale sans règles ni durée dont le seul but est son élimination. Envers et contre tout, au terme d’une bataille épique, Jonathan remporte la finale et devient, en un instant, ce que redoutaient tant les dirigeants, une légende vivante."


      • Abou Antoun Abou Antoun 25 mai 2014 17:53

        Oui, dans la même veine (Rollerball) on a aussi ’L’enfer du Dimanche’ où Al Pacino est impérial.
        Un article intéressant avec un parallèle entre les deux points de vue
        .


      • foufouille foufouille 19 mai 2014 13:39

        le futur, ce sera plus proche de running man


        • panpan 19 mai 2014 13:57

          Moi, quand je parle de Soleil Vert aux gens qui m’entourent (30, 40, 50 ans), ils me regardent avec des yeux ronds... Savent pas ce que c’est ...


          • mimi45140 19 mai 2014 22:33

            Cela ne m’ étonne pas j’ai 54 ans je l’ai vu à sa sorti j ’ avais quinze ans , il était considéré comme un film d horreur , à cette époque je l’ai vu comme tel , 20 ans plus tard differemment , avec d’autres yeux et aujourd’hui encore autrement. 

            Ce fut pareil pour rollerball avec mes yeux d’ ado je n’ai vu qu ’ une forme de violence , un faux remake est sorti fin 90 ROLLERBALL 2000 , toute le substance du premier avait disparu. 


          • soi même 19 mai 2014 14:08

            Ce qui est intrigant dans se film, c’est en réalité le peut d’effet qui produisit sur un changement de comportement .
            Ceux qui l’on vue, quel a été leurs conclusions , mystère, cela n’a nullement empêcher que l’on se trouve bien aujourd’hui à deux doigts de réalisé ce que ce film anticipait.
            D’être au bord d’un abîme qui va sans doutes pas hésiter à appliquer ce que ce film dénonce !
            A se demander, si en réalité, ce film n’a pas été réaliser pour que l’horreur deviens une banalité ordinaire ?


            • Montdragon Montdragon 19 mai 2014 14:18

              Film excellent et pervers, tout est crasse, suant, puant...seule la scène de fin avant la « reconversion » du papy est douce et agréable.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires