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Sortie DVD de Inland Empire : retour sur la « Masterclass » de Lynch

Grand moment samedi 3 février 2007, 16h, à Paris (Fnac des Ternes), c’était la Masterclass (ou leçon de cinéma) de David Lynch. Ca a à peu près duré une heure et demie. Attention, l’édition spéciale Fnac du DVD collector Inland Empire - sorti le 3 septembre 2007 - qui inclut la Masterclass de David Lynch en propose une vidéo (bien faite d’ailleurs, fidèle à l’événement) mais qui ne dure que 25 minutes. Aussi, comme j’ai eu la chance d’y assister, voici, pour les lynchiens et autres, ma version (longue !) :

Ambiance électrique. Beaucoup de monde. Tôt le matin, déjà quelques personnes vers 10h du mat’. C’est marrant comme le cinéma "ratisse" large et je peux vous dire que c’est le cas d’un Lynch. Une "faune" très hétéroclite, beaucoup de jeunes gens, qu’on pourrait qualifier de "bobos" germanopratins, certains venaient aussi exprès de province pour cet événement ; j’ai un peu parlé à un jeune type sympa, de 22 ans, arborant fièrement un superbe T-shirt de Eraserhead, il venait, lui, de Rennes. Un autre, dans la queue, très mince, semblait bien connaître le site Internet payant "davidlynch.com". Il y surfait, surtout au début, lorsque, selon lui, des Naomi Watts ou des Justin Theroux venaient y faire un p’tit tour, rien que ça ! Il y avait une jeune fille, dans la queue, plutôt barrée, avec une espèce de harnais qui lui tenait droit le cou, s’agissait-il de quelque chose de médical (façon Cronenberg, celui de Crash, s’est-elle alors trompée de queue ?!) ou bien d’une "prothèse" destroy - référence-révérence - à l’image des films à l’inquiétante étrangeté du cinéaste américain ? Je n’en sais rien, toujours est-il qu’elle était constamment prise en photos par des gens dans la queue. Il faut dire que tous (enfants de Lynch ?), ou une grande partie, étaient très équipés pour capter des images, des sons (appareils numériques, petites caméras DV, etc.). Bonne ambiance. Un tantinet arty.

Vers 15h, on entre (enfin !). Dehors, on caillait sec. Un très beau soleil matinal éclairait magnifiquement les façades du quartier des Ternes. La vache, quelle froidure hivernale, mais bon on a attendu pour un cinéaste-star. Sur ce, on entre dans la salle qui peut contenir environ 200 personnes. La moitié, places assises, les autres, debout. Heu..., dans la pénombre, on se précipite vers les (rares) chaises mais il y a des baraques estampillés Fnac (pas commodes les gars, vaut mieux pas broncher, en plus j’ai une bronchite !) qui nous disent que les trois premiers rangs sont réservés. Ah... quel bonheur d’être un people ou un jet-setteur appartenant au monde des V.I.P. Bon, toujours est-il qu’on trouve une place sur le côté. On ne verra pas David Lynch à 2 mètres mais à 6/7 mètres (pas dégueu), et on est sûr - au moins - de ne pas rater sa houppette légendaire !

Et le grand moment arrive. Des mecs maouss kostos quadrillent l’avancée de David Lynch, masterclassieux, dans la salle sombre mais truffée de lumières au premier plan (lieu où va se dérouler l’interview filmée par des grosses caméras style TV et des camescopes numériques, s’agira-t-il de faire avec cela un bonus pour un DVD collector à venir ? Qui sait...*). Lynch s’assoit, précédé par Thierry Jousse (de la revue Panic et ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma devenu cinéaste) et quelques autres journalistes (qui n’interviendront pas). Applaudissements. Lynch nous remercie d’être nombreux. Re-applaudissements comme pour une rock star ! Attention, on a le droit de prendre quelques photos au début, puis après basta. La Fnac, « agitatrice d’idées » mais surtout tiroir-caisse ayant pignon sur rue ( !) se garde l’exclusivité des images, on les comprend. Les flashs crépitent. Il y a un traducteur, Jousse et Lynch. Le cinéaste pose bien sa voix (enfin, il y a les micros), euh... c’est une voix plutôt nasillarde, mais quand même agréable à entendre. Ce n’est pas non plus un flux de paroles, il fait attention à ce qu’il dit, des mots précis et réfléchis qu’il compte avec malice, très loin d’un esprit de sérieux pontifiant. Il sait dire des "non" très convaincus et convaincants si une piste de lecture de ses films ne lui semble pas bonne. Il fait souvent un geste de la main (levée, avec les doigts qui pianotent dans l’air, comme pour décrire un flottement impressionniste ou plutôt un mood propice à la création) pour accompagner sa parole. Lorsque Jousse lui demande si Laura Dern dans Inland Empire (on nous a montré trois fois la bande-annonce du nouveau Lynch, pour qu’on comprenne mieux ?!!!!) est une réminiscence de ses anciens personnages (la blonde hollywoodienne de Mulhollande Drive ou encore Isabella Rossellini dans Blue Velvet, etc.), Lynch répond aussitôt par la négative - non, selon lui, chaque film qu’il fait est autonome et chaque personnage de l’un de ses films concerne le film en question, pas un autre.

A part ça, Lynch semble adorer la proximité. Il crée énormément chez lui, c’est son laboratoire, son atelier. Il est ravi d’avoir pour voisine Laura Dern. C’est elle, plus ou moins, l’idée d’Inland Empire ! Enfin, elle voulait tourner de nouveau avec Lynch, le cinéaste lui a dit "OK !". Lynch a fait ce film à cause et pour Laura Dern. Au début, dit-il, il ne savait rien du film. Une scène a été tournée puis d’autres sont venues. Il a donc commencé à la filmer sans savoir vers quoi il allait, puis, petit à petit, avec le flux des images qu’il a tournées, Lynch a commencé à voir se « profiler » un chemin narratif pour Inland Empire, et alors là, il a su que ce serait son nouveau long métrage, 5 ans après son énigmatique Mulhlolland Drive. Question voisinage, il aime créer sur place. Quand Jousse lui demande : "Quid de sa collaboration avec Angelo Badalamenti ?" - qui n’a pas travaillé sur Inland Empire. David Lynch nous dit qu’il adore Angelo mais qu’il aimerait que ce soit son voisin, pour qu’ils expérimentent ensemble des trucs ! Mais Angelo est dans le New Jersey et David à Los Angeles, alors...

Puis viennent les questions du public. Un micro se balade. Les questions fusent de partout. C’est bon enfant. Un mec l’a branché "méditation transcendantale", "transmutation des âmes" - on ne le voyait pas, caché par des gens debout, ça faisait un peu (c’était une voix grave, bien posée) voix d’outre-tombe, voix de l’au-delà qui vient vers les vivants, effet comique garanti ! Par contre, sur la vidéo de la Fnac de la Masterclass, on le voit très bien ! Lynch alors a parlé du "champ universel", de sa "zénitude" face au Mal, aux affects, aux forces négatives qui assaillent le monde et notre "intérieur de l’âme", un truc dans ce genre-là, il a insisté sur son activité de yoga. Un vieux monsieur, un peu azimuté... mais très drôle (il ne manquait pas d’autoparodie) s’est alors levé et a dit : "Bon, ce n’est pas que j’aime pas la magie mais je suis un cartésien convaincu, alors depuis 5 ans je remonte Mulholland Drive pour le rendre linéaire et compréhensible, alors David Lynch, est-ce que je suis dans le vrai où est-ce plutôt une démarche désespérée ?" Eh bien, Lynch a ri, nous aussi ! Il lui a dit : "Continuez, vous allez trouver !" Puis, il a précisé : "Vous savez, mes propres films me sont très difficiles à comprendre !" (rires dans la salle).

Une jeune femme très jolie (aux cheveux rouges, hommage à la femme-spectatrice aux cheveux bleus de Mulholland Drive ?) lui a demandé s’il voulait, en venant comme ça à la rencontre de ses publics, "imiter" la démarche du vieux monsieur d’Une Histoire vraie sur son tracteur qui chemine le long des routes des Etats-Unis et se laisse ainsi porter par ses rencontres, ses idées en fonction des lieux traversés (bien vu la Miss !), et alors Lynch, amusé, a dit : "Yes !"... "but, me, i’m a young man !". C’était drôle. Euh... votre humble Serviteur lui a demandé "s’il allait souvent au cinéma, s’il voyait des films régulièrement et si des films récents l’avaient dernièrement intéressé, questionné...". Lynch a dit "No". Alors, ayant la réponse (minimale) à ma question, je me suis assis. Dans son regard, on sent un homme humble, disponible, et qui réfléchit beaucoup en même temps qu’il parle. Par moments, il ferme les yeux... certainement pour se concentrer, pour ne pas perdre le fil de ses idées.

Le mot "idées" revenait sans cesse. Une femme du public lui dit : "... mais tout le monde a des idées, même de création (style macramé !), mais c’est pas pour autant qu’on est David Lynch !" Alors Lynch a dit que son travail (films, dessins, peintures, photos, Internet... - à ce moment-là, il prépare son expo à la Fondation Cartier, The Air is on Fire, 3 mars/27 mai 2007) consiste à laisser venir les idées, ou à les attraper au vol, puis après, il s’agit d’orchestrer les éléments épars, et le film sera in fine le flux de cette organisation d’idées. Pour Lynch, c’est l’idée qui dicte tout. Il y a tellement d’éléments dans le cinéma (lumières, musique...) qu’il faut, selon lui, suivre l’idée et faire en sorte de retrouver le sentiment de l’idée d’origine, toujours expérimenter par rapport à elle. Et Lynch manifeste alors sa joie de tourner avec une petite caméra numérique DV (souplesse, coûts de production qui baissent, lumières réduites, faire durer les plans, sans coupe, pour le jeu des acteurs...) car ça permet d’éviter la grosse machinerie lourde du cinéma "traditionnel" (la pellicule) qui est très longue à installer et, selon lui, on en crève d’attendre autant. En disant cela, on a envie de retrouver ses joies créatives d’enfance. De dessiner. D’écrire. De filmer. Quand il parlait, je pensais aux fameuses photos mythiques d’un Picasso, au T-shirt rayé (marin), ludique et "enfantin", créant avec un rien (terre glaise, papier journal, cartons, arêtes de poisson, etc.), dans sa villa "La Californie" en Provence. Bref, Lynch apparaît comme une figure libre, et sa liberté d’action est très "communicante". Enfin, pour rebondir sur la question de la femme... ne manquant pas d’idées - maître-mot, vraiment, de cette Materclass - David Lynch a dit : "Bon, OK, tout le monde a des idées, absolument. Même les avocats ont des idées ! Souvent mauvaises d’ailleurs (rires). Mais, pour moi, ce sont toujours les idées qui mènent la barque."

Voilà, David Lynch, en direct de Paris, nous a embarqués dans son univers, dans sa démarche créative, dans son Lynchland... qui, décidément, n’a pas de frontières fixes, ça flotte. Franchement, avoir pendant une heure et demie sous les yeux l’un des plus grands artistes contemporains (j’entends par là que Lynch, cinéaste et plasticien, et ses films, dépassent la "simple" sphère du cinéma traditionnel), eh bien c’est vraiment jouissif, on se sent libre et on a l’impression d’avoir un potentiel gigantesque. Oui, David Lynch fait du bien et devrait être remboursé fissa par la Sécu !

A part ça, j’ai revu le film en DVD, voici une "explication" possible : Inland Empire - un objet filmique passionnant, une véritable œuvre d’art se déploie sous nos yeux, pendant presque 3 heures. Il s’agit d’une aventure, d’une expérience à part, sous forme de rébus, de puzzle. Pour autant, malgré le capharnaüm visuel, David Lynch sait où il va (c’est le portrait quasi pictural d’une femme dans sa vérité nue) et il a bien une histoire à raconter. Il faut, comme nous y invite le cinéaste, "pénétrer dans la profondeur de l’histoire". Et alors là, derrière les femmes en miroir, les espaces fantômes, les mises en abyme, les mondes parallèles, les rêves, la Chambre 47 et autres chausse-trapes narratives, il y a l’histoire d’une femme blonde et comédienne (Laura Dern) qui s’embarque dans le tournage zarbi d’un remake d’un film maudit et se retrouve ainsi perdue dans un monde peuplé de cauchemars, dans sa propre peur, semble-t-il. Elle croise notamment, entre autres, des prostituées polonaises dans des rues neigeuses (qui ne sont peut-être que des productions de son cerveau), des comédiens de sitcom ou d’un petit théâtre à masques de lapins ou encore et surtout son double, ou plutôt ses doubles (Nikki Grace, Susan Blue...), à savoir une Laura Dern démultipliée. Eh oui, il s’agit bien de La Cité des Anges et de ses avatars. Inland Empire, avec cette figure de la blonde mythique et esseulée, aurait pu s’appeler Marilyn Drive. Derrière le miroir aux alouettes qu’est Hollywood, où "les stars font les rêves et les rêves font les stars", on assiste à un film "hanté de l’intérieur" car... qui sait si tous ces rêves brisés et ces débauches étalés sur l’écran à cran - difficile par exemple de ne pas être ému par l’agonie sanglante de Laura Dern au milieu des étoiles du trottoir de Hollywood Boulevard - ne sont pas le fruit de sa propre imagination, encline aux figures perverses du Mal ? Oui, selon moi, c’est bel et bien un grand film sur la peur, sur une psychose qui prend sa source dans le cinéma, dans ses nuages de fumée et ses personnages au visage gommé (eraserheads).

Est-on dans un rêve ? Dans la réalité, laquelle ? Celle d’un tournage, d’une vie vécue, tournée, cauchemardée... en cinémascope, en vidéo ? On a l’impression que Laura Dern / Nikki Grace / Susan Blue, au début de Inland Empire, commence à se faire peur, telle une enfant cachée sous ses draps, avec l’histoire qu’elle se raconte puis, rapidement, ses démons prennent vie et c’est un je(u) qu’elle ne peut plus arrêter. De pire... empire, voilà une femme sous l’emprise d’un empire (mental, à savoir son inconscient) qui la dépasse et qui se fout la trouille, c’est certainement une femme fragile, quelque peu sadomaso, petite soeur de la défunte et sublimissime Marilyn, qui prend son tournage pour la réalité - amour des feintes - et sombre ainsi dans la paranoïa qui l’empêche d’être en osmose avec le cosmos. C’est bel et bien un film puissamment romantique, entre la beauté et la terreur, sentimental voire compassionnel (envers notamment le métier d’actrice hollywoodienne), finissant même par un "happy end", histoire(s) peut-être de nous dire que tout cela n’est que du cinéma... L’ultime clin d’oeil étant peut-être l’apparition-surprise finale de Laura Harring évadée de Mulholland Drive. Rideau !

* Eh oui, tel est le cas, DVD à l’appui !

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Sortie DVD de Inland Empire : retour sur la « Masterclass » de Lynch

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