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Sur les prostituées cambodgiennes : des mots et des... images contre un massacre

Le Papier ne peut pas envelopper la braise ( 2006 ), titre très poétique et film magnifique - diffusé il y a quelques semaines à la télé (France 3) et toujours en salle, me semble-t-il -, d’une sensibilité exquise sans jamais tomber dans le film-dossier démonstratif ou le pathos tire-larmes. Tout d’abord, ce qui frappe d’emblée c’est la beauté des visages de ces prostituées cambodgiennes "stockées" dans un abîme qui fait office de bordel institutionnalisé en plein centre de Pnomh Penh, puis beauté aussi du filmage (des cadres très composés, on pense par moments à des peintures " tahitiennes " de Gauguin), au ras du sol ou à hauteur de femmes, d’herbes, voire à hauteur de nattes... si l’on voulait "paraphraser" Ozu - histoire(s) de capter la "vibration de l’âme" de ces jeunes femmes, sans jamais tomber cependant dans le misérabilisme à tous crins. Je veux dire par là, pas de regard distancié et " entomologiste " qui viendrait filmer ces filles comme s’il s’agissait de papillons exotiques qu’on fixe à titre d’exemples, pour faire bonne figure, ( se ) donner " une bonne image ". Non, rien de tout ça, pudeur, douceur et simplicité de la mise en scène, à l’image des lieux simples, dépouillés et pauvres où habitent ces femmes, d’une beauté " convulsive " que des salauds, issus de clans mafieux, aimeraient faire passer pour des corps-viandes, de la chair humaine corvéable et baisable à merci. Dégueulasse. Ici, la finesse des traits côtoie aussi les traces de maladies et de coups et c’est en ce sens le papier ne peut pas ( toujours ) envelopper la braise, tant mieux...

Ce sont de toutes jeunes femmes que filme la caméra vidéo caressante du cinéaste-documentariste cambodgien Rithy Panh ( on se souvient encore de son film incontournable pour comprendre la réalité du Cambodge d’hier et d’aujourd’hui, S21, la machine de mort khmère rouge ). Par moments, on dirait des femmes-enfants, mais non pas des lolitas rose bonbon de type Marie Antoinette, plutôt des femmes dont la fraîcheur, la candeur et l’innocence leur permettent de ne pas tuer en elles " le vert paradis des amours enfantines". Oui, à même le sol ou sur un mur recouvert de lipstick poétique et créatif (le refus de leur aliénation via l’expression artistique salvatrice...), elles jouent, avec une grande économie de moyens, avec des choses simples, des couleurs, des formes tracées, des figurines, tels des gamins atteignant le sentiment d’immensité dans des plaisirs minuscules faits de bric et de broc, comme dans un cours d’arts plastiques ou une chambre bleue d’enfant, et malgré l’exiguïté de lieux exsangues et ostracisés, elles parviennent ainsi à faire quelque peu bouger les lignes, à se créer, dans leur petit périmètre de fortune, des lignes de fuite et autres chemins de traverse d’infinies libertés, loin d’un espace carcéral et formaté que l’on voudrait leur imposer. Ces très jeunes filles dont les prénoms sont prononcés - ici, dans ce documentaire où elles peuvent sembler trouver un semblant de réconfort en se confiant sur leur sort - ne sont, pour un temps, plus des chiffres, des numéros, du bétail marqué au fer rouge, des âmes errantes en perdition, mais des êtres humains, des personnes, des personnalités (modestes)... s’appelant tour à tour Môm, Aun Thoum, Simourn ou Mab. Elles ont un univers, en guise d’échappement libre. C’est pour elle une question de vie ou de mort.
Et, in fine, à côté de ce parfum d’enfance qui leur permet d’entrer en résistance, ces très jeunes filles sont, sous le papier translucide et la braise murmurante, des femmes dont la lucidité est imparable, impitoyable et bouleversante, concernant leur sort, leur pays-gangue (pourri par le nihilisme, la décadence, la course frénétique au profit au détriment de l’humain, les flics ripoux, les macs-tortionnaires, les clients violents - certaines sont tabassées, voire violées) : « On s’étend sur un lit comme sur la planche du boucher »... "Avec le Sida, on meurt mais sans, on meurt aussi"... "Si tu veux mourir, c’est simple, ne respire pas pendant 20 minutes ou avale des médicaments"... "Comment croire au Bien et au Mal puisque le poisson mange ses petits"... "Sous les Khmers rouges, tu serais morte de faim et on t’aurait exécutée"... "Qui fait le Bien reçoit le bien, et qui fait le mal reçoit de l’argent"...

Ces phrases, prononcées en boucle, disent, telles des litanies, par "le poids des mots", l’intensité de leur souffrance infinie d’où sourd la déchirure de la résignation, façon Ozu et Naruse, et si le "message" passe magnifiquement ici, c’est qu’on est aucunement, pour filer la métaphore avec une célèbre publicité à sensation, dans " le choc des photos " ou dans le simple coup de gueule médiatique et peoplelisé, pour se donner bonne conscience. Et c’est cela qui est admirable dans ce documentaire, Rithy Panh ne fait pas une thèse pontifiante, il fait un film de cinéma qui, subrepticement et avec pudeur, se glisse dans l’intériorisation de la colère incommensurable de ces femmes-fleurs de Pnomh Penh pour mieux nous la révéler et la faire jaillir, sans fioriture esthétisante ou moralisante. Respiration des plans. Comprendre pourquoi un plan commence et pourquoi il finit, ce qui se passe entre deux images, entre deux sons, pourquoi il faut ou non faire un plan, à quoi sert une image dans le monde, c’est ce que fait ici, avec honnêteté, Rithy Panh. On pense alors à Jean-Luc Godard : « Le cinéma est expansif, il est extensif au monde, il est le langage du monde. » ( JLG, 2005 ).


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4 réactions à cet article    


  • Tab Tab 20 juin 2007 13:35

    Article remarquable. Rien à ajouter.


    • Bill Bill 20 juin 2007 16:45

      Je rejoins l’avis de Tab , comme souvent...

      C’est triste tout cela.


      • jako jako 20 juin 2007 20:39

        si il faut dire que cela cesseeeeeeeeeeeeeee que ce tourisme sexuel stop


        • freedid 21 juin 2007 13:52

          Rithy Pahn avait précisé à la projection de son film lors du festival Cinéma du Réel que les clients des prostituées étaient à 90-95 % des locaux c-a-d des cambodgiens.

          A mon avis le sujet du film n’est pas la problématique du tourisme sexuel, mais les ravages causés par le liberalisme sauvage en asie sur une population qui ne fait que d’endurer des souffrances , et quelles souffrances, depuis plus de 50 ans.

          Cette marchandisation de la misère, n’est pas montrée explicitement mais on en voit les conséquences.

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