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Sydney Pollack filme l’architecte Frank Gehry

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Nous sommes allé voir le film de Sydney Pollack Esquisses de Frank Gehry, dont l’avant-première se déroulait dans l’ancien centre américain construit par Gehry lui-même. Et celui-ci n’était pas là ! Si j’ai bien compris : la construction du centre a dû se passer tellement mal entre l’architecte et le maître d’ouvrage français de l’époque, l’EMOC, que la dispute est visiblement toujours aussi rougeoyante neuf ans après. Alors M. Gehry, revenez ! Nous avons a-do-ré votre film et les Français l’aimeront aussi, j’en suis sûr !

Le film est un long métrage sur le célèbre architecte Frank O. Gehry.
Enfin un grand architecte américain ! Et pas le moindre, puisqu’il ne s’agit de l’architecte du musée Guggenheim de Bilbao.
Un architecte américain de talent est une telle rareté qu’elle invite inévitablement à cette question : pourquoi y a-t-il autant de bons architectes aux États-Unis que dans un pays grand comme la Hollande ? C’est incompréhensible : l’Amérique excelle dans nombre de disciplines, mais reste un nain en architecture ! Ils font évidemment de très grands bâtiments, très bien faits, mais qui sont autant de la grande architecture que le bottin(1) de la littérature. Pardon, Rem Koolhaas, mais on a vraiment l’impression que l’histoire se répète avec une Amérique du Nord face à l’Europe comme Rome face à la Grèce antique. Tout y est plus gros là-bas, a plus de force mais il lui manque du velours, l’essentiel quoi. Je m’égare. (Il faudra que j’aille faire un jour mon BHL(2) sur l’architecture des États-Unis, c’est promis ).

Le réalisateur est Sydney Pollack, (Out of Africa, La Firme, On achève bien les chevaux). Un film sur un architecte américain filmé par un Américain : le suspense était pour moi insoutenable, qu’allions-nous voir ?

Ce qui m’a vraiment plu d’abord est la manière dont l’architecture de Gehry a été filmée. Habituellement ce genre de documentaire sur l’architecture est traité par d’interminables mouvements de caméra, une voix lente et grave qui nous décrirait de la même manière la vie des okapis en Afrique, et de la musique classique pour lui donner des airs de Versailles. Rien de tout cela ici, parce que ce style ennuyeux, Sydney Pollack en est tout simplement incapable.
On sent tellement le film La Firme dans ce documentaire ! L’architecture est présentée comme un thriller avec messieurs en lunettes noires, musique puissante, déclarations fracassantes et improbables, cadrages efficaces et brutaux. Cela ne fait pas dans le détail. Même le psy(3) de l’architecte est appelé en renfort ! A tout moment, Pollack filme de façon complètement inhabituelle et personnelle ces édifices que nous croyions connaître, c’est vraiment bien.
Et merci, grand merci à lui de nous avoir fait un film aussi captivant sans nous parler une seule seconde du chantier. On ne connaîtra jamais l’immense travail informatique et technique aboutissant à ces grands bâtiments. Seul compte, pour Pollack, l’homme au travail.

Contrairement à ce que nous avons lu ici ou là dans les critiques du film, il y a de beaux moments où Gehry explique fort bien son travail créatif.
Simplement, comme une femme qui vient de faire un enfant, il ne parle pas beaucoup (ces moments sont trop courts, d’accord, mais quand même : la salle de concert de Walt Disney "toutes voiles dehors", par exemple.). Et plus que ses mots, les maquettes, les esquisses, les gestes de l’architecte nous le disent suffisamment clairement. Quelle énergie ! Son travail en équipe, son atelier sont aussi bien rendus.

Et puis il y ces moments terribles pour nous, architectes, où nous remarquons bien comme Gehry, avec son immense talent et sa renommée internationale, n’est tout de même pas riche. Comme sont cruels ces instants où nous découvrons le peu de respect d’un client, comme la fondation Guggenheim elle-même, qui a payé le concours de l’immense musée de 11 000 m2 de Bilbao le prix d’un concours pour une crèche de 1000 m2 ! Et en laissant trois semaines aux architectes pour le faire. Putain de métier.
Avec Gehry, nous sommes loin d’une architecture de papier froissé. Le travail entre la maquette et l’ouvrage construit est tellement long (dix ans), tellement difficile pour lui que l’architecte ne supporte plus son oeuvre à l’ouverture du bâtiment. Il en a une véritable et physique indigestion. Et puis ces passages où nous apprenons comment Gehry grâce à sa femme (et son psy) a compris comment le monde voyait son travail, comment il pouvait travailler en équipe, et comment il fallait parler à un client. Putain de film.
Alors quand une critique lui dit qu’il n’est plus aussi bon qu’avant, il balaye l’outrage d’un revers de main. Comment pourrait-il faire autrement ? Il ne connaît pas son génie aujourd’hui, il ne pourra rien faire non plus quand il n’en aura plus.

Le passage un peu long du film est inévitablement celui où divers intervenants viennent les uns après les autres vanter les qualités de l’architecte. Ce moment est très important pour les Américains : comme on n’existe là-bas que par ce que disent les gens sur vous, ces indispensables louanges assoient et prouvent la grande renommée d’un personnage. Ils nous ennuient un peu, nous Français, passons.

Alors, après ce film en avant-première, il y avait un cocktail. Nous sommes partis. C’est bête, il y avait d’utiles rencontres à faire dans ce milieu du cinéma surtout que j’avais soif mais Isabelle était claquée, elle attend un bébé mais voyez-vous, nous avons préféré rester intègres en ne nous mêlant pas à ce sale milieu parisiano-médiatique.

Coste-Orbach architectes

(1) bottin : objet physique utilisé au XXe siècle et constitué de feuilles sur lesquelles étaient consignées les coordonnées des habitants d’une région. Il était gros.

(2) BHL : Philosophe français s’étant rendu aux Etats-Unis pour écrire un livre.

(3) Le psychanalyste aux États-Unis est un personnage incontournable de la famille américaine : il correspond à une sorte d’oncle ou à un prêtre chez nous. Nullement honteux, il donne ici son témoignage.

Le site du film : http://www.sonyclassics.com/sketchesoffrankgehry/

La bande-annonce en français : http://www.esquisses-lefilm.com/

Toutes les bandes-annonces en français : http://www.premiere.fr/video/138.html

Une conférence en anglais de Franck Gehry à l’Université de Columbia à New-York : http://www.columbia.edu/cu/news/media/05/392_citizen_gehry/index.html


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11 réactions à cet article    


  • (---.---.147.154) 15 septembre 2006 12:48

    Magnifique critique qui donne vraiment envie de se pencher sur cet architecte et découvrir ce documentaire.


    • ark (---.---.112.102) 15 septembre 2006 15:55

      J’aime bien les savoirs-faire technique aussi, mais le quotidien des agences ne s’entiche pas de procédures trop rigides, c’est d’l’expérience et ça se vie à fond... donnez -donnnez ! vos tripes les creatifs...

      Et l’esprit ouvert en plus le G, avec un psy accompagnant pour mieux comprendre et soi aussi... batir plus tard, d’abord les papiers et les modifications incessantes aux pouvoirs des clients roi... J’aime bien ta critique, je le verrai celui-là.

      Faut-il rappeler en ce bas monde que ces braves gens, même banquiers, vivent et « souffrent » dans des lieux conçus parfois par des architectes et « déshabillés » par des comptables de 4’sous... smiley

      attention aux pejoratif « sale » ...les medias vous montrent du doigt (ah oui pub ?)que vous soyez pour ou contre eux : ils sont objectifs avant tou non ?...et indépendants en plus. smiley

      bon ok, pollack, le psy, sa femme (à G) et Gerhy (tiens y vit en couple celui-là ?)...quoi faut aller aux USA pour faire des skycrapers ?--->parce qu’ils ont pas beaucoup de concurrents au m² ! .............Et puis tant qu’il y aura des banquiers, on saura où va notre argent. Que de banalités : oui restons assis


      • estela (---.---.22.62) 16 septembre 2006 04:38

        M. Davideo ...

        l’architecte Frank Ghery ...n’est-il canadien ? smiley


        • David Orbach davideo 16 septembre 2006 07:22

          Mais oui, Estela ! Vous avez parfaitement raison. Frank O. Gehry est bien né dans le beau Canada.

          Mais si certaines personnes peuvent passer leur vie dans un pays tout en restant « de chez elle », comme par exemple Jane Birkin l’ancienne femme de Serge Gainsbourg, qui vit en France tout en restant anglaise pour nous (grâce à son joli accent anglais bien sûr, qu’elle a eu la délicatesse de conserver pour nous offrir un charme de plus à sa beauté qui n’en avait pas besoin), d’autres par contre, se fondent tellement dans leur pays d’adoption, qu’il devient presque impossible de les en dissocier. Je pense évidemment à Picasso ou à Le Corbusier pour la France qui ne sont ni l’un ni l’autre français d’origine, mais dont l’oeuvre est à mes yeux « française ».

          C’est pourquoi, si Frank O. Gehry est canadien de naissance, son architecture m’apparaît, dans sa totale originalité, « californienne » (l’adjectif a un sens je crois) pour des raisons que nous n’avons pu développer dans cet article par manque de place, mais qui nous fera un excellent sujet pour le prochain !

          cordialement


          • Filou (---.---.201.200) 19 septembre 2006 18:22

            Article fort intéressant, c’est dommage que quelques infos soient manifestement pas de « première main »... Ainsi, il est impossible que l’EMOC ait construit ce superbe bâtiment puisqu’il a été commandé par un groupe privé d’américains. Par contre l’EMOC, lors de la « faillite » des commanditaires, a été chargé par le ministère de le reconvertir en centre du cinéma. Gehry est-il fâché avec le ministère ou avec l’association américaine ou avec les deux ? Il convient de préciser que l’intervention du ministère de la Culture a sans doute sauvé une construction qui aurait indubitablement, vu la valeur foncière locale, été outrageusement « rentabilisé » par des entresollements de toutes sortes voire même démoli... Par ailleurs il est somme toute caricatural de parler de la « médiocrité » des architectes américains...N’oublions pas depuis la guerre les Richard Neutre, les Saarinen (il faut voir l’arche de St Louis qui date des années 50 et qui n’a pas pris une ride !!!) et je passe toutes les architectures novatrices et parfois même « expérimentales » commandées par les universités...


            • David Orbach davideo 19 septembre 2006 20:27

              Filou, voilà tes remarques que tu m’as déjà dit oralement et que je t’avais demandé de venir écrire sur ce site parce qu’il me semblait très intéressant de les rendre publiques. Tu l’as fait et je t’en remercie. smiley

              Je ne connaissais pas l’histoire de la construction de ce centre : Tu fais bien de nous la raconter. Observe cependant que je n’ai jamais dit que l’EMOC avait mal travaillé. Lors de la présentation de ce film, le présentateur a dit au micro que Gehry ne voulait plus venir en France en mentionnant l’EMOC. C’est ce que j’ai entendu, c’est ce que je rapporte ici.

              Mais il ne me semble pas qu’il soit important aujourd’hui de savoir qui à fais quoi : Je n’ai pas écrit ces lignes pour faire le procès de l’EMOC, dont tu sais très bien que j’apprécie le travail, ou même d’un autre. Un point beaucoup plus important me scandalise : L’un des meilleurs LE MEILLEUR ARCHITECTE DU MONDE NE VEUT PLUS VENIR EN FRANCE ! Comment pouvons nous accepter cela ? Comme nous ne sommes pas au Ministère de la Culture, je ne peux rien faire d’autre que poser publiquement cette question : Qu’attendons nous pour affréter immédiatement un A380 et envoyer une délégation pour mettre un terme à cette situation inouïe ? smiley Cette crise doit être réglée et nous pouvons le faire : Après la pluie vient le soleil. smiley

              En ce qui concerne les architectes américains : Je trouve ton terme de « médiocrité » un peu fort : Je préférerais parler de « banalité » du plus grand nombre (comme en France d’ailleurs smiley ). Mais je reste cependant sur ma position : S’il y a de très grands architectes aux Etats-Unis (et Richard Neutra et Saarinen en sont indiscutablement), en regard de la taille du pays, ils sont très peu nombreux.

              cordialement


            • David Orbach 19 septembre 2006 22:08

              Pardon, « qui a fait quoi »


            • Ludo (---.---.26.32) 26 septembre 2006 10:37

              Gehry, un ami qui vous veut du bien

              Ca y est je l’ai vu ! Il était impossible de ne pas aller voir ce film-documentaire pour quelqu’un du milieu de l’architecture. Je l’avoue j’avais un peu peur, après un premier film sur un architecte, Louis Kahn (« My architect ») où le côté trop émotionnel du réalisateur concurrençait (malheureusement) le travail de l’architecte. Bref, retournons au véritable sujet, mais la comparaison était inévitable.

              Je disais donc quelle surprise ! Un véritable moment d’apprentissage, de découverte de l’univers professionnel de F. Gehry, même si nous sont dévoilés ses rendez-vous avec un thérapeute (aux Etats-Unis on ne se cache pas en disant « je vois quelqu’un... »). Le jeu entre le réalisateur (S. Pollack) et les acteurs (oui, oui c’est un véritable film) nous intrigue, parfois même nous fait sourire. Que ce soit Gehry lui-même avec des répliques de franches camaraderies ; l’artiste en peignoir blanc « sorti du bain », lunettes de soleil et boisson à la main ; le critique, filmé sur fond sombre, la voix nasillarde qui met mal à l’aise ou encore l’artiste qui haïssait les architectes jusqu’à découvrir Gehry (j’ai d’ailleurs un petit message pour lui : s’il vous plaît, si jamais on se croise à une fête, ne me frappez pas même s’il m’arrive de faire « de la merde »).

              Hier, je lisais un livre (Quelqu’un d’autre, de Tonino Benacquista) et une réplique a retenu mon attention :
              -  Qu’appelez-vous, de façon si catégorique, le « génie » ?
              -  Mon acceptation est celle du dictionnaire. Je fais référence aux génies répertoriés, les fameux, les indiscutables, [...], les au-dessus de tout soupçon, ceux devant lequel on est forcés de s’incliner.

              Gehry bienvenu ! Je rajouterai qu’en voyant son architecture, la question et le sentiment de « j’aime/j’aime pas » est totalement dépassé. Il est entré dans le panthéon des génies de l’architecture contemporaine en nous permettant de pousser plus loin les limites de l’architecture, que certains appelleront du formalisme (chers professeurs...) mais que je nommerais plutôt archi-sculpture, c’est d’ailleurs la base même de son travail ! En sortant de la salle de projection, on n’a qu’une envie : faire de l’architecture et enfin se lâcher !

              Merci Frank


              • David Orbach davideo 26 septembre 2006 11:51

                Mais oui Ludo ! héhéhé smiley


              • simone (---.---.255.244) 27 septembre 2006 13:06

                Il y a quelques 40 ans j’avais parcouru les Etats Unis avec mon fiancé, architecte, alors boursier de la Harvard School of Design, à la recherche des réalisations des architectes qui avaient fui l’Europe, la guerre et le nazisme.Ils étaient responsables des réalisations les plus intéressantes de l’époque. C’est curieux de constater qu’il en est peut-être encore ainsi. Chercher la raison... L’article fait référence à une connaissance du milieu professionnel, il est écrit rapidement en intégrant humour et une certaine causticité. Télérama s’en inspirera-t-il dans sa critique cinématographiquz quand le film sortira sur les écrants ?


                • David Orbach davideo 29 septembre 2006 06:59

                  Maman,

                  Si en plus tu me dis que les architectures américaines intéressantes sont le fait d’européens fraichement débarqués ! Que reste-t-il alors comme bons architectes aux pauvres USA ?

                  Bon disons à leur décharge, que tout le monde aux États-Unis vient d’ailleurs. Nous les considèrerons donc comme des américains.

                  Je t’embrasse.

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