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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Tartuffe, Arnolphe et le Misanthrope expliqués par Dom Juan

Tartuffe, Arnolphe et le Misanthrope expliqués par Dom Juan

"Le petit chat est mort", selon la fameuse réplique de l'ingénue Agnès dans L'école des femmes. Et ce n'est pas anodin. La mort du petit chat se cache comme un trou noir au milieu de L'école des femmes, de Tartuffe, de Dom Juan et du Misanthrope. La reprise des "Molière de Vitez" par Gwenaël Morin (actuellement en tournée), la présence de deux de ces pièces au programme de l'agrégation, leur actualité donc, incite à s'interroger sur le rapport violent, détonant, que Vitez avait justement cherché à révéler entre ces quatre chefs-d'œuvre.

Le type du barbon obsédé à encager une jeune femme est un classique de la comédie. Dans L'école des femmes, Molière ne se contente pas d'en dénoncer le ridicule, il en révèle le mal profond. Arnolphe, instigateur d'une entreprise perdue d'avance, y apparaît atteint d'une maladie à la fois pitoyable et criminelle. Arnolphe est l'Avare : avare non d'argent, mais de sentiment, jaloux de sa satisfaction comme un tout-petit au stade anal. Proche de Tartuffe dans l'enflure égocentrique, il est aussi, ontologiquement, le contraire de Dom Juan, qui ne retient personne - et que la société veut absolument retenir.

"J'ai seul la clef de cette parade sauvage", disait Rimbaud - et c'est en étant Rimbaud que la clé se retrouve, comme c'est en étant Molière que peut être percée à jour, délivrée, Dom Juan, cette œuvre jusque là enfermée dans son énigme, son mystère, son festin de pierre, emmurée comme Sade dans un dessin de Man Ray. Qui est Dom Juan ? Écartons toutes nos représentations mentales du libertin, du débauché, de l'athée, du pécheur puni et autres vieilleries de siècles formatés par l'idéologie religieuse et sociale. De nos bras grand ouverts renversons tout ce commerce de l'esprit, jetons le racorni au sol, faisons place à une plus haute, à une plus vaste intelligence ! Dom Juan c'est la liberté de l'auteur, et Sganarelle, l'auteur-acteur, son serviteur. Dom Juan est sa liberté absolue, insolente, séduisante à en être à la fois irrésistible et haïe, puisque sa séduction est celle de la vérité, parade sauvage tant redoutée des hommes qu'il faut la dire, mais la dire sous clé.

Dom Juan est le phare qui éclaire toute l'œuvre de Molière. C'est à sa lumière qu'elle peut être comprise. Dom Juan est pourrait-on dire le surmoi singulier de Molière : dom (dominus) signifie maître, seigneur, et Juan, Jean, est son prénom. Mais l'enjeu dépasse de loin ce qu'en peut dire la psychanalyse. Il est physique et métaphysique. Car Molière est réellement Dom Juan. Molière exerce sa scandaleuse liberté. Et si la société l'entrave, si l'homme en société qu'est comme tout homme Molière en souffre comme il arrive à Sganarelle de souffrir de la liberté de son maître (mais Sganarelle est assez ambigu pour qu'il soit permis de soupçonner que ses protestations bien-pensantes ne sont que des mouchoirs destinés à protéger son maître en cachant cette liberté que les bien-pensants ne sauraient voir), l'auteur Molière, qui n'est pas un fantasme de lui-même mais bel et bien un être agissant, et agissant puissamment, continue d'affirmer et d'exercer sa liberté. Rien ne peut l'en punir, car elle n'est pas punissable. Tant qu'il ne cède pas, Dom Juan est immortel. Qu'il se compromette, qu'il se tartuffie, et alors il tombe dans le néant où cuisent les mortels, les hypocrites - et son serviteur n'a plus qu'à déplorer la perte de ses gages, qui sont à la fois les recettes du théâtre où malgré tout les mortels vont chercher la vérité (recettes dont en fait Molière et sa troupe ont été privés par la censure des dévots), et la garantie spirituelle, morale, intellectuelle, qu'est Dom Juan pour l'humain qui le sert.

Tartuffe est le contraire de Dom Juan, et son adversaire. Le Misanthrope est le garant de Molière. "Mon néant", dit Tartuffe (III, III, 984). C'est celui dans lequel Dom Juan tombe quand il décide de faire le tartuffe. Qui l'en sort ? Le Misanthrope.

"Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, / Et chercher sur la terre un endroit écarté / Où d'être homme d'honneur on ait la liberté"

sont les dernières paroles d'Alceste. Dom Juan n'est pas mort, il est ressuscité, même s'il est méconnaissable sous la figure d'Alceste, et c'est ailleurs qu'on pourra le retrouver. Alceste n'est en vérité pas plus misanthrope que Dom Juan, même si la société les considère comme ennemis de l'humanité, chacun à leur façon. Au contraire, gardiens de la vérité, ils sont les garants de l'humanité, cette humanité qui a pour ennemis les hommes assujettis à l'ordre social, à la pression sociale. Les femmes et les hommes étouffent de tartufferie. Leur liberté d'aimer ? Il leur faut y mettre le prétexte et les chaînes du mariage (ou l'illusion du libertinage). Leur liberté de penser ? Il leur faut l'encager, l'encadrer de garde-chiourmes qui expédient les corps des esprits récalcitrants au bûcher - alors que le bûcher réel, c'est celui dans lequel ils existent et s'agitent, celui où tombe Dom Juan au moment où il s'essaie à entrer dans leur jeu. Leur liberté de se déplacer, à tous les sens du mot ? Il leur faut l'entraver, l'endouaner, l'empolicer, l'empêcher de déranger l'ordre établi.

Alceste a ses ridicules comme tout autre homme, tout autre personnage - sauf Dom Juan, qui est plus qu'un homme. C'est Dom Juan qui fait apparaître aussi bien Tartuffe qu'Alceste, et tous les autres. C'est la liberté insolente de l'auteur qui arrache les hommes à leur enrobement social, à leur embourbement intellectuel, moral, spirituel. Qui en dégage les traits, qui en révèle la mécanique, aussi divertissante et dérisoire que celle d'une "pièce à machines" comme l'est Dom Juan, et comme L'école des femmes, Le Tartuffe et Le Misanthrope sont des pièces à machinations. Le Commandeur, éminente figure sociale et prétendument morale, n'est qu'un mort, une statue qui ne se met en marche que lourdement, raidement, et en grinçant misérablement. Si Dom Juan l'a tué, c'est que tel est le droit de l'auteur. Seul l'auteur peut tuer sans crime : ce ne sont pas des personnes qu'il tue, ce sont des figures. L'auteur est un iconoclaste. C'est ainsi, s'il sert la vérité, et non la tartufferie, que son insolence, loin d'être une faute, est au contraire salvatrice, "un bond hors du rang des meurtriers" comme dit Kafka. Bond dans "un endroit écarté" où libre est le lecteur, le spectateur, de le suivre, pour rendre à l'acteur sa révérence, ses saluts entre les mouvements de rideaux finals - qui ne sont finals que jusqu'au lendemain. Seule la fin, depuis le début, ne change pas : Arnolphe échoue, Tartuffe est en sa prison mentale, Alceste est à l'écart, Dom Juan est vivant puisqu'il n'est pas mort pour de vrai mais toujours manifesté dans l' "illustre théâtre" d'où, se jouant des siècles et des titres, à travers toutes ses pièces, toutes ses extensions, il continue à s'afficher, insaisissable petit chat aux plus de mille et trois vies.


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22 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 16:17

    « Le petit chat est mort
    Et toi et moi on va couci-couça
    A cause de quoi ?
    A cause qu’on s’demande bien pourquoi

    T’as jamais un pape sur les toits
    Etre trop près du ciel p’t’être qu’y z’aiment pas »


    Renaud


    • Robert Lavigue Robert Lavigue 17 décembre 2016 16:33

      Merci Madame pour cette contribution érudite et fort bien troussée !
      Il n’y a que les femmes pour parler aussi bien de Dom Juan...


      • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 16:59

        @Robert Lavigue

        Sauf que la pièce de Molière comme l’opéra de Mozart la tradition de Don Juan en général dit exactement le contraire de ce qu’affirme l’auteur.
        Le sens du mythe de Don Juan est de montrer que l’intelligence et la science (ce que je sais c’est que deux et deux sont quatre) sont impuissantes devant le pouvoir et la tradition symbolisées par la statue du commandeur dont la « déification n’est que la démonstration de son intégration (ou intériorisation) par les croyances et superstitions populaires (Sganarelle).

        Par son insolence, sa provocation et son refus de se plier aux règles, Don Juan signe son acte de mort. C’est un révolté, pas un révolutionnaire. Il n’a aucune perspective pour changer les structures contraignantes. Il s’en moque et l’ »establishment" le tue.

      • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 17:25

        @Jeussey de Sourcesûre

        précision graphique : Don Juan n’étant ni Portugais ni religieux dominicain, je me permets s’utiliser l’orthographe correspondant à la particule de courtoisie espagnole et non pas celle transmise par une tradition erronée.

      • Robert Lavigue Robert Lavigue 17 décembre 2016 17:32

        @Jeussey de Sourcesûre

        Votre thèse se tient et elle aussi pourrait faire l’objet d’un débat !

        Ce que je voulais dire, c’est que la contribution d’Alina Reyes était rafraichissante.
        Ce n’est pas tous les jours que quelqu’une partage autre chose que des jérémiades, de la moraline provençale, de la géopolitique de comptoir, des complots (tellement cachés que tous le monde les démasque) ou de la sous-littérature fluviale.

        Je ne suis pas certain que ce billet ait autant de succès que les billets d’une médiocre banalité des têtes de gondoles.
        C’est bien dommage... Si la comparaison n’est pas flatteuse pour les machines à écrire, le lecteur gagne toujours à s’instruire de billets plus exigeants !


      • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 17:41

        @Robert Lavigue

        Vous êtes sévère avec les inconditionnels (je n’ose pas écrire « aficionados » qui serait trop exotique) du folklore ligérien !

      • baldis30 17 décembre 2016 18:13

        Bonsoir,

        Quelle bouffée d’air pur, même si je suis loin de percevoir Sganarelle comme vous, je le préfère en Leporello car le chant la musique transcendent les êtres et leurs psychologies. De même pour Dom Juan mythe latin.

        Que resterait-il d’Othello s’il n’y avait eu Otello. Que resterait-l de Marguerite Gauthier s’il n’y avait eu Violetta Valéry  ? Et du Roi s’amuse s’il n’y avait eu Rigoletto .... cadenza ad libitum


        • Elliot Elliot 17 décembre 2016 19:44

          Article délicieux mais je me sens frustré d’une lecture un peu plus érotique du grand œuvre de Molière.

          Pourtant avec le petit chat il y avait matière à digressions grivoises... 


          • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 17 décembre 2016 20:16

            @Elliot
            ... et le « trou noir » évoqué en début d’article...


          • Elliot Elliot 17 décembre 2016 21:00

            @Jeussey de Sourcesûre


            Oui ! mais là nous sommes près du trou du c... mais assez loin de l’érotisme...

          • rogal 17 décembre 2016 21:42

            Alceste, plutôt que misanthrope, ne serait-il pas anthropophobe désormais ?


            • Hector Hector 18 décembre 2016 11:39

              Bonjour,
              Très joli papier parsemé de belles vérités. Je vous fais tous mes compliments Alina. J’ai pris beaucoup de plaisir à vous lire.


              • sarcastelle 18 décembre 2016 13:44

                J’ai très bien connu Molière qui entendant déjà tout ça de son vivant renonçait déjà à y apporter le contredit. Il fustigeait les libertins et se moquait des misanthropes, point. Il disait que le reste n’était que discours pour l’agrégation. 


                • Robert Lavigue Robert Lavigue 18 décembre 2016 14:07

                  @sarcastelle

                  Pourtant Pierre Louÿs prétendait que Molière n’était que le prête-nom de Pierre Corneille.

                  Seriez-vous en passe de virer écolo-complotiste ou est-ce la lecture quotidienne des billets de Péronnelle des Calanques et de Bernard-Henry de la Loire qui vous perdre tout sens de la mesure ?


                • sarcastelle 18 décembre 2016 14:49

                  @Robert Lavigue

                  .
                  Cela me rappelle une analyse de film enflammée par la dame qui sur France-Inter analyse les films d’un ton enflammé. Elle recevait un metteur en scène auquel avec flamme elle disait à peu près : 
                  .
                  « ...et ce petit garçon qui a perdu ses deux parents et qui est élevé par son grand-père, dans cette scène où le grand-père depuis sa fenêtre d’un étage élevé regarde de loin s’éloigner son petit-fils qui va à l’école, c’est une scène très forte... Le grand espace vide qui sépare alors le grand-père de l’enfant est la représentation de l’espace qui sépare leurs deux générations, et le vide entre eux et le vide de la place des parents disparus... N’est-ce pas ? »
                  .
                  Le metteur en scène, embarrassé : « Euh, non... Pas spécialement... »

                • sarcastelle 18 décembre 2016 14:51

                  @sarcastelle

                  .
                  « ............et le vide entre eux est le vide de la place des parents disparus....... »

                • Richard Schneider Richard Schneider 18 décembre 2016 17:16

                  Madame,

                   C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu votre article. Bien que je ne partage pas totalement votre analyse - pour moi, Molière qui a été à un moment de sa vie Dom Juan est devenu en vieillissant Alceste. Peut-être comme son « maître » (le Roi-Soleil), d’ailleurs.
                  Quoiqu’il en soit, ça fait toujours plaisir de lire, de temps en temps, un texte d’une bonne tenue. Merci.


                  • alanhorus alanhorus 18 décembre 2016 21:17

                    Il existe une histoire concernant Molière selon laquelle Lully l’aurait empoisonné.
                    Contrairement à l’histoire de Mozart et de salieri qui n’est qu’une fable ( Mozart est mort des traitement médicaux a base de mercure ) celle de molière reste plausible.
                    http://www.leparisien.fr/espace-premium/air-du-temps/baguette-fatale-pour-lully-son-meilleur-ennemi-21-05-2016-5814851.php
                    Lully mourut dans d’horribles souffrances dues à sa violence et sa nervosité.


                    • Alina Reyes Alina Reyes 18 décembre 2016 22:34

                      C’est par les dévots que Molière pourrait avoir été assassiné. À écouter à partir de 3:30, Jean Meyer de la Comédie française : http://www.ina.fr/video/I00019116/jean-meyer-sur-sa-carriere-et-sur-moliere-video.html


                      • alanhorus alanhorus 19 décembre 2016 02:13

                        @Alina Reyes
                        Merci pour le lien on y apprend des détails étonnants.
                        Une pensée pour cette figure éternelle de la France.

                        Les jansénistes ont effectivement fait interdire sa pièce Tartuffe puis panuffle.
                        http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article3242
                        Molière est mort trop tôt et trop subitement.


                      • Alina Reyes Alina Reyes 19 décembre 2016 02:27
                        Vous avez déjà fait mentir l’article du Parisien, ne continuez pas à dire l’inverse de la vérité !
                        Ce sont les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement, instrument du pape proche des jésuites et hostile aux jansénistes, qui ont persécuté et peut-être tué Molière. Cette Compagnie très catholique fit aussi enfermer les pauvres. 

                        • alanhorus alanhorus 19 décembre 2016 20:24

                          Les jésuites ? C’est bien les pires !
                          https://fr.wikipedia.org/wiki/Moli%C3%A8re
                          Sur wikipedia les jansénistes sont désignés comme ayant fait interdire tartuffe.
                          Ils étaient pas trop d’accord entre eux, les uns prônant le libre arbitre les autres le fatalisme.

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