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Terry-fic !

On avait quitté Terry Gilliam sur un échec (L’homme qui tua Don Quichotte), puis sur une superproduction sans âme (Les frères Grimm). Avec Tideland, on retrouve en partie le génie de l’ex-Monty Python dans un film qui ne fera sûrement pas l’unanimité, mais laissera difficilement indifférent...

Soyons clair, Tideland, 12e film du plus britannique des ressortissants américains, présente quelques défauts, des lourdeurs, et son style peut rebuter. Michael Palin, l’un des meilleurs amis du réalisateur, a quitté la première projection au bout d’une demi-heure, secoué, ne sachant s’il s’agissait du pire ou du meilleur film du réalisateur.

Itinéraire d’un enfant gâté

Pour ceux qui ne connaîtraient pas (encore) Terry Gilliam, rappelons que cet Américain fait partie des rares réalisateurs qui peuvent se vanter d’avoir un style parfaitement identifiable. Il débute dans la troupe des Monty Python dont il est le seul ressortissant non britannique, ses comparses étant John Cleese, Michael Palin, Terry Jones, Eric Idle, et le regretté Graham Chapman (décédé en 1989). A eux six, les Monty Python révolutionnent l’humour à base de gags visuels (le fameux "Ministère des démarches à la con" !) et de répliques insensées, sur fond de critiques des moeurs de notre société. Un style ravageur qui traversera la Manche pour inspirer chez nous Les Nuls, Albert Dupontel, Benoît Delépine et son équipe du Groland.

Terry Gilliam réalisateur, c’est avant tout une parodie déjantée de la légende du Roi Arthur, avec sa troupe des Monty (Holy Grail), mais c’est aussi le génial Brazil, sorti en 1985, une critique au vitriol de la société des apparences qui masque dérives totalitaires et absurdités administratives derrière des airs de samba et des bonheurs artificiels. Ce mélange des univers de Kafka et d’Orwell est considéré par beaucoup de cinéphiles comme le meilleur film du réalisateur, voire un film "culte" même s’il peut rebuter au premier abord. Beaucoup plus accessibles seront Les aventures du baron de Münchausen, sorties en 1989, un conte fantastique pour petits et grands relatant les pérégrinations d’un héros mythomane. La confirmation après Brazil d’un style propre au réalisateur, une narration mélangeant à la fois les rêves et cauchemars des protagonistes et la réalité, à tel point que le spectateur n’arrive plus à discerner l’imaginaire du réel. Le roi pêcheur confirme cette tendance, avec un épatant Robin Williams en clochard traquant un Graal dans ses rêves et le bonheur dans la réalité. Après viennent L’armée des douze singes où Gilliam s’inspire, en 1995, de la paranoïa du virus Ebola pour relater un film d’anticipation sombre porté par une distribution de prestige (Bruce Willis, Brad Pitt), et Las Vegas Parano en 1998, road-movie de deux junkies interprétés par Johnny Depp et Benicio Del Toro.

Blessure secrète...

Johnny Depp aurait dû jouer également dans L’homme qui tua Don Quichotte, le chasseur de moulins devant être interprété par Jean Rochefort. Mais ce tournage vira au fiasco, notamment à cause de conditions de tournage éprouvantes pour un acteur principal si âgé... Le tournage s’interrompit au bout de quelques jours, mais tout ne fut pas perdu : l’équipe technique montera un documentaire, Lost in La Mancha, sur cet échec, et cette tarte tatin cinématographique rencontrera un énorme succès populaire. Bons amis, Depp et Gilliam se sont promis de se retrouver pour une deuxième tentative, le temps de se refaire financièrement. Le premier tournera ainsi dans la superproduction Pirates des Caraïbes, le second réalisera Les frères Grimm sur commande. Hélas, ce dernier film décevra autant le grand public que certains fans du réalisateur. On retrouve bien la griffe du réalisateur dans certaines touches personnelles (notamment le conflit entre cartésiens et les rêveurs), mais pas la magie qu’un film plus personnel eût pu apporter. A tel point qu’on en est venu à désirer ce Tideland, moins clinquant que les superproductions gilliamiennes à cause d’un budget resserré, mais plus libre, plus fantaisiste, plus sincère, mais aussi, hélas, il faut bien le reconnaître, un peu plus fouillis.

Tideland, ou Jeliza aux pays des horreurs

On retrouve dans Tideland un thème cher à Gilliam : la confrontation des rêves à la réalité. A deux nuances près.

La première, le protagoniste principal est une fillette, Jeliza-Rose, qui vit dans l’univers d’Alice aux pays des merveilles, son livre préféré. Dur de trouver une enfant aussi mûre pour un rôle aussi difficile, et Terry Gilliam l’a trouvée avec Jodelle Ferland, déjà vue dans Silent Hill. Jodelle Ferland, c’est l’équivalent féminin de Harvey Joel Osment, la star de Sixième sens.On n’a jamais vu une fillette aussi mûre à l’écran depuis Jodie Foster dans Taxi driver. On lui souhaite donc la même suite de carrière, car elle le mérite.

La seconde, c’est l’univers macabre qui entoure Jeliza-Rose. La fillette n’a pas d’amis, hormis Mystique, Satine, Blondie, et Paillette, ses poupées. Et encore, il ne s’agit que de têtes qu’elle place sur ses doigts et qui représentent diverses facettes de sa conscience, avec laquelle elle communique. Ensuite, les adultes qui entourent Jeliza-Rose sont on ne peut plus malsains. Entre des parents junkies qui préfèrent leur dope à leurs filles (même si Jeff Bridges réussit à rendre le père indigne sympathique par une composition qui n’est pas sans rappeler le Dude du Big Lebowski), et des voisins louches, une Dell mi-sorcière, mi-bonne fée, et son frère Dickens, un simplet rêveur avec qui Jeliza va vite sympathiser. Le tout dans une maison déserte plantée en pleine campagne texane. On comprend dès lors pourquoi Jeliza préfèrera se réfugier dans ses rêves pour échapper à un tel réel...

Quelques déceptions cependant...

La joie de retrouver un Gilliam libéré ne doit pas faire oublier que Tideland possède néanmoins quelques faiblesses. Pour commencer, mieux vaut bien connaître l’univers du réalisateur et aimer les petits films déviants pour aborder ce film qui va en rebuter quelques-uns. Ensuite, certains passages passent beaucoup plus vite que d’autres, la fin accumule des lourdeurs inutiles, les transitions sont relativement mal soignées...

Autre grosse faiblesse : le cabotinage des acteurs. Si on s’amuse avec un Jeff Bridges lebowksien qui réussit à rendre sympathique un salaud intégral (le père de Jeliza), en revanche, Janet McTeer (Dell) et surtout Brendan Fletcher (Dickens) agacent à force de trop en faire.

Conclusion :

Tideland a un immense mérite : il ne laisse pas indifférent. On aimera ou détestera un film qui s’apparente à une renaissance pour un réalisateur, loin des contraintes d’un gros budget comme Les frères Grimm. Ceci dit, attention, ce n’est ni Brazil, ni L’armée des douze singes. C’est le film d’un Terry Gilliam encore convalescent, mais qui, en dépit de critiques de presse assassines (dont il se fiche totalement...), marque le retour en forme de ce génie. Pourvu que ça dure !


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Brady


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