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« The Social Network » : tragédie grecque à l’heure du 2.0

Un bistrot, un filtre jaunâtre, Jesse Eisenberg et Rooney Mara. Il suffit àDavid Fincher d’une séquence d’ouverture – rejouée une bonne centaine de fois – pour jeter les jalons d’un métrage prenant des allures de Citizen Kane version 2.0. Devant l’objectif, un couple mal assorti se fissure à la hâte, malmené par des joutes verbales incontrôlées. Lui, c’est Mark Zuckerberg, l’archétype du mec paumé et mal dans sa peau, à la fois frustré, odieux et condescendant, mesurant fort gauchement la portée de ses paroles. Un inadapté en quête de lumière, pour qui le salut ne pourra être que virtuel.

Plus encore que la mise en scène appliquée de David Fincher, ce sont avant tout les dialogues parfaitement ciselés d’Aaron Sorkin qui définissent et circonscrivent les relations tendues se formant à l’écran. Les uns se dérident et amassent ; les autres restent au milieu du gué et ne décolèrent pas. Une double trame se met alors à l’œuvre, prétexte à d’incessants bonds entre le campus, où se dessine graduellement Facebook, et le bureau des avocats, où de jeunes visionnaires s’écharpent avec courtoisie sous des regards interloqués. Viscéralement prenant, The Social Network consacre et vilipende dans un même élan les surdoués marginaux qui émaillent continuellement son récit, radiographie d’une élite déracinée et ancrée dans l’irréel, déséquilibre existentiel sublimé par la lumière envoûtante de Jeff Cronenweth.

Si l’incommunicabilité et l’orgueil donnent naissance au plus populaire des réseaux sociaux, tous deux sous-tendront sans relâche un jeu macabre de pouvoir et d’argent, chaque protagoniste revendiquant avec force son bout de gras et, accessoirement, la paternité d’une machine à biftons tournant à plein régime. Jesse Eisenberg, Andrew Garfield et Justin Timberlake, tous remarquablement dirigés, forment ainsi les têtes d’affiche d’une tragédie grecque où l’amitié se comptabilise, se monnaie et se délivre par le simple fait d’un clic de souris. Clairement estampillé Fincher, le portrait coudoie la satire sociale et fleure le cynisme à plein nez. En quelques répliques corrosives, Aaron Sorkin le rendra aussi haletant et âpre qu’une charge courroucée d’Ultimate Fighting.

 

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