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Théâtre de témoignages

Haine des femmes de Mounya Boudiaf, mise en scène Mounia Boudiaf avec Astrid Bayiha, Hammou Graïa, Compagnie Kalaam, Présence Pasteur, 21h35

Lapidée, texte mise en scène et lumière de Jean-Chollet-Naguel, Coup de cœur de la Presse Avignon 2013 avec Nathalie Pfeiffer, Pauline Klaus, Karim Bouziouane, voix off de Roland Giraud, Théâtre au coin de la lune 12h50

Le théâtre au service des droits de l'homme et de la femme.

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Haine des femmes  : L'histoire inconnue d'une tragédie, d'une agression gratuite de femmes tirées de chez elle pour être violées, torturées, massacrées. A Hassi Messaoud, où le pétrole coule à flot, où le gaz qu'on ne peut transporter brûle jour et nuit dans des torchères de taille impressionnante, le 13 juillet 2001, à l'appel de l'imam d'une mosquée, une centaine d'hommes partent en ville, pour prendre les femmes qui sont, selon eux, à leur disposition. Deux femmes ayant échappé à la mort veulent un procès. Tâche difficile. On voit bien que l'ensemble de la société, ses institutions, même si elles ne souhaitent pas de telles atrocités, sont tout de même en grande excuse de ces violences, qui reposent sur des principes indiscutables de différenciation morale des sexes et « d'usages » cadrés socialement. Tout se passe comme si ce qui était jugé était de l'excès, un problème quantitatif dans la différenciation des sexes, exceptionnel, un accident. Les avocats de l'accusation se récusent, tandis que les accusés peu nombreux n'ont pas peur de la sentence.

Un premier livre raconte cette horreur, d'après les témoignages : « Laissées pour mortes » de Nadia Kaci. Ed Milo.

D'où Mounya Boudiaf a tiré ce spectacle. Un plateau quasi-nu, une actrice qui porte le personnage de Rahmouna Salah principalement, dont on connaît la vie d'avant et un acteur Christophe Carassou qui tient beaucoup de rôles de femmes ou d'hommes et qui a la charge du récit de l'horreur. Le tout fonctionne parfaitement, dans une grande frontalité, un spectacle pour dire ce qui a été, ce qui s'est passé, qui atteint son but avec grâce, si on peut me permettre cet oxymore.

 

Lapidée est une fiction bâtie à partir d'un ensemble de faits divers.

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Il y a un lieu, une unité de temps, une unité d'action. Chaque comédien n'a qu'un rôle. Il y a un suspens, on espère pour Aneke, comme elle, on croit que l'injustice qui s'abat sur elle ne va pas être possible. Il y a beaucoup de retournements et la situation globale nous apparaît peu à peu dans l'évolution des personnages et des événements. La pièce déroule le dernier jour d'un condamné à mort, à ceci près, que saute aux yeux l'énormité du décalage entre la « faute » et sa sanction.

Ce lieu est une cave qui sert de prison. Un peu d'extérieur, très peu, arrive par une bande-son.

La première scène nous donne tout d'emblée. Nous la recevons avec un étonnement semblable à l'étonnement d'Aneke. « Qu'est-ce qui se passe ? Tu deviens fou ? ». Cette folie qui a l'air soudaine est, en fait, préparée de longue date. La sœur du mari vient, discute, donne des informations et tente d'empêcher l'inéluctable de se produire. Car il semble que chacun soit pris dans le poids d'institutions au sens large, d'une culture, où les faits et gestes de chacun sont programmés étroitement. Tout le monde au village se mêle de tout, est concerné par tout, et si l'honneur, notion si importante, d'un homme est bafoué, l'honneur de tout le village est bafoué. L'honneur d'un homme se dit en quelques mots : c'est lui qui commande, il commande seul.

Dans la singularité très forte de ce huis clos, se tiennent des propos généraux, philosophiques. Abdul a été conquis par l'occident, sa liberté, sa force. Il est revenu au pays avec une épouse médecin comme lui. Il était très fier de ne pas être à son retour comme il était parti, de ne plus être comme les autres. Ce qui suscita nombre de jalousies fortes et patientes. A force de présence dans son village, il retourna doucement à ses valeurs : suprématie de l'homme, femme aux enfants, au jardin, à la cuisine, à la maison... il se mit à juger l'Europe selon ces critères : les enfants n'obéissent ni à leurs parents, ni aux maîtres d'école, il n'y a plus de transmission possible, les divorces sont extrêmement nombreux... un système qui ordonne à chacun une place facile à comprendre et à occuper est meilleur. On pourrait lui rétorquer que tuer sa femme sur une suspicion d'adultère liée à des photos prises à la piscine ne paraît pas un ordre sociétal très enviable, ni très sain. Surtout quand cette femme veut exercer son savoir médical dans un pays qui manque de médecins. Mais personne ne lui rétorque rien parce que ce n'est pas possible. Elle pourrait, peut-être, exercer la médecine si son mari le voulait bien.

Le texte est admirable de sobriété et de richesse. Chaque réplique contient son pesant d'analyse et fait avancer l'histoire. Servi par des comédiens impeccables, dans un décor ad hoc... Tout est juste, tant au sens de la justesse (théâtrale) que de la justice des hommes.


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1 réactions à cet article    


  • Orélien Péréol Orélien Péréol 12 juillet 2015 17:35
    A propos du spectacle « Haine des femmes » :
    Je présente mes excuses aux personnes intéressées. Le comédien s’appelle Hammou Graïa et non Christophe Carassou. Ainsi, il faut lire : « et un acteur Hammou Graïa qui tient beaucoup de rôles de femmes ou d’hommes et qui a la charge du récit de l’horreur. »
    Le prénom Mounya s’écrit avec un y et non un i comme je l’ai malencontreusement écrit.
    Avec mes excuses.

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