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Thierry Lancino : un immense compositeur français triomphe à Pleyel

Les lecteurs d’Agoravox connaissent mes articles très critiques sur les dérives auxquelles donnent lieu le changement climatique ou le développement durable. Ils seront peut-être surpris de cette incursion dans le domaine de la critique musicale. Il existe deux raisons à cela. La première réside dans mon amour pour la musique classique (pas seulement elle d’ailleurs). L’autre, plus déterminante, est mon amitié et mon admiration pour Thierry Lancino, compositeur français remarquable, et trop peu connu de ses compatriotes. je ne pouvais manquer de me rendre à Paris, Salle Pleyel, pour assister à la première mondiale de son Requiem.

Jai fait le voyage de Poitiers à Paris, vendredi 8 janvier, pour assister à la première mondiale du REQUIEM de Thierry Lancino. J’ai été comblé au-delà de toute espérance. Certes, je m’attendais à un spectacle sortant de l’ordinaire, car j’ai pu apprécier, à l’écoute des courts extraits musicaux proposés par le site www.lancino.org , tout le talent de ce compositeur, à la carrière exceptionnelle, émaillée de diplômes et de prix, et, curieusement, presque inconnu des mélomanes français. Le REQUIEM devrait modifier cette regrettable anomalie. Thierry sait tout faire, de la musique pour solistes, pour orchestre de chambre, pour la voix humaine, aux œuvres pour grand orchestre et aux compositions vocales les plus ambitieuses, et également la musique de synthèse. Il maîtrise parfaitement les instruments et la voix, nous offre des sonorités nouvelles, invente véritablement de la musique.
 
Mais le grand mérite de Thierry est d’avoir su s’évader de la voie où ses maîtres avaient engagée la musique depuis une soixantaine d’années, sous l’influence de Boulez, Nono, et autres dodécaphonistes. La musique était devenue un langage ésotérique, hermétique à l’oreille du plus grand nombre, contrainte à la tyrannie de douze notes différentes successives, une musique que disaient comprendre un cénacle d’initiés et qui, malheureusement, a chassé trop de gens des salles de concert.
 
De l’enseignement académique et de son passage à l’IRCAM, Thierry Lancino a retiré un exceptionnel savoir faire de compositeur et d’orchestrateur, mais il a inventé son propre langage, qu’il a décidé de mettre à la portée de toutes les oreilles. Ce faisant, il a rendu la musique contemporaine à la Grande Musique, celle que nous offraient Debussy, Ravel ou Olivier Messiaen. Avec le Requiem, Thierry rejoint incontestablement le panthéon de ces illustres compositeurs français.
 
Tout était magique dans cette soirée de gala, Salle Pleyel. Le cadre majestueux de ce lieu mythique de la musique, certes, le grand orchestre de Radio France et ses quelques 120 instrumentistes, son immense chœur, le seul en France qui ne compte que des chanteurs professionnels et rémunérés 12 mois sur 12, un très grand chef, Eliahu Inbal, survolté, euphorique, plus en forme que jamais à 73 ans, vivant tellement la musique qu’il faisait surgir qu’il exécutait des sauts de cabri tout en conduisant, quatre chanteurs solistes inspirés (j’ai particulièrement apprécié la sopraniste Heidi Grant Murphy à la voix d’une pureté et d’une agilité merveilleuses, mais les trois autres voix ont été à l’unisson de ce remarquable succès collectif).
Le public ne s’est pas trompé. Là où les dodécaphonistes et autres sorciers de la destruction musicale attirent une petite centaine d’auditeurs froids et pédants, Pleyel était comble vendredi soir. Et les interprètes leur ont offert une musique exceptionnelle parce qu’elle est résolument moderne, avec de remarquables inventions sonores, mais qu’elle correspond à ce que l’oreille du mélomane ordinaire attend et comprend, qu’elle agit directement sur l’émotion, qu’elle raconte une histoire. Une musique violente parfois, surprenante par des dissonances, qui ne sont jamais gratuites, parce qu’elles expriment la révolte ou la douleur et donc qu’elles portent un message, une musique dynamique, s’appuyant sur la richesse des percussions et des cuivres, qui se développe en captant l’auditeur, sans temps morts, stimulant sans relâche les émotions. Les passages énergiques alternent avec de longs développements méditatifs, où la fusion parfaite des instruments et des voix, allant decrescendo jusqu’à ne plus constituer qu’un murmure, évoquaient le ravissement de l’infinitude céleste. Voilà de la vraie musique, qui parle, qui agit sur l’âme et sur les sens, une harmonie qui vous met en état de jubilation. Merci Monsieur Lancino, vous sauvez la musique.
Thierry Lancino est né à Civray, en 1954. Son site www.lancino.org décrit ainsi son parcours musical :

« Après des études de musicologie et de littérature à l’Université de Poitiers puis de composition et recherche électro-acoustique au Conservatoire de Paris, il se trouve associé à des institutions de premier plan ; CCRMA, centre de recherche de l’Université de Stanford (Californie) où il mène composition et travaux de recherche aux cotés de John Chowning ; il intègre l’équipe de l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique du Centre Pompidou (IRCAM), où il collabore étroitement avec Pierre Boulez, expérimente, enseigne et compose durant sept années. Il considère ces années comme une période d’apprentissage approfondi de son art.
Pour l’ensemble de ses travaux, il est nommé en 1988 pensionnaire de l’Académie de France à Rome, et séjourne deux années à la Villa Médicis. Il acquiert ainsi son indépendance de même que nombre de commandes qui l’encouragent à s’éloigner des moyens de production électroniques. Il écrit alors exclusivement de la musique vocale, instrumentale et orchestrale. Cette période est un tournant essentiel dans son esthétique et le choix de ses moyens de production. Ses œuvres deviennent plus lyriques et sont l’expression d’une émotion forte. La musique vocale est alors naturellement un moyen d’expression qu’il privilégie. »
Dans une interview qu’il donne à France Musique, il exprime ses motivations de créateur à propos du Requiem : « j’ai voulu marier dans cette œuvre un aspect liturgique et une aspect profane, dans un langage accessible, sans aucune barrière ». « La musique a besoin d’être entendue de manière cohérente ». C’est un retour au Bel Canto, où les instruments ne dominent pas l’ensemble de l’œuvre mais se mettent aussi au service du chant.
Les poitevins peuvent être fiers de Thierry Lancino, ce prodige qui vit aujourd’hui à Manhattan, et a connu la célébrité Outre-Atlantique. La France se doit de reconquérir ce très grand compositeur. Nous perdons trop de talents. Nos chercheurs, nos ingénieurs, nos managers émigrent de plus en plus vers des pays qui offrent à leurs compétences de meilleures conditions d’expression, et il en est ainsi aussi de nos intellectuels et de nos artistes. Reviens, Thierry.
Le Requiem peut être réécouté sur le site de RADIO France :
http://web1.radio-france.fr/francemusique/_c/php/emission/popupMP3.php?e=80000056&d=395001767
 

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7 réactions à cet article    


  • jean-michel Bélouve jean-michel Bélouve 22 janvier 2010 13:14

    L’IRCAM, et le compositeur Boulez (je fais un distingo avec l’extraordinaire chef d’orchestre), n’ont pu prospérer que par les subsides de l’Etat, c’est à dire des contribuables, qui, eux, ne comprenaient rien à cette musique qui prenait un plaisir pervers à agresser une culture forgée par cinq ans ans de musique. Un cénacle de théoriciens et de créateurs musicaux ont eu l’ambition de rééduquer l’oreille humaine à des règles arbitraires, celle des douze notes anti-harmoniques du décacophonisme, pardon du dodécaphonisme. Il en a été de même avec la peinture, la sculpture, le nouveau roman de Robbe Grillet. Une génération entière a vécu des subsides publics en professant des dogmes que le public était incapable de comprendre et d’aimer. Cela participait à une tentative de destruction de la culture, au nom d’idéologies peu recommandables. L’art qui se coupe du public n’a plus la légitimité qui lui permet de se prévaloir du nom d’art. Le vrai talent consiste à assimiler toute les découvertes du temps présent, pour créer des oeuvres qui agissent sur les émotions du plus grand nombre.


  • Jean-Paul Doguet 24 janvier 2010 10:47

    Rien de nouveau sous le soleil...
    « Cette musique (atonale) devient antipopulaire, étroitement individualiste et le peuple a le droit de devenir, et devient effectivement indifférent à son destin. Si l’on exige de l’auditeur qu’il loue une musique effectivement grossière, inélégante, vulgaire, fondée sur des atonalités, sur des dissonances continuelles, lorsque les consonances deviennent un cas particulier et les fausses notes et leur combinaison la règle, c’est qu’on est écarté des normes fondamentales de la musique. Tout cela pris ensemble menace la musique de liquidation, tout comme le cubisme et le futurisme en peinture ne représentent pas autre chose qu’une menace de destruction de la peinture. Une musique qui volontairement ignore les émotions humaines normales et ébranle le psychisme et le système nerveux, ne peut être populaire, ne peut être au service de la société. »   

    Andrei Jdanov, Discours prononcé en 1948 devant la Conférence des Musiciens soviétiques

     


  • Jean-Paul Doguet 21 janvier 2010 23:00

    Je ne partage pas du tout l’enthousiasme de l’auteur de l’article, peut-être précisément parce que je suis entre autres un admirateur de Boulez et que je ne partage pas le populisme à mon avis rétrograde de l’auteur, qui partage les idées esthétiques ultra-conservatrices de beaucoup d’internautes d’Agoravox.
    Le requiem de Lancino a certaines qualités, mais à mon avis beaucoup plus dramatiques que musicales. Théâtralement c’est intéressant, peut-être grâce à P. Quignard, avec ce duo de David et de la Sybille. Mais musicalement c’est une absolue banalité, et c’est un éclectisme que je trouve facile, dépourvu d’esthétique personnelle, souvent franchement insignifiant. Je suis néanmoins d’accord pour reconnaître la qualité de la musique chorale. Pour le reste je ne suis pas du tout sorti enthousiasmé du concert. Ce n’est certainement pas un grand compositeur, pour le moment au moins.


    • jean-michel Bélouve jean-michel Bélouve 22 janvier 2010 12:33

      Chacun son esthétique. Vous qui êtes un expert en musique, vous aimez « le Marteau sans Maître » de Boulez (dont, soit-dit en passant, je vénère le talent de chef d’orchestre). moi, j’apprécie la tétralogie de Wagner, la Mer de Debussy, le Concerto pour Violon de Ravel, Turangalila de Messiaen, le Requiem de Lancino. mais en matière musicale, je suis un béotien inculte. Je ne comprends que la musique qu’aime le populo que vous méprisez tant, et ne comprends rien à ce que l’oreille des élus dont vous faites partie savent capter. Excusez moi d’avoir osé donner mon avis de profane, o Grand Maître !


    • Voris 22 janvier 2010 12:36

      Moi, « Le Marteau sans Maître », je le préfère sans musique. La poésie de René Char ne gagne rien au contact des bruitages de Boulez.


    • Jean-Paul Doguet 22 janvier 2010 13:15

      Vous me prêtez des sentiments et un langage que je n’ai pas. Je ne « méprise » pas le « populo », et soit dit en passant je suis un fervent wagnerien, assidu à Bayreuth, et j’aime toutes les oeuvres que vous mentionnez. Je ne vois pas du tout en quoi ce serait incompatible avec Boulez par exemple. Je ne vous considère pas comme quelqu’un d’inculte mais comme quelqu’un qui a des préventions bizarres contre la musique contemporaine, ce qui est bien différent. Votre article comporte des éléments de populisme pur et simple. Ainsi quand vous faites de Lancino un compositeur « poitevin ». Diriez-on que Boulez est un compositeur montbrisonais ? N’est-ce pas un cliché qui le rattache au terroir ? Et pourquoi souligner que Pleyel était plein ? C’est une manière d’insinuer que la musique atonale ferait salle vide, ce qui est faux. Je vais très souvent à Pleyel et à la Cité de la Musique. Les compositions de Boulez, Berio et Nono y font salle comble, je tiens à vous le préciser. 
      Il faudrait bien que vous compreniez que la musique contemporaine n’est que la continuation de ce qui l’a précédée, et qu’elle ne « détruit » pas le langage musical mais le transforme, c’est tout. 
      D’ailleurs vous n’avez pas bien suivi le Requiem de Lancino (qui est un oratorio en réalité). Il y a intégré des passages atonaux (dans l’Agnus Dei) qui imitent plus ou moins Berio. Mais il le fait dans un but rhétorique, et c’est pour cela que je parle d’éclectisme et de facilité. 


    • Voris 22 janvier 2010 14:32

      On ne dit pas « Pleyel était plein » mais « Camille était bourrré ».

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