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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Tokyo ! », et merde !

« Tokyo ! », et merde !

Merde ! de Leos Carax est comme une verrue plantée sur un visage. Il se trouve au beau milieu du film à sketches qu’est Tokyo ! et c’est lui qu’on retient avant tout car, par je ne sais trop quel subterfuge, il arrive à contaminer les autres de part en part.

Ce n’est pas que les autres (Interior Design de Gondry, Shaking Tokyo de Bong Joon-Ho) soient inintéressants, mais le premier est un peu longuet, met un peu de temps à s’installer, d’autant plus que le réalisateur se complaît quelque peu à étaler de nouveau ses gimmicks d’artisan-poète d’un cinéma de quartier de bric et de broc, et le troisième, qui raconte un jour sans fin façon Harold Ramis d’un hikikomori (individu qui se coupe volontairement du monde), souffre quelque peu de passer après Merde !


« Et merde ! » pourraient chanter en chœur Gondry et Bong Joon-Ho, histoire de rendre hommage au Cambronne de Waterloo, général d’Empire ô combien illustre, et de témoigner de leur impuissance verbale, voire visuelle, à faire face au mastodonte filmique tonitruant de Carax qui, il faut bien l’avouer, nous revient ici en pleine forme - son dernier film, Pola X, remontant, déjà, à 1999. En outre, selon le jeu des vases communicants, Merde ! déborde de son cadre narratif pour venir s’immiscer subrepticement dans le film des autres. Tel un intrus, un point noir qui se tape l’incruste, sans vergogne. La femme boiteuse d’Interior Design, qui se transforme petit à petit en chaise dans la rue, ne cesse de renvoyer au canard boiteux et à l’espèce de mouton noir abracadabrantesque qu’est Merde/Denis Lavant dans le Carax : cette bête immonde, sur le mode de l’humain trop humain, déboule en plein Tokyo et, en même temps qu’elle évoque instantanément toute une culture nippone ni mauvaise du monstre au pays du Soleil Levant, genre Godzilla, elle renvoie aussi directement au sublime film coréen The Host (2006) de Bong Joon-Ho qui nous montrait un Godzilla bis pétaradant au pays du... matin calme. Souvenons-nous de cette bête-là, entre beauté et laideur, déboulant tous azimuts sur le bord de la rivière Han (Séoul), tel un chien fou en rut, et dévorant tout sur son passage. Cette étrange chose gloutonne tapie dans les égouts, venue tout droit semble-t-il des profondeurs poisseuses sud-coréennes et amerloques, jaillit brusquement puis ralentit, pour plonger dans les eaux noires d’une rivière étale, ou pour se suspendre majestueusement, telle une chrysalide apparemment inoffensive, à un pont high-tech dernier cri, via ses tentacules visqueux et autres queues grasses semblant fusionner tyrannosaure, varan de Komodo, Alien, Predator et j’en passe.

Merde est aussi de cet ordre-là, il est attraction-répulsion. Cet étrange humanoïde semant la panique et la mort dans les rues tokyoïtes, est bientôt surnommé par les médias « la Créature des égouts ». L’armée finit par le capturer. Un procès s’ensuit, déchaînant les passions. On apprend qu’il s’agit en fait d’une espèce d’homme issu d’une civilisation inconnue, se faisant appeler Merde. D’un côté, avec son dialecte étrange, sa barbe serpentine, sa bouche d’égout, ses pieds nus crades, ses ongles crochus, son œil crevé et ses postures d’oiseau de mauvais augure, il est repoussant et fait affreusement peur aux passants. Ce sème-la-mort hante et terrorise toute une mégalopole. Il fout vraiment la merde. Il est amoral, bouscule les passants, pique la béquille à un unijambiste, balance des grenades qui entraînent une véritable hécatombe autour de lui, transformant la ville en un champ de bataille rouge sang, et, d’un autre côté, selon la célèbre « réversibilité des contraires » chère à Baudelaire (style « Le beau c’est le laid »), Merde fait aussi figure de kamikaze libérateur, de terroriste libertaire et de prophète annonçant une parole et un temps nouveaux. Il faut l’entendre dire, au cours de sa mise à mort par pendaison, un « Regardez, le ciel a vieilli », les autres se retournent, observent une bouche d’aération énigmatique pendant que lui, en poète maudit, s’évapore tel un spectre. Son nom – Merde, avec une majuscule siouplaît ! est un révélateur, un élargissement de l’horizon. Rappelons-nous, à Waterloo, personne n’a gagné si ce n’est Cambronne qui, avec son « Merde ! », marque la date stupéfaite de la liberté. Waterloo et son « Merde ! » apparaissent comme une illumination. Face à un tel naufrage (la débâcle militaire), la parole échoue, ne trouve pas les mots ; le « Merde ! » de Cambronne, c’est le misérable des mots, le misérable du langage. Et Merde/Denis Lavant, avec son gromelot, son espèce de yaourt verbal, ses borborygmes, ses tics et ses tocs (se tapoter la joue, les dents), est aussi dans le chaos de la langue.

On pense bien sûr à l’encrapulement de la langue chez Victor Hugo via, à travers son œuvre, son intérêt pour le bégaiement des enfants (Jean Valjean, c’est bien connu, c’est Jean deux fois), le cri de la mère, les métaphores du poète (calembours, oxymores, argot, jeux de mots morbides) et les noms bizarres des personnages (Ursus, Gwynplaine, Hardquanonne et autres Barkiphedro). Dans Le Dernier jour d’un condamné, les murs de la cellule sur lesquels le prisonnier peut déchiffrer son propre destin sont couverts de signes, dessins, figures fantastiques, fragments de pensée et noms inquiétants qui se confondent et s’effacent partiellement les uns les autres. Merde est aussi apparition-disparition. L’avocat barré (Jean-François Balmer) qui le défend, présentant lui aussi des connexions avec la civilisation zarbie de Merde, l’écoute tel un être surnaturel, revenant des puissances du gouffre. Merde est beau par bien des aspects. Son costume vert émeraude de farfadet en fait une sorte de clodo barok’n’roll, de dandy destroy. On pense alors à Rimbaud être voyant pour ce poète rebelle n’était-ce pas « s’implanter des verrues sur le visage à l’instar des Compracchicos » ? « Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant. (…) Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. (…) est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. » (Lettre dite « du Voyant », 13 mai 1871).

Merde dort sur un lit de fleurs… du mal ? Du Mâle ? Ce Grand-Avalou bouffe des fleurs et des billets de banque, voilà tout ! Il est ici pour éclairer la société hyper-consumériste sur ses obsessions (la soif du fric) et pour faire rejaillir les vieux démons de tout un peuple, comme anesthésié. Tapi dans la bouche d’ombre de la ville-abîme, c’est en traînant son œil crevé du côté d’un drapeau japonais crevé (percé) de la Seconde Guerre mondiale qu’il trouve des grenades qu’il décide de faire péter à la gueule des tokyoïtes. Une fois capturée, cette Bête, beauté convulsive fantomatique occasionnant moult dommages collatéraux dans le réel, est soit honnie (des manifestants crient « Pendez Merde ! »), soit vénérée (des manifs de soutien ont également lieu, sur fond masochiste, voire schizoïde, de « Gloire à Merde ! On vous adore parce que vous nous détestez, et vous avez raison de nous détester ! Haïssons-nous et vénérons Merde ! »). Bien sûr, il y a du farcesque dans ce film, du Grand-Guignol et du jeu de massacre ouvertement assumé (il faut entendre Merde déclarer la guerre aux Japonais parce qu’ils sont « des êtres répugnants avec des yeux en forme de sexe féminin » !), mais il y a aussi toute une réflexion sur la folie (destructrice), sur l’attraction-répulsion à l’égard de l’Autre qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Kubrick travaillé par le choc entre le réel et l’imaginaire, le fantastique… et ses mythes : « La science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence » (Edgar Poe). Oui, sans hésiter, on a mentionné Hugo, Baudelaire, Rimbaud, on assume. Il y a, comme toujours chez Carax (Boy Meets Girl, Mauvais sangLes Amants du Pont-Neuf), quelque chose de très poétique dans ce film, et le format court de Merde ! se prête formidablement aux fulgurances de ce cinéaste (on est dans le premier jet, dans l’esquisse format DV, dans la syncope, le gros pâté et la plume qui se casse) qui viennent se joindre à quelque chose de foutraque, de pied nickelé : on assiste à une sorte de pied de nez quant au cinéma et à ses avatars. Par exemple, sa parodie de procès, via ses split screen (écrans dans l’écran) et son jargon sibyllin, s’amuse à pirater avec espièglerie les scènes de plaidoirie alambiquées des films de procès américains et des séries TV aux récits gigognes. A n’en pas douter, ce film, entre l’anal et l’annale, réside fièrement dans une stase spatio-temporelle carrément à l’ouest, entre fulgurance de poète et Merda d’artista.* Alors, au fait, cette dernière merde de Carax, l’avez-vous vue ?

* Cf. photo, Merda d’artista, Piero Manzoni, boîte métal, 1961.

 

 

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