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« Toute la beauté du monde », de Marc Esposito : la promesse du bonheur

Toute la beauté du monde, nous promet Marc Esposito, en nous précisant dès la bande annonce qu’il s’agit d’une « histoire d’amour » qu’il a écrite et réalisée. Ambitieux programme, mais de la part du réalisateur qui avait si bien su sonder le cœur des hommes dans le film ainsi appelé, je m’autorise à penser qu’il n’est pas si présomptueux et pas totalement irréaliste. Un film qui ose se revendiquer romantique et refléter toute la beauté du monde est paradoxalement audacieusement à contre-courant et attise déjà ma curiosité d’esthète et d’utopiste invétérée. La beauté, « la promesse du bonheur » pour Stendhal. C’est donc le cœur battant que je pars à la découverte de toute la promesse du bonheur du monde, un peu comme je partirais sur la route de Madison, perfection du genre.

Le film débute sur un ciel azuré, sans nuages, qui ne vont néanmoins pas tarder à apparaître et à l’obscurcir temporairement... En effet, les protagonistes de l’histoire ne sont pas ici quatre hommes liés par une indéfectible et réconfortante amitié comme dans Le cœur des hommes, mais une femme (Tina, interprétée par Zoé Félix, qui jouait déjà dans Le cœur des hommes l’épouse de Marc Lavoine, qui y interprétait par ailleurs un personnage aux antipodes de celui qu’il interprète ici) dont le mari vient de mourir dans un accident de voiture, et un homme Franck (Marc Lavoine) qui va s’évertuer à lui redonner le goût de la vie, et de l’amour. Franck est un ami de son frère qui, avant même de la connaître, va lui conseiller de partir à Bali, troisième protagoniste de l’histoire, symbole de toute cette beauté du monde en laquelle elle ne croit plus. Franck, qui a eu un véritable coup de foudre pour Tina, va donc la retrouver là-bas, d’abord pour la guider à travers cette île à la beauté incandescente, tout en mettant de côté ses sentiments qu’elle se refuse à partager, persuadée que son mari restera l’unique amour de sa vie.

Marc Esposito semble tellement subjugué par Bali que cet amour-là étouffe celui qu’il veut nous raconter, et toute cette beauté du monde, au lieu de faire émerger ou de cristalliser les sentiments, les submerge plutôt. Son film, qui a le louable objectif d’être une comédie romantique (louable, car finalement plutôt politiquement incorrect), se rapproche alors malheureusement davantage du roman-photo que du film romantique, avec une redondance de plans de lunes, de ciels, d’étoiles, qui frôlent le ridicule, car au lieu de sublimer et de refléter la relation et l’intériorité tourmentée de Franck et Tina, comme ils auraient pu le faire, ils créent une distanciation et une rupture. Redondance de plans tout court d’ailleurs, Marc Esposito n’étant apparemment pas parvenu à choisir entre tous les plans d’ensemble de l’île qu’il vénère, et tous les plans des pérégrinations à moto de ses personnages à travers les rizières, si bien que cela disperse l’attention, et empêche l’émotion de s’installer, et le spectateur d’être en empathie pour ces personnages à fleur de peau auxquels nous aurions tellement aimé nous attacher tant ils savent être touchants quand la caméra se pose sur eux et oublie son aveuglement admiratif pour Bali. D’ailleurs, la dernière partie du film, qui se déroule en Provence, est plus intéressante car vraiment recentrée sur les deux personnages et sur le dilemme de Tina. Redondance enfin de la musique, qui masque au lieu de révéler.

Si le film frôle seulement le ridicule sans jamais l’atteindre c’est parce qu’en émane une telle sincérité, malgré la justesse parfois aléatoire du jeu de Zoé Félix, que, malgré tous ses défauts, je ne parviens pas à ne pas l’aimer. (A propos, notez que Jean-Pierre Darroussin est encore une fois d’une justesse remarquable, et ses répliques, d’une saveur jubilatoire.) Défauts d’une touchante maladresse donc. Touchante maladresse comme celle de ce personnage si attachant, interprété par Marc Lavoine, sorte de bon samaritain, d’une douceur, d’une patience, d’un altruisme et d’un amour désintéressés qui forcent l’admiration, l’incrédulité diront certains. Les dialogues, eux aussi, sont parfois d’une maladroite simplicité, à l’image du personnage principal étouffé par cet amour qui s’impose à lui comme une évidence, et à cause duquel il paraît avoir soudain "huit mots de vocabulaire et deux de QI". Après tout, peut-être n’existe-t-il tout simplement pas de mots pour "dire" la beauté, la beauté de ces paysages idylliques ou de ces sentiments suffocants, ineffables émotions ? La beauté se ressent. Un sourire impromptu. Un paysage sublime. Un moment d’abandon. Une main se laissant frôler et prendre. L’aveu impossible de l’évidence alors. Cela peut paraître mièvre ou naïf. Peut-être... Marc Esposito aura au moins eu le courage de sa naïveté, le courage d’aller à contre-courant du cynisme ambiant et finalement plus facile. Tout simplement, probablement, a-t-il été submergé par cette intransmissible beauté qu’il voulait tout à la fois suggérer, montrer, sublimer, sans avoir malheureusement su choisir. Submergé aussi, probablement, par la magnifique expérience que fut ce tournage (à tel point qu’il a tenu à le souligner dans le générique) et qu’il a peut-être inconsciemment davantage réussi à nous faire partager que le cheminement de ses personnages. Réaliser, c’est malheureusement aussi et surtout choisir, choix certes cornélien.

Alors, aura-t-il été à la hauteur de son utopique promesse ? Peut-être pas. Il aura cependant au moins eu le courage de la formuler... et rien que pour cela, sa promesse est déjà une esquisse de toute la beauté du monde qu’il aspirait à nous faire partager, une promesse en laquelle il nous donne envie de croire -et c’est déjà beaucoup- et que je vous engage à découvrir, même si vous lui préfèrerez forcément la sublime, inoubliable et inégalable route de Madison.


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3 réactions à cet article    


  • lildevil (---.---.34.226) 14 février 2006 05:27

    « Tina, interprétée par Zoé Félix, qui jouait déjà dans Le cœur des hommes l’épouse de Marc Lavoine, qui y interprétait par ailleurs un personnage aux antipodes de celui qu’il interprète ici) »

    Quand on ne sait pas de quoi on parle, on s’informe ou on apprend à se taire. Votre commentaire n’a aucune crédibilité après un énoncé du genre. Zoé Félix n’a JAMAIS joué la femme de Marc Lavoine. Elle était la copine de Gérard Darmon dans « Le coeur des hommes ». Ce manque de connaissance me fait penser que vous ne savez même pas de quoi vous parlez donc j’ai cessé de vous lire à partir de ce point. Le journalisme n’est pas donné à tout le monde...


    • Sandra.M Sandra.M 14 février 2006 10:33

      Bonjour,

      tout d’abord je reconnais avoir commis une erreur, néanmoins je me permets de vous répondre étant donné vos termes quelque peu vindicatifs. D’une part, je pense savoir de quoi je parle concernant le cinéma (si vous en doutez consultez mon blog et mon CV...et mes autres critiques). D’autre part, il ne s’agit pas d’une erreur monumentale (même si encore une fois je la reconnais et déteste suffisamment les approximations pour l’admettre) car le point important n’était pas qu’elle ait été sa femme ou non mais la différence entre le personnage de Marc Lavoine dans « Le coeur des hommes » et celui qu’il y interprète ici. Enfin, je précise que je ne suis nullement journaliste et que je n’aspire nullement à l’être, qu’écrire des critiques de films est avant tout pour moi un autre moyen de partager ma passion et d’inciter à fréquenter les salles obscures. Cinématographiquemenet vôtre. Sandra.M


    • Thierry Marc S (---.---.116.175) 5 mars 2006 11:29

      Bonjour, Merci à Sandra M. d’avoir écrit la critique que j’aurais attendu de nos grands journaux, mais aucun d’entre eux ne s’est fendu de la moindre critique, bonne ou mauvaise. Peut-être par crainte de nuire à ce qu’ils ont pris pour un documentaire sur Bali ? Toutefois, la préparation d’un documentaire s’étend rarement sur 5 ans, entre l’écritude du roman et la réalisation du film et ne traite pas aussi bien de sujets aussi difficiles que l’amour, l’anti-héros amoureux, même avec une histoire finissant bien. Mais précisément, est-ce justement cette « happy end » qui a désarçonné des critiques en mal de pessimisme ambiant ?

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