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Trahisons, un triangle pintérien bien mélancolique

Le mari, la femme, l’amant : une figure banale. Au théâtre cela peut verser dans le vaudeville. Mais c’est là un style bien éloigné du monde baroque des œuvres d’Harold Pinter. De fait, on est, dans « Trahisons », jusqu’au 9 décembre 2006 à l’Athénée, bien loin des portes qui claquent. Et une fois de plus, le grand dramaturge fait montre d’originalité dans cette pièce, devenue une de ses plus célèbres.

L’intrigue en est pourtant tout à fait banale : Emma (jouée par Nathalie Richard) trompe son mari Robert (François Marthouret), éditeur, avec le meilleur ami de celui-ci, Jerry (Thibault de Montalembert), agent littéraire, pendant quelques années.

Ou plutôt a trompé, car, et c’est la grande originalité de la pièce, celle-ci est structurée en une série de scènes qui se succèdent dans un ordre plus ou moins antichronologique. Nous commençons donc par la rupture de la femme et de l’amant, pour remonter aux origines du délit, à la première trahison.

L’attention du spectateur n’est donc plus concentrée sur l’issue ni sur les péripéties de la liaison, énoncées dans les quinze premières minutes. Non, ce qui intéresse, c’est bien plutôt le pourquoi et le comment, les petits signes qui devraient dévoiler, les manières de faire avouer ou de laisser deviner. Les détails sont les vrais personnages de la pièce, et là est le grand talent de l’auteur : le plaisir est dans la contemplation de la gêne de la femme qui voit une lettre éventuellement compromettante découverte, comme dans l’hésitation du mari à la faire avouer. Dans le moment délicat vécu par le personnage.

Mais si, avec Pinter, vous espérez un humour froid et féroce, des ruptures incessantes chez des personnages pleins de failles et de contradictions, vous serez déçu par le choix de mise en scène de Philippe Lanton.

Ici, pas de coup de folie, d’absurde poulet qui traverse une route (une fameuse scène de L’anniversaire, autre œuvre célèbre de Pinter), d’accès de violence, ou de tension sexuelle générant le malaise (pourtant un axe de jeu habituellement exploité dans cette pièce).

 

Cette fois, le metteur en scène vire vers la comédie de mœurs à la française : le mari, la femme, l’amant ne génèrent pas l’inquiétude. Ils sont lisses dans leur vie, leurs caractères, jusque dans leurs réactions. Ce qui est d’ailleurs un peu contradictoire avec l’intérêt de la pièce décrit plus haut : la contemplation des moments gênants traversés par les personnages.

Dans cette interprétation, Emma a sans doute une nouvelle liaison, mais qu’importe, au fond ?

Jerry est vaguement jaloux de celui qui l’a remplacé, mais on n’en est pas bien sûr.

Quant à Robert, ça lui est égal, il a d’ailleurs lui aussi une maîtresse.

Embarqué sur un vaisseau qu’il ne maîtrise pas, le trio n’a pas l’air de trop s’inquiéter de l’évolution de la situation. Tout au plus la commente-t-il, de temps à autre.

Seule Emma a l’air de vivre, de choisir, et de souffrir par instants. Ce sont les meilleurs moments de la pièce. Robert et Jerry, eux, sont presque toujours figés dans la contemplation de leur petite aventure, sauf lors d’une scène de confrontation dans laquelle leur rivalité sous-jacente perce enfin.

Des personnages ordinaires qui vivent un naufrage annoncé en spectateurs plus ou moins passifs : un choix discutable mais intéressant de lecture de Trahisons. Un choix qui confortera ou engendrera fatalisme et mélancolie chez le spectateur.

Si c’est ce qu’il cherche, il ne pourra que se féliciter de son choix.

(Trahisons, d’Harold Pinter - Mise en scène Philippe Lanton - Athénée Théâtre Louis Jouvet, jusqu’au 9 décembre 2006).


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