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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Transhumances et conversion de Francis Jacques

Transhumances et conversion de Francis Jacques

Philosophe et théologien, voici que Francis Jacques *, avec ce dernier ouvrage, quitte les rives de la raison philosophique et de l’interrogation radicale et empreinte une autre manière de dire en inversant son regard et en prenant le point de vue de Dieu en lieu et place du point de vue de l’homme. Cela en s’abreuvant à la source du Dieu vivant qui se préoccupe d’abord et avant tout de l’homme perdu. Et qui est l’homme perdu, sinon chacun de nous ! Aussi, pour que cette parole puisse atteindre le cœur humain, l’auteur a-t-il choisi la poésie, la petite sœur humble et pauvre qui sait parler à la sensibilité et s’abreuve à la source la plus fraîche, la plus pure. Mettant ses pas dans ceux de ses grands prédécesseurs, une Thérèse d’Avila ou un Jean de la Croix, Francis Jacques use de la stance pour forger un texte d’une lumineuse douceur, d’une foi éblouissante qui ne peut que combler et consoler le chercheur de vérité qui repose en chacun nous et que les fureurs d’un monde déboussolé ont provisoirement éloigné de l’essentiel en le condamnant à devenir captif de l’incertitude. L’auteur ne cache pas son but dans son prologue : arrêter la grande maladie dégénérative du moi et se laisser atteindre par la grande hantise de restaurer ».

 

 La source n’est vivifiante qu’intarissable,

Inscrite dans le cycle d’une eau vive,

Comme celle qui pense, aime et prie en toi,

Qui ne s’écoule que pour revenir.

 

Il est urgent de se laisser pénétrer par la puissance des mots et également leur musicalité qui éveille la résonance. L’onde de choc agit alors, captant l’esprit et le cœur, l’émotion surpassant même l’énoncé de la pensée. L’auteur a choisi la stance qui déroule comme le ferait un vitrail le récit de la quête intérieure, son exigence, son cheminement entre raison et sentiment, sa chanson de geste intime et néanmoins universelle, construite selon un canevas serré, des images précises. Ainsi se profile non la raison de la raison mais la raison du cœur, l’impérieuse raison du cœur. Car, qu’est-ce que la vie si celle-ci n’ouvre aucune perspective, n’offre qu’un champ de vision exigu et matérialiste ? L’aventure s’invite selon des critères autres que ceux de la curiosité et de la convoitise, elle s’énonce selon d’autres paradigmes, ceux liés à l’éveil et au repentir. Si la transhumance, les transhumances sont l’histoire d’une vie, la conversion est une transformation de l’âme qui nous reconduit au bercail, à la maison de Dieu. Il faut, pour y entrer, retrouver le cœur simple de l’enfant. Ce retour du fils prodigue a évidemment pour priorité un retour sur soi. Que suis-je devenu au long de ce parcours terrestre qui m’a plongé dans la condition de pécheur, dans l’égarement et l’insatisfaction ?

 

On pose une question pour signaler où le bat

Blesse par rapport à ses propres routines de pensée,

A son étonnement, à son inquiétude, son intérêt,

Sa surprise et ses propres irréductibles.

 

Ce revenir est associé plus que jamais au devenir, le devenir qui oeuvre en nous, tandis que la dramaturgie est liée à l’amour faillible, souvent perdu, parfois retrouvé. Peut-on vivre sans l’amour, ce don de Dieu ? Impossible à tout homme de bonne volonté dont le sentiment, aussi imparfait qu’il soit, aimante sa vie. Amours humains incomplets mais révélateurs qui portent en nous le fer de l’Amour divin ! Louer le cœur sans égarer la raison n’est pas chose aisée, mais Francis Jacques a trop de vigilance d’esprit pour ne pas encourir ce risque. Forgé par la discipline philosophique et théologique, il sait utiliser l’art poétique avec la vigilance requise et l’abandon nécessaire. Si la raison pleure rarement, le cœur verse des larmes, oui le don des larmes peut inscrire son graphisme dans des stances de manière plus naturelle que dans un traité philosophique. D’où le choix de l’auteur.

Nous savons que ce qui est défait ne peut se refaire en ce monde. D’où l’intérêt de ce livre où nous croisons nos peines, côtoyons nos faiblesse. Si jamais nous tentons de refaire ce qui a été défait, nous n’obtiendrons jamais qu’une imitation. D’où la fréquence de nos deuils. Mais si nous transposons ce tout dans une perspective divine, alors l’amour devient notre passeport pour l’au-delà, notre éveil à la parole de Dieu. 

 

Vous avez essayé de vous aimer :

Vous avez souffert l’un par l’autre.

Tant que le pardon n’a pas été accordé,

Etes-vous quitte ? Dieu seul le sait.

 

Tu peux bien pardonner la souffrance

Qui t’est infligée par la fin de ton amour

Mais non pas l’affront fait à l’Amour.

Celui-là, un Autre doit le pardonner.

 

Y a-t-il une vérité, questionne l’auteur ? Et qu’elle est la vérité qui puisse satisfaire un cœur désirant ? Et Francis Jacques de s’expliquer. « D’ordinaire, on pense que si l’on est philosophe, on ne peut penser en chrétien, et inversement. (…) Mais - poursuit-il - nous voici revenus au moment où tu as perçu tout à coup que la Vie était Quelqu’un, un visage, un nom, une voix. (…) Cette vérité qui était ce qui le faisait vivre, Lui. Quand tu te mettras à la merci de la Vérité, de la Voie et de la Vie, il ne restera plus rien des difficiles méditations de la nuit  ».

 

L’être pensant se résignerait-il

A ne pas avoir été pensé,

Le cœur aimant, à ne pas avoir été aimé ?

 

Ainsi le « Retour  » après l’exil en ce monde d’incomplétude, est-il celui de l’enfant prodigue qui rentre à la maison du Père après bien des doutes et des égarements pour y connaitre l’ultime révélation. Il faut moins s’attacher à la route qu’au but de la route, souligne l’auteur. C’est le but qui circonscrit la longue marche et lui donne sens, vérité et plénitude. Aujourd’hui les élites, pour la plupart, ont perdu le sens des valeurs supérieures. Le système occidental s’approche lentement et sûrement de son état ultime d’épuisement spirituel. On s’y complet dans un humanisme rationaliste, un juridisme froid et l’abolition progressive de la vie intérieure. Alors un tel livre vous étonne et vous éblouit. La douleur de vivre est consolée par la douceur d’espérer. On comprend pourquoi chaque homme doit forger l’anneau de sa propre complexité. Comme René Girard, qui vient de mourir, Francis Jacques se veut philosophe et chrétien. Or, depuis Renan, il est impensable que l’on puisse, à la fois, être témoin de la raison et de Dieu. D’où la nécessité de notre retour aux sources pour raviver notre foi oublieuse et l’intérêt majeur d’un ouvrage comme celui-ci dont chaque mot se grave dans l’intemporalité.

 

Avant que le jour ne baisse aux fenêtres,

Que ne s’arrête le chant des oiseaux,

Et que ne se taisent les chansons,

Au bout de l’allée, dans l’ombre

Qui s’épaissit, une lumière te fait signe.

Débarrasse-toi de ce qui alourdit ta marche ;

Avance avec humilité tant que tu en as la force,

Tu dois diminuer et l’Eternel grandir.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

· Francis Jacques est un philosophe français né en 1934 à Strasbourg.

· Docteur en philosophie(1975) et en théologie (2000), il a été notamment professeur de philosophie à l'université de Rennes 1 (de 1976 à 1986), professeur invité à l'Institut catholique de Paris (de 1986 à 2000), puis professeur de philosophie du langage et de la communication à la Sorbonne nouvelle (Paris-III) (de 1986 à 2001).

· Auteur de nombreux ouvrages, il a montré — dans Différence et subjectivité et L'Espace logique de l'Interlocution — que la subjectivité ne devrait pas être pensée à partir de la conscience de soi, mais à partir de la communication interpersonnelle. C'est en effet dans et par celle-ci que les participants deviennent des personnes. Sa réflexion s'inscrit à la fois dans la perspective de l'anthropologie, de la philosophie analytique et de la pragmatique linguistique. En 2002-2003, il a occupé la chaire Étienne Gilson.

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