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« Two lovers », un film qui a du cœur

 

Parfois, il arrive qu’on n’aime un film que pour un détail ou pour deux ou trois plans. C’est le cas avec ce Two lovers, film présenté en Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 2008 et 4ième opus de James Gray après trois polars désenchantés lorgnant vers la tragédie grecque, La Nuit nous appartient, The Yards et Little Odessa.

Au départ, sur le papier, rien ne distingue ce film d’une comédie romantique hollywoodienne standard, l’histoire est plan-plan : après une peine de cœur douloureuse, Leonard (Joaquin Phoenix dans son dernier rôle ?*) revient vivre chez ses parents. Ceux-ci lui présentent alors Sandra (Vinessa Shaw), la fille du futur associé paternel, mais Leonard tombe fou amoureux de sa nouvelle voisine, Michelle (Gwyneth Paltrow), dont le glamour suscite son intérêt et réveille sa libido. Seulement, il y a un hic, cette Michelle a déjà un amant en la personne d’un homme marié (Elias koteas). James Gray s’est en fait inspiré d’un roman d’amour de Dostoïevski, Les Nuits blanches (1848), déjà adapté au cinéma en 1957 par Visconti, et qui raconte l’histoire d’une obsession, celle d’un homme pour une femme qu’il rencontre dans les rues de Saint-Pétersbourg.

Two lovers, c’est le bon gros coup du trio amoureux du mélo, avec un homme déchiré entre deux femmes, entre la Brune, girl next door bien sage, et la Blonde, plus sophistiquée et volage. C’est l’opposition entre principe de réalité et principe de plaisir, entre raison et passion, et le film met 1h50 à nous conter la ronde des sentiments de ses différents protagonistes. Bien sûr, on suit tout cela avec plaisir car, sans jamais tomber dans un formalisme sous vide, on sent que Gray est un très bon filmeur, il sait faire durer ses plans (un certain nombre de plans-séquences inspirés), il « filme cinéma », c’est-à-dire que son film n’a jamais l’apparence d’une série TV formatée à la noix et, comme toujours, mais ça on le savait déjà au vu de l’aspect classieux de ses précédents films, il est très doué pour planter le décor : ici, hormis quelques embardées dans New York (jetée de l’Hudson River, boîte de nuit, métro aérien, toit d’immeuble, restaurant chic, bord de mer), on reste dans l’appartement en huis clos des parents de Leonard, Ruth et Reuben Kraditor, émigrés juifs de l’Europe de l’Est. On baigne dans une tonalité crépusculaire, faite de bruns viscontiens, de teintes chaudes et d’une mise en scène intimiste. Bref, on est bien dans ce film, mais il faut avouer qu’on n’est pas très surpris non plus. On est quand même en terrain connu, Sirk et Hitchcock sont déjà passés par là, et les fenêtres d’un immeuble newyorkais donnant sur des cœurs meurtris et des blessures secrètes nous rappellent forcément James Stewart en photographe-voyeur dans Fenêtre sur cour. De même, cette love story, sur fond de cristallisation et d’images idéalisées, emprunte un certain nombre de choses (l’attirance pour la Blonde, la chute dans la baie) à Vertigo, toujours du père Hitch ; et tout récemment, l’histoire d’un homme tiraillé par un conflit intérieur et travaillé par un choix cornélien rappelle des fictions récentes croisées chez Allen (Vicky Cristina Barcelona) ou Garrel (La Frontière de l’aube).

Bien sûr, chez Gray, la référence n’est jamais révérence. Dégagé de toute ironie postmoderne et de tout cynisme qui viendrait regarder de haut ses personnages, ce cinéaste recherche ce qu’il appelle la vérité émotionnelle, et il y parvient. Pour autant, malgré les nombreuses qualités de Two lovers, et bien que Gray passe ici d’un genre à un autre (du polar à la romance), on sent peut-être trop la patte d’un auteur qui ramène toutes ses obsessions habituelles : la famille comme prison (dorée), le retour du fils, le rejet d’un cinéma expérimental tendant vers un formalisme clinique, la recherche de « l’intelligence émotionnelle » et un certain goût naturaliste pour le détail matériel qui fait mouche - par exemple, l’anorak à capuche de Leonard, on le voit sous toutes les coutures. OK, on a bien compris que c’était un mec lambda, qu’il y avait en lui un côté Travis Bickle et qu’il en avait bavé un max pour en arriver là : revenir chez papa-maman, dans une chambre-aquarium d’adulescent, alors qu’il a la bonne trentaine. Reconnaissons-le, chez Gray, cette humeur sombre (la nuit lui appartient) matinée d’un rose qui vient obligatoirement se teinter de noir et d’un certain humour venant contrebalancer, ou au contraire, affirmer la noirceur du propos, c’est sa marque de fabrique, sa griffe. Alors oui, New York à Noël est magnifique (ça, on le savait déjà grâce au classique Elle & Lui de Leo McCarey), les feux des phares des voitures filant dans l’obscurité urbaine sont rockmantic à souhait, la séquence dans le night-club est électrisante (Joaquin, tel un phœnix qui renaîtrait de ses cendres, se lance dans un breakdance mémorable, entre énergie brute et maladresse charmante) et les deux séquences vaudevillesques sur le toit, se déroulant dans la froideur hivernale, traduisent magnifiquement la nécessité intérieure d’un élan amoureux voulant se vivre hic et nunc. Mais, jusqu’à ce moment-là du film, je suis cette trame, aux allures classiques, sans être emporté par l’émotion, et les SMS envoyés tous azimuts par les tourtereaux commencent à m’ennuyer. Même si on ne tombe jamais dans les gags éculés des romantic comedy, on n’est jamais très loin des dialogues soap-opera. Puis, arrive alors la dernière séquence du film et là on se dit que Gray monte en puissance.

Alors que le sentimental Leonard vient de quitter le giron familial en faisant à la va-vite son baluchon et qu’il s’apprête à retrouver la complexe Michelle, la femme qu’il aime éperdument, celle-ci – dans une cruauté toute féminine ! - lui annonce qu’elle ne part pas avec lui, lui préférant l’autre, à savoir son amant parvenu, limite crétin. Le regard absent, Leonard voit alors le sol s’effondrer sous ses pieds, il est à deux doigts de se jeter à l’eau dans une plage de solitude mais la vue de gants noirs offerts par la simple, mais non banale, Sandra le fait revenir dans sa famille fêtant le jour de l’An. Ici, arrive alors LA scène sublime : Gray coupe plus ou moins le son (à vérifier, « l’émotion grand écran » emportant tout sur son passage telle une lame de fond), Leonard rentre dans l’appart de ses parents, bourré de monde, mais c’est LUI qu’on suit. Ce qui compte à cet instant-là, climax émotionnel et clé de cette Love Affair, c’est Elle & Lui. Seuls Two... lovers. Il s’assoit discrètement, sa brave mère (Isabella Rossellini), quelque peu ogresse mais pleine de compassion maternelle, lui sourit ; notre brave Leonard s’approche alors de Sandra qui lui sourit aussi, il lui offre la bague de fiançailles, destinée au départ à l’autre fille, puis ils s’embrassent. Fondu au noir. Séquence émotion. Finale bouleversant, proche des lamentos poignants d’un fado, et qui entraîne que l’on revoit tout le film à l’aune de cette ultime touche opératique. Car, in fine, on ne sait plus très bien si le personnage féminin principal est Sandra ou Michelle. Cette géniale incertitude, qui nous fait osciller également sur le fait de savoir si Joaquin contrôle ou subit son destin, rend bouleversante la composition de Joaquin Phoenix. En pleine empathie avec lui, son Leonard, maniaco-dépressif et dépressif bipolaire patenté, traduit de manière poignante profondeur blessée, amertume et ambivalence des sentiments devant la vie - to be or not to be.

Cette fin – pathétique - permet de revoir l’ensemble du film à la hausse. On déroule alors dans sa tête tout le ruban filmique, on se replonge dans la séquence d’ouverture, celle où l’on voit le spectral Leonard se jeter dans l’Hudson River, et le « corps flottant » de cet homme aux épaules rentrées, le poids du monde sur les épaules, n’est vraiment pas prêt de s’effacer de notre rétine. Bref, je n’aime pas tout dans ce film, je le trouve même par moments un peu longuet mais, n’en déplaise aux cyniques qui n’y capteront que naïveté sentimentale et aux apôtres de la postmodernité qui n’y verront que classicisme démodé, ce Two lovers contient, à mes yeux, de par son finale, la plus belle séquence de cinéma de l’année 2008. Un peu comme un tableau qui ne tiendrait que parce que le peintre a mis au bon endroit la tache de couleur qui envoûte et fait sens, ce Two lovers (du 4 sur 5 pour moi) tient largement la route de par une ultime séquence ô combien bouleversante.


* Joaquin Phoenix, à 34 ans, a en effet récemment déclaré qu’il souhaitait mettre un terme à sa carrière cinématographique afin de se consacrer à la musique.

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1 réactions à cet article    


  • jamesdu75 jamesdu75 1er décembre 2008 14:26

    Une bonne critique, je le verrais pas au ciné certes, mais plus a la maison. 

    C’est rare par contre un film romantique sans pathos de nos jours face aux betises bonbon surcrés ces derniers temps (27 robes, Jackpot ecT...) qui très souvent font de l’humour gras pour cacher la mievries des personnage. Et je parle même pas des films Français bon pour être du direct to dvd.

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