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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Un Assassin blanc comme neige, de Christian Bobin

Un Assassin blanc comme neige, de Christian Bobin

Du concombre espagnol à l’ADN de DSK, des pieds du Tron au déraillement du Ferry, si le tintamarre du buzz ces temps-ci vous fracasse ; si le tam-tam médiatique ne tire plus de vous qu’un « Roule, torrent de l’inutilité ! » ; si vous rêvez petite musique réparatrice, cure de murmure, chuchotement d’eau de source, légèreté de brise printanière : ne cherchez pas longtemps, procurez-vous et savourez lentement les 80 pages du récent Bobin, Un assassin blanc comme neige.

Non, ce n’est pas un polar ! Cessez de vous distraire, c’est de profondeur qu’il vous faut.. L’assassin blanc comme neige, on l’apprend à la page 42, n’est autre que Dieu… Assassin innocent, pour tout croyant, puisque la mort n’est ni crime ni tragédie : « la mort n’est rien, elle se traverse comme un pré ». N’est-ce pas plutôt la vie, la rude épreuve ? « Le nouveau-né a devant lui une forêt en feu qu’il lui faudra traverser pieds nus. » Pour y parvenir, pour déjouer les braises des plaisirs sans joie comme des chagrins sans espérance, mieux vaut courir léger, dépossédé, délesté des projets, résolu de « donner sa main à l’ange du présent ». Cueille l’éphémère, l’éternité est dedans.

Jolie leçon sans catéchisme, légère recette sans produits rares : juste la sérénité de l’angoisse vaincue au quotidien, et l’émerveillement à tous les coins de la vie simple. Oui, « la beauté est de la digitaline pour le cœur ». La beauté souveraine, en musique c’est Bach -« on ne fait pas plus paysan : toujours le même sillon tracé dans le même champ » ; en peinture c’est Matisse -une sorte de pharmacien qui « avec de larges appliques de vert, de jaune et de bleu badigeonne l’âme endolorie du spectateur, après l’avoir nettoyée du gravier de la mélancolie ». Mais, à qui sait regarder, la beauté jaillit partout : le soupir d’un chat, un merle sur une branche du cerisier, deux lézards jouant à « un, deux, trois, soleil » sur le mur d’en face. « C’est ce qui est près de nous qui nous sauve ».

Emouvante beauté aussi des gens que l’on effleure : tel homme mortel sortant gaiement de la boulangerie de Saint-Sernin dans « l’allègre odeur de pain chaud qui parfume ses vêtements » ; telle petite Chinoise chauffeuse de taxi ponctuant d’un « C’est comme ça, monsieur » le récit de ses épreuves d’enfance ; telles vieilles dames au salon de thé, « la petite bossue avec son gilet framboise et la géante dépeignée qui veille sur elle » ; telle autre dans la coutellerie de Beaune, s’avouant si seule que « quand elle mange dans sa cuisine elle entend le bruit de l’ampoule » ; tel scrupuleux marchand de marrons cuits sur le pont Alexandre-III, dont le « goût démodé de la perfection défait à lui seul la sinistre économie mondiale » ; telle jeune femme moderne au guichet de la gare du Creusot, dont « la silhouette dit quelque chose d’insouciant à la mode du jour » mais dont la main aux doigts « crispés en poing » « trahit une inquiétude sans âge » : toutes silhouettes émouvantes, émues, ordinaires, uniques, si fragiles, comme nous « naufragés de l’éternel » : « les gens sont des miracles qui s’ignorent ». Qui sont les importants ? qui sont les riches ? qui sont les fous ? qui sont les malheureux ? qui sont les saints ? De la chapelle au café, de la boutique à la maison de retraite, ouvrez les yeux, tendez le coeur. « Les gens assis le long du couloir menant au scanner, je les reconnais au premier regard : c’est le peuple gris du quai de gare d’Auschwitz. Les hôpitaux nous mènent si loin de chez nous que notre âme peine à nous suivre. »

Le chant de l’âme qui peine à suivre -et plus que jamais sans doute dans une modernité en « guerre contre la vie »-, Christian Bobin en a fait depuis tant d’années sa musique ! Bien sûr qu’il écrit toujours peu ou prou le même livre, bien sûr que c’est en marge de la littérature proprement dite : avec lui l’écriture se veut entreprise vitale, prière sans chapelet, ascèse sans silice, poésie, « la dernière chance de respirer dans le bloc du réel »…

Où arrêter le compte rendu d’un livre dont le charme est de n’avoir ni début ni fin ? Concluons sans en avoir l’air, sur cette figure d’hôpital psychiatrique : « Un homme vient à ma rencontre, se souvient l’auteur, le visage explosé de joie : "Je vous reconnais, vous êtes Dieu." Ma réponse négative l’enténèbre. Aujourd’hui je lui dirais : "C’est vrai, je suis Dieu -tout comme vous." » Oui Dieu, nous le sommes, chacun l’est comme Christian Bobin, s’il peut comme lui affirmer de bonne foi : « Tous les vivants sont dans mon cœur. L’auberge est vaste. Il y a même un lit et un repas chaud pour les criminels et les fous. »

Arion

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4 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 8 juin 2011 18:24

    Beau texte sur un livre qui m’a beaucoup plu. Bien sûr, il y a chez Bobin un coté « Play it again, Sam », car il raconte toujours un peu la méme histoire. Mais comme disait Hugues Pagan « j’écris sur la mort, car il n’y a pas d’autre sujet ».

    PS : Vos papiers détonnent un peu sur ce site (par leur qualité, veux-je dire). Je ne sais pas si c’est bon pour vous...Enfin, c’est vous qui voyez.


    • antonio 9 juin 2011 11:15

      Merci pour cet article sur Christian Bobin, « cueilleur de beauté inlassable ».


      • dom y loulou dom y loulou 9 juin 2011 13:51

        en marge de la littérature ? Bobin ? vous rigolez ?

        des auteurs de ce siècle il est peut-être le seul qui est vraiment les deux pieds DANS la littérature, la vraie, la poésie et non de ces gourous illuminés et dans l’urgence constante de prouver qu’ils sont un autre et de l’insulter à chaque phrase pour mieux le tuer.

        Non, Bobin est un pur, un cœur vierge qui sait que chaque jour il doit se nettoyer des scories de la haine qu’on nous déverse en fléaux. La littérature et le regard poétique permettent précisément cela. C’est de la haute civilisation, car celle-ci est dans l’esprit de l’aom ou n’est pas.

        Au moins traduit-il les remèdes à sa façon et VIT précisément ainsi. Car il n’y a ni boulet autre que vous-même, il n’y a de gardien de prison qui s’ouvrira comme par enchantement, il n’y a personne pour ouvrir ou fermer votre coeur, sinon vous-même.

        Même si le système des rothschilds vous a toujours enseigné que quoi que vous fassiez vous êtes dépendants... si c’est de l’eau claire des rivières et du soleil alors OUI, mais pas de volontés coercitives de vrais bourreaux qui se prennent tout le temps pour ce qu’ils ne sont pas. De saom se prenant pour des dieux ne peuvent que dégénérer, car ils marchent contre la volonté et l’humilité de l’être qui apprend.

        Personne à Babylone ne vous explique que vous êtes libre, parce que tous ceux qui courent pour se mettre en avant entretiennent des petits pouvoirs qu’ils aiment bien plus que la création de l’Amour cosmique ou de l’avenir de leurs propres enfants, ils ont besoin d’un auditoire asservi, ils croient en les livres d’Histoire avec un grand H auxquels ils aimeraient accrocher leur nom et leur figure, ils rêvent de pouvoir, le même pouvoir qui tue cette terre-même qui les porte et leur donne expression.

        C’est une « diplômée comportementaliste » qui donne des cours sur l’éducation des chiens... sans les chiens... déjà elle les sépare de leurs maîtres... tout un symbole.

        Seuls comptent les moments gratifiants où l’esclave peut remplir la tête de ses interlocuteurs pour se sentir pisser, n’importe quel rôle ferait l’affaire... et les êtres sont relégués au rang de faire-valoirs... voilà babylone dans toute sa splendeur, on recouvre l’essentiel du vivant des mille artifices qui permettraient de repeindre la réalité comme cela nous chante, voici qu’on met même des paroles dans la bouche du Bouddha qu’il n’a jamais dit.

        Non, vous ne créez pas l’univers avec votre pensée. Vous ne percevez pas autre chose que ce que vous laissez vivre dans votre pensée, très différent, mais l’univers lui ne vous appartient pas et a ses propres lois qu’il nous faut être assez humbles pour apprendre.

        Le sens de la vie ? à n’importe quel enfant il est aisé de l’expliquer sans enlever rien de la saveur de toutes les explorations que l’être devra faire durant une vie, mais il tient en un mot : apprendre. Et c’est à quoi Bobin invite de la plus douce des façons.

        Toute la création semble être le bac à sable d’une société aveugle qui ne se sert de la terre que pour dégénérer et apporter des souffrances et ne se sert d’un éveillé que pour se mesurer à lui. Grotesque.

        « Viral » disent les molécules d’eau, très dangereux quand elles se mettent à penser ainsi, mais qui l’entendrait dans le bruit infernal de la machine de guerre aux écrans où défilent les belles filles en chantant ? et la mère universelle dans tout cela ?

        la mère-terre celle qui enfante les millions d’êtres dans le seul pouvoir qui soit, le pouvoir d’Amour, seul vrais roi parmi les rois de ce monde, car il enfante des mondes au lieu de les tuer.

        Bobin est un poète qui puise à la source du coeur et en tire le suc de l’intelligence dont le siège n’est pas le cerveau.

        merci bien pour votre article, voici qui nous élève un peu de sous les bombardements et les massacres en toile de fond du brillant « monde libre » qui interdit aux êtres d’être indépendants et autonomes des corporations de la machine de guerre.

        Le monde libre... et puis quoi encore.


        • Serge ULESKI Serge ULESKI 22 juin 2011 14:33

          Christian Bobin : sans palmes mais déjà immortel

          _______




          « ... Les vieilles pierres parlent de quelque chose qui ne connaîtra jamais la fatigue... »

          Un des rares auteurs contemporains passé à la postérité, de son vivant...

          une postérité manifestement impatiente.

          « ... Ce que nous voyons ignore notre mort et celle de ceux que nous aimons... »

          Ecrivain de l’éloignement du monde... Christian Bobin incarne la souveraineté du vide et du silence contre le plein et son brouhaha qui nous emprisonne dès le berceau.
           « ... Les livres s’ouvrent comme des mains apaisées... »

          Témoin d’une bibliothèque de nuages, la part manquante, celle qui nous échappe et que peu d’entre nous saurons combler, une fois remontée du très-bas, la plus que vive ressuscitée, c’est toute la lumière du monde qui viendra éclairer, des ruines du ciel, l’équilibriste de la parole écrite et son lecteur.

          « ... Un livre parfait a deux pages - les ailes du papillon... »

          Auto-portrait vivant, d’avant la photographie, à la main et à l’huile... de nous tous et des autres qui sont en nous, chez Christian Bobin, la promesse, c’est la femme à venir (ou à rentrer après une escapade, une de plus ; et puis aussi... celle que la vie joue avec la mort et vice versa !)

          « ... La mort qui travaille à long terme, oublie toujours quelque chose - un objet, une image, un rien dans quoi la vie se précipite et se maintient, immense... »

          Femme encore inespérée, mais dont la présence pure, après un long épuisement, viendra réchauffer, tel un radiateur du fond de la classe, les cancres du sentiment...

          « ...Toute pure contemplation fait s’écrouler en silence les murailles du temps... »

          Cancres que nous sommes tous tentés d’aller rejoindre, jour après jour, à notre insu, et alors que les années étendent leur ombre sur notre avenir.


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