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Un beau cadavre, voilà le miracle

Vincent Macaigne et son équipe nous offrent un spectacle où le lyrisme a quitté les mots et "pris" les corps, et l'espace, le son, dans un spectacle total comme un opéra, un spectacle prenant, envoûtant, qui nous transporte. En tournée du 18 au 20 janvier 2012 : Centre dramatique national Orléans/Loiret/Centre • du 25 au 27 janvier 2012 : Le Lieu unique-scène nationale de Nantes • le 8 février 2012 : Grand Théâtre de Luxembourg • les 14 et 15 février 2012 : Le Phénix-scène nationale Valencienne

Ce spectacle est une sorte d'opéra. La musique y est quasiment permanente, et forte, englobante. C’est une sorte de spectacle total qui vous transporte dans un état de conscience sensiblement différent de celui des jours ordinaires. Ce qui n’est pas rien, déjà.

Hamlet n'y est pas un sale type, il est plutôt dans une posture de victime, il n’a rien fait, et doit résoudre un problème d’une violence écrasante, d’une violence qui serait écrasante pour tous et pour n’importe qui. Et Claudius n'est pas tout-à-fait l'imposteur pour lequel il est toujours pris.

Je me souviendrai longtemps d'Hamlet dont seule la tête dépasse de l'eau boueuse du « tombeau » de son père ; il y pleure : « papa, papa ». C'est aussi dans ce tombeau d’eau noire que Claudius et Gertrude se retrouvent pour consommer leur nuit de noce, nus, vraiment nus comme font les amants amoureux. Je me souviendrai longtemps de la scène où Claudius fait rire le public, déguisé en banane qui joue au football, commentant son geste à Hamlet : « c'est ce que les gens veulent, ils ne veulent pas d'un dépressif comme toi... » et le regard effaré d'Hamlet : « c'est bien vrai, c’est bien ce qu’ils veulent, ils rient » ; et enfin, dans le spectacle dans le spectacle, l'assassinat qui reprend la mort du roi est un très long moment dont le spectateur peut calculer la durée car l'acteur fait gicler des bouteilles de faux sang en répétant « tu vas la fermer, ta gueule ? » lesdites bouteilles sont dans un panier à bouteilles qui se vide peu à peu, la répétition du geste et du cri fait partie de la douleur de ce moment, la durée de cette répétition fait partie de cette douleur.

C’est aussi en ce sens que Au moins j’aurai laissé un beau cadavre est un opéra. C’est comme un oiseau mazouté qui bat de l’aile pour ne pas mourir, tandis que son effort à se sentir encore en vie l’épuise un peu plus et hâte sa mort. A ceci près, que la répétition est dans le geste de l’assassin, et que la permanence de ce geste, la durée de la mort, la durée illimitée, l’éternité de la mort s’impose à tous.

Vincent Macaigne dit qu'Hamlet est dans le réel et pas dans le symbolique... et, autant qu’il est possible d’être dans le réel pour un acteur de théâtre, c'est bien ce que l'on voit. Il est au plus près du réel. Ce qui s’y joue s’y joue au plus près du corps.

Quand Roger-Roger arrive, avec sa troupe de comédiens, il est accueilli par les protagonistes comme des enfants pourraient accueillir le père Noël ou un personnage magique et extraordinaire, Mickey, Mary Poppins… Cette « idole » nous offre un numéro scatologique des plus directs et sort son excrément de sa culotte pour le poser sur la table.

Ce qui se lit bien dans l’aventure qu’est voir ce spectacle, c’est le fait que la progression de l’action se fait par les corps. Le texte abonde de répétitions, de mots grossiers, assénés comme des haches sur un tronc. La plus grande partie de ce qui est dit l’est avec la crudité de mots lourds, tranchants et puissants ; pas de lyrisme, pas de mots à foison pour prendre et reprendre des idées fines et les présenter finement sur toutes leurs faces. La langue est brute de brutes : « Merde, merde, merde, ici y a pas de joie », déplore Claudius, le jour de ses noces. Et cependant, tout est dit. Il a bâti son pouvoir sur le meurtre politique et va faire l’amour dans le tombeau de sa victime… Mais ne sommes-nous pas tous vivants de par la mort de tout ceux qui nous ont précédés ?

Macaigne fait l’hypothèse que le père d’Hamlet n’était pas non plus pur et parfait et que son assassinat réduit aussi l’immoralité du Royaume de Danemark. Et peut-être qu’un des aspects de la tragédie d’Hamlet est de ne pas avoir pu « tuer le père », qu’on l’ait fait à sa place ?

Macaigne dit aussi qu'il tient une réflexion générationnelle, le sentiment profond 'une impossibilité à prendre la parole aujourd'hui. Et là, il serait bon de l'entendre, si j'ose cette aporie.

« Il n’y aura pas de miracle ici » nous dit au début, une enseigne lumineuse. Il y en a tout de même un : cet embarquement dans un univers sans précédent, tellement spectaculaire, visuel et sonore, qui nous emporte ailleurs et si près de nous, en même temps…


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