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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Un chant écarlate » de Mariama Ba

« Un chant écarlate » de Mariama Ba

Le roman "Un chant écarlate" de Mariama Ba paru à titre posthume en 1980 est presque introuvable et c’est là le symbole même du manque d’intérêt de l’Afrique francophone pour ses littératures. Je crois impensable que le Othello de Shakespeare ou que Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier soient un jour introuvables en librairie. Mais tel est le sort de la seconde œuvre de l’une des plus grandes plumes du continent. O rage ! ô désespoir !

Dans ce roman Mariama Ba nous parle d’un couple mixte soumis à l’épreuve d’un environnement familiale traditionnel et hostile. Mais pas que. Bien au-delà de la réflexion sur la différence culturelle dans le couple, ce livre nous parle d’attachement à sa culture, il nous parle des concessions que l’on doit les uns aux autres pour une vie en commun. Ce livre nous parle de tellement de choses qu’il serait vain d’essayer ici d’en faire toute l’exégèse !
Tentons tout de même l’aventure d’une chronique de ce livre qui ne saurait qu’être incomplète.

La première partie du roman se fixe sur l’histoire entre Ousmane et Mireille. C’est là la mise en place du drame qui commence par une idyllique histoire d’amoureux qui se battent pour l’un pour l’autre.

Ils se rencontrent sur les bancs d’un lycée dakarois et c’est le coup de foudre ultime.

« Sa main se tendait et se refermait, se tendait vers un objectif : une épaule claire qui avait repoussé l’envahissement des cheveux de flamme. Et paume d’Ousmane conquit tendrement cette parcelle de peau et s’y appuya.
On imagine des choses spectaculaires pour le jaillissement du bonheur. On imagine des cadres coûteux pour son éclatement. Et le bonheur nait de rien, se nourrit de rien. On lui confère un prix énorme. Son acquisition paraît réclamer un prix fort. Et pourtant, le bonheur peut s’épanouir tout simplement dans un amphithéâtre d’université. Une épaule nue le déclenche. Quelques pas le livrent. Un quart de tour de tête ! L’oblique d’un visage ! Et des fluides se rejoignent pour créer l’unité. Le couple naît. La mission millénaire s’ébauche. Un homme, une femme ici. Un homme, une femme ailleurs ! »

Ousmane, fils d’un ancien combattant, Djibril Guèye, un homme fier et de grande moralité. Ousmane est très proche de sa mère, Yaye Khadi, femme totalement vouée au bonheur de son mari et de son père. Ils sont très proches, au point où Djibril Guèye, le père, s’en inquiètera. Et ceci n’est pas neutre car la très grande proximité d’Ousmane d’avec sa mère va avoir un impact énorme sur ses choix – ou ses non-choix – dans son couple plus tard.

« Ousmane, aimes-tu cette fille longue comme un rônier, plus laide qu’une hyène ? Sa tête ressemble à celle d’une tortue qui rentre et sort son cou. »

Mireille est fille d’expatriés au profil familiale quasi caricatural. Le père, Jean De La Vallée, diplomate français de très haut niveau qui a bourlingué dans de nombreux pays en voie de développement d’alors, et qui est d’un racisme assumé. Il "supporte" de travailler avec ceux qu’il ne cesse de nommer "ça" mais leur porte un profond mépris. Donc non, il n’est pas vraiment caricatural, l’Afrique en charrie des tonnes d’occidentaux comme ça. La mère, Mathilde De La Vallée, élevée à l’ancienne dans une école religieuse est quelqu’un d’effacée, sans caractère et qui obéi à son mari.

La seconde partie du roman, elle, est fixée sur le couple Ousmane-Mireille et leur combat pour résister à la vie dans un milieu urbain entouré d’un environnement campé dans ses traditions. Mariama Ba décrit de façon magistrale le choc que peut ressentir Mireille face à l’envahissante présence de l’entourage d’Ousmane. Elle est fille unique, née et grandit dans un milieu aristocratique et elle se retrouve entourée d’amis qui viennent et partent sans s’annoncer, à tout heure, qui ne tiennent aucun cas de son chez elle, sont sans gêne et la considère à peine.

Écouter la chanson "O zalaka na yo très impoli" du grand Franco Luambo Makiadi m’a plongé au cœur des tourments de Mireille.

Et au-delà des amis sans gêne d’un mari qui ne veut faire de concession, exigent de sa femme qu’elle "comprennent" tout et accepte tout, il y a l’hostilité de Yaye Khadi.

« Elle se curait les dents et crachait sur le tapis, sans ignorer que son geste, après son départ, allait déclencher la bagarre. »

Ousmane n’a pas pris la mesure de ce qu’est pour une mère de n’avoir pas de bru du cru. De devoir renoncer aux honneurs d’un baptême traditionnel fait de fastes et de présents, durant lequel toutes grand-mère se change en parangon de mère à qui toute la communauté rendra hommage. Ousmane n’a pas pris en compte la réalité de la femme dans cet environnement où l’arrivée d’une bru est l’équivalent d’une retraite bien méritée pour cette mère qui a porté toute seule, pendant des années, la charge du père et du fils. Yaye Khadi voit l’arrivée de Mireille comme l’ultime déchéance pour elle.

« Yaye Khadi Pleurait. Et la pensée, laborieusement, cheminait, fortifiée et réconfortée par sa traversée de la vie. "Mais tout de même : Comment Ousmane avait-il pu oublier mon visage en sueur, oublier mes fatigues, oublier notre tendresse ? Cette femme me relèguera-t-elle donc à jamais dans les cuisines ? Quelle différence entre une bru négresse et tuubab ! Une négresse connaît et accepte les droits de la belle-mère. Elle entre dans un foyer avec l’esprit d’y prendre la relève. La belle-fille installe la mère de son époux dans un nid de respect et de repos. Evoluant dans ses privilèges jamais discutés, la belle-mère ordonne, supervise, exige. Elle s’approprie les meilleures parts du gain de son fils. La marche de la maison ne la laisse pas indifférente et elle a son mot à dire sur l’éducation de ses petits-enfants… »

Quand la famille De La Vallée décide de renier Mireille qui s’est exilée par amour à Dakar avec un "ça", que Djibril Guèye accepte le choix de son fils, Yaye Khadi, elle, n’accepte pas Mireille. Sur cet aspect on voit en fait un des clichés de l’occident, et de l’Afrique, battu en brèche. Yaye Khadi bien que soumise à toutes les corvées du foyer, quasi bête de somme – par moment – pour son mari et son fils, est en fait une femme qui a le pouvoir. Elle a une influence, un pouvoir tel que même Djibril Gueye ne peut se mettre en travers de ses desseins alors que Mathilde De La Vallée, conditionnée par une éducation bourgeoise traditionaliste, ne tient pas tête à son époux. Elle baisse la tête et avale la douleur incommensurable de perdre sa fille.

Puis surgit la tierce personne. Il y a toujours une tierce personne dans ce type de tableau. Une troisième voie qui a les traits d’une Ouleymatou revancharde. Autre fois elle avait dédaigné celui qui, aujourd’hui, est pour elle la clef vers une vie de confort. Ouleymatou est noire, ensorcelante de beauté et a la bénédiction de Yaye Khadi pour un putsch sentimental qui fera vaciller la foi des hommes, entre irréalité mystique et explications psychanalytique scientifique.

« Elle fit briller tout son corps à l’aide d’une vaseline parfumée. Sa peau ointe la vêtait comme un voile velouté qui se gonflait à l’emplacement de ses seins petits et durs, et à la cambrure des hanches pour envelopper une croupe rondelette et ferme. L’encens montait d’un vase en argile troué et s’enroulait en volutes odorantes autour de ses jambes légèrement écartées. Elle offrait tout son corps aux caresses tièdes des nuages. »

"Un chant écarlate" est un bijou. Mariama Ba, en deux romans – "Une si longue lettre" étant le premier –, nous a fait la preuve de ce que la littérature est Le lien le plus puissant entre les générations, tant ses récits s’inscrivent dans les temps d’aujourd’hui.

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Une écriture au style magnifique, lyrique et belle. Un récit qui démarre en trombe et accroche le lecteur dès les premières lignes. Tout du long, Mariama Ba nous tient en haleine et nous enlève l’envie de décrocher. Et, pour ne rien gâcher, le livre finit en apothéose. Une autre fin n’aurait pas été envisageable.

Ce roman est un miracle et il nous faut prier les dieux des éditeurs pour qu’un l’un d’eux se charge d’assurer sa réédition et sa diffusion la plus large possible.

Ne pas lire Mariama Ba est un péché passible de la géhenne. Moi, je viens de sauver mon âme :-)


Un chant écarlate

Mariama Ba

Editions NEAS, 1980


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1 réactions à cet article    


  • rotule 24 mars 2014 20:39

    1959 : Azizah de Niamkoko, de Henri Crouzat. Editions Pocket aux Presses de la Cité. Ce roman « donne une image littéraire très colonialiste mais pertinente et très drôle du Togo après la Seconde Guerre mondiale » ce qui en explique le succès.

    Je copie de Wikipedia, un autre monument de la littérature relative à l’Afrique, introuvable ... et tellement bon à lire !

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