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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Un coeur intelligent

Un coeur intelligent

L’été s’achève et cela se voit à des signes imperceptibles, malgré la chaleur qui subsiste encore : les tons d’aquarelle qui tamisent la lumière, les feuilles qui se colorent d’or et de feu, la plage qui retrouve sa solitude, les cours de récréation qui s’animent du rire des enfants. Et les volets des demeures estivales qui se ferment. Cela se voit aussi aux vols des oiseaux migrateurs qui empruntent tous le même itinéraire, comme s’ils possédaient un code infaillible qui les guidaient tout au long des milliers de kilomètres qu’ils auront à parcourir et passent devant mes fenêtres plus volontiers aux heures crépusculaires. Cela se voit également aux vitrines des libraires qui affichent les dernières publications, dont une qui a retenu immédiatement mon attention pour son titre magnifique : " Un coeur intelligent ". Comment avec un tel titre, ne pas entrer chez le libraire pour acquérir immédiatement l’ouvrage et, sans plus tarder, se plonger dans la lecture d’un livre qui aspire à ce que l’homme fasse en sorte que son coeur agisse avec plus d’intelligence et son intelligence avec plus de coeur. L’auteur n’est autre que Alain Finkielkraut, un homme courageux que j’estime parce qu’il défend, avec une énergie inlassable, la notion de transmission et la culture classique. Chemin faisant, le philosophe s’est rendu compte qu’il ne pouvait plus adhérer aux slogans des années 60 du type : Cours camarade, le vieux monde est derrière toi - pour la raison qu’il se sait, comme vous et moi, issu de ce vieux monde et que la détestation du passé lui est insupportable. Pour lui, les temps modernes doivent réunir à la fois l’humanisme de la Renaissance et le subjectivisme cartésien. L’humanisme de la Renaissance pose le principe que l’homme accède à la connaissance de lui-même grâce aux signes d’humanité déposés dans les oeuvres de culture. Les premiers modernes firent donc allégeance aux Anciens et reconnurent la dette des vivants envers les morts. Le subjectivisme cartésien dit autre chose : c’est le " je pense donc je suis " qui ouvre la voie de la maîtrise et de l’émancipation en exonérant le sujet de toute référence au passé et à la culture. D’où la querelle des Anciens et des Modernes et la rupture survenue dans notre civilisation lorsque l’on a cessé de penser la culture au singulier. Tout est alors devenu culturel et, comme l’exprime très bien l’auteur, si la modernité constitue le moment où la culture s’est émancipée de la religion, la postmodernité serait celui où la culture s’est abolie dans le culturel. En conséquence, le projet moderne aurait-il échoué ? Finkielkraut ne se veut pas trop pessimiste. On ne peut pas dire qu’il ait échoué - dit-il. Il est devenu moins un projet qu’un processus et moins une utopie qu’un destin.

Mais, malgré tout, quelque chose a déraillé. Le grand principe d’égalité a cessé de régir seulement le domaine politique pour s’emparer de tous les domaines de l’existence. Si nous sommes tous égaux, l’idée de valeur sombre dans l’équivalence. Le jugement est comme frappé d’interdit. Or la culture est justement l’art de juger et de discerner. Finkielkraut se considère aujourd’hui comme l’était Hannah Arendt il y a un demi-siècle, lorsqu’elle pointait du doigt les dérives libertaires de l’enseignement Outre-Atlantique. Car l’enseignement est la première victime de cette infantilisation généralisée où l’on se refuse à accepter nos différences structurelles et affectives. Plus rien ne vaut. On observe même un acharnement particulier contre toute forme de sublimation, de dépassement, de transcendance. Triomphe de nos jours - ajoute l’auteur - dans cet idéal proclamée de la " désidéalisation ".

Le titre de son livre, il le doit d’ailleurs à Hannah Arendt qui se référait à une prière adressée par Salomon au Roi des rois. Il adjurait Dieu de lui accorder un coeur intelligent. Pour obtenir aujourd’hui ce coeur intelligent - reprend le philosophe, je ne vois qu’une solution : lire. La littérature lui apparaît comme le refuge privilégié contre l’infantilisation propagée par les médias et encouragée par les instances du nouvel ordre mondial. Des auteurs comme Kundera, Philip Roth, Henry James, Lévinas ou encore Grosmann. Jamais avant Grosmann - avoue Alain Finkielkraut - on a su aussi bien parler de la bonté. Son originalité n’est pas de l’avoir opposée au mal, au nom d’un manichéisme primaire et sentimental, mais...au bien. C’est d’autant plus important que nous sortons d’une siècle - le XX ème - où l’on a pu éprouver ce que pouvait produire d’horrible le développement d’intelligences purement fonctionnelles. Avec Kundera, la question est autre : quelle est la place, se demande-t-il, de l’humour dans une société postsatlinienne toujours en proie au sérieux révolutionnaire ?
Car si le rire est le propre de l’homme, l’humour ne l’est pas. L’humour n’est que le propre de l’homme civilisé ou de l’homme moderne qui met en doute ses propres certitudes. C’est certes Descartes affirmant sa prétention à la maîtrise, mais c’est aussi Cervantès découvrant la relativité des opinions humaines et la sagesse du principe d’incertitude. Nous assistons ainsi, sous couleur de plaisanterie, au retour du rire originel, lequel n’est que l’expression effrayante de la suffisance barbare de l’homme en bonne santé face à l’homme disgracié, à l’homme différent, à l’homme malade. Notre époque est celle d’un réensauvagement du monde par le rire. Le bouffon du roi est devenu roi.

Or le souci premier de la littérature est de répondre à celle-ci, qui est primordiale : qu’est-ce que l’homme ? Je ne crois pas que l’on puisse répondre à cette question par un traité philosophique, reprend Finkielkraut. On ne peut le faire qu’au travers d’oeuvres de fiction qui mettent des hommes aux prises avec leur destin impossible. Si bien que l’on peut poser, au sujet de la littérature, une nouvelle question : sera-t-elle en mesure de sauver le monde pour parler comme Dostoïevski ? En effet, la seule voie pour l’homme contemporain qui souhaite échapper à sa prison intérieure, c’est elle. Grâce à elle, chacun peut appréhender intimement une expérience qui lui est étrangère. C’est d’après Soljénitsyne, le sens qu’il faut donner à la formule dostoïevskienne. La beauté sauvera le monde parce que, par la beauté littéraire, les hommes peuvent réellement entrer au contact les uns des autres. Sinon, ils n’ont plus que l’information, la médiatisation planétaire d’événements ciblés, l’air du temps et la communion avec des figures illusoires. Quant à savoir si cela suffira au salut des hommes, c’est une autre question à laquelle le philosophe, amoureux de la littérature, ne répond pas.

En conclusion de cet ouvrage passionnant qui m’ouvre sur la gravité automnale et le retour à la vie intérieure, il m’apparaît que l’intelligence sans le coeur ne parvient pas à donner sens à la vie et que le coeur sans intelligence est impuissant à forger notre jugement et à satisfaire notre curiosité des choses.

" Un coeur intelligent " d’Alain Finkielkraut Ed. Stock/Flammarion - 288 pages


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9 réactions à cet article    


  • Senatus populusque (Courouve) Claude Courouve 16 septembre 2009 17:51

    Article magnifique dont je doute qu’il soit apprécié à sa juste valeur sur AV où a tendance à régner le tout démocratique alors que la démocratie, ne serait-ce que pour ne pas tarir ses sources (les auteurs de la Déclaration de 1789 étaient des gens cultivés), a besoin de la culture, et réciproquement.

    Un point de désaccord avec Finkie : je reconnais toute l’importance de la littérature, mais je récuse le tout littéraire ; on peut aussi apprendre la langue française dans des textes non littéraires de qualité, comme les correspondances d’écrivain, les chroniques, les journaux d’écrivains, les essais, les biographies.

    J’ai bien apprécié qu’il fasse confession de son athéisme lors d’une récente apparition à la télévision.

    http://laconnaissanceouverteetsesdetracteurs.blogspot.com


    • Senatus populusque (Courouve) Claude Courouve 16 septembre 2009 19:12

      J’ai pris « littérature » au sens ’II. A.du Trésor de la langue française, soit « usage esthétique du langage écrit », ce qui comprend, outre le roman, le théatre et la poésie ; ce qu’on appelle aussi la fiction.

      Renève se croit un esprit supérieur, ce n’est qu’un esprit faux.


    • Radix Radix 16 septembre 2009 21:56

      Ah merde l’automne est là ?

      La rentrée littéraire aussi... et la pub avec !

      C’est avec les feuilles mortes qu’ils font le papier des bouquins  ?

      Celà expliquerait ce marronnier.

      Radix


      • jack mandon jack mandon 24 septembre 2009 06:41

        @ Armelle

        Votre article est ciselé, comme vous le savez faire.
        Quant au fond, l’intelligence du coeur a fort heureusement des facettes qui se passent du langage littéraire.
        L’art de l’expression est vaste et varié et ne concerne pas que les intellectuels épris de littérature classique. Pensez au dyslexiques...m’enfin.
        Ayez une pensée pour les anarchistes qui répugnent à toute forme de loi, même quand elle est des trois unités, temps, lieu, action.
        N’oubliez pas la déclaration de Goethe, ce pilier culturel...« les romantiques sont des classiques malades » ce qui pourrait signifier aussi que les romantiques sont des monstres issus du classicisme.
        Il y a de bon modèles, mais point de parfaits

        Amicalement

        Jack
         


        • ASINUS 24 septembre 2009 07:02

          yep putain quand je pense que mon job c est de faire tourner les bécanes qui fabriquent
          le papier pour des gens si intélligents, yep prochaine fabrique de munitions qui ouvre
          j y fonce m embaucher pas question de débouler les mains vides,
           dans les beaux salons ou l on cause !
          yep


          • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 24 septembre 2009 09:31

            à jack Mandon

            Bonjour Jack

            Cela fait plaisir de vous retrouver, car vous devenez un homme rare. Au sujet de l’article, entendons-nous bien, je parle du livre d’Alain Finkielkraut et de ce qu’il contient et non de mes propres considérations sur le sujet. Selon le philosophe, chacun doit tenter de rendre son coeur intelligent à défaut de posséder naturellement l’intelligence du coeur. Cette intelligence-là, elle est innée chez beaucoup d’êtres humains. Mais dans un monde plus scientifique que littéraire, dans un contexte plus matérialiste que spirituel, la recette que nous donne le philosophe pour pallier, autant que faire se peut, à cette mise en sommeil du coeur est la littérature. C’est une voie possible pour réhabituer notre intelligence... à penser son coeur.


            • Senatus populusque (Courouve) Claude Courouve 24 septembre 2009 09:41

              Dans l’être humain, l’intelligence est confrontée à la volonté, comme l’a magnifiquement montré Schopenhauer, suivi par Nietzsche, Gide et Camus. Je déplore un peu que Finkie donne parfois l’impression que tout commence et tout finit avec Hannah Arendt ; mais bon, personne n’est parfait, et Finkie est irremplaçable dans la lutte contre la défaite de la pensée et le déclin du savoir.

              http://laconnaissanceouverteetsesdetracteurs.blogspot.com


            • jack mandon jack mandon 26 septembre 2009 07:16

              @ Bonjour Armelle

              A l’occasion si vous avez l’occasion de passer par mon site, j’aimerais avoir votre avis sur mes deux derniers papiers

              Merci


            • rocla (haddock) rocla (haddock) 24 septembre 2009 09:43

              les cours de récréation qui s’animent du rire des enfants


              ces simples mots suffisent au bonheur .

              Les nuances d’ un joli morceau de musique et l’ émotion dégagée sont souvent sublimes , mais sont peu de choses comparées au brouhaha cacaphonique des enfants s’ amusant dans une cour de récréation .

              Ils ne savent pas encore que c’ est le meilleur moment de la vie .

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