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Un film « Hors-la-loi » ?

« Mon film n’est pas politique, c’est une épopée avec une forme romanesque qui emprunte au film de gangster et au western. S’il pousse les familles à discuter de l’Algérie, de la colonisation… Alors tant mieux ! » (Rachid Bouchareb, in Metro n°1858). Pas convaincu par les propos du cinéaste franco-algérien cherchant à balayer les polémiques que soulève son film en mettant en avant qu’il s’agit, non pas d’un film politique, mais d’un film romanesque. D’une part, parce que son film repose sur une trame historique, basée donc sur des faits réels, et d’autre part, parce que la politique, ou le politique, s’immisce partout, y compris dans un roman, dans un policier ou dans un mélodrame. Hors-la-loi est un film politique, c’est d’ailleurs pour ça qu’il dérange, et c’est aussi pour ça, entre autres (indépendamment de ses qualités cinématographiques, j’y reviendrai), qu’il est intéressant à regarder : parce qu’il interroge le passé colonial de la France et les blessures encore vives, d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre. Rachid Bouchareb, ayant sans doute le désir tout à fait louable de calmer le jeu afin que l’on voie ENFIN Hors-la-loi sous un angle cinématographique, joue à mon avis exprès au candide ici. D’autant plus qu’il est l’un des mieux placés pour savoir qu’un film, ou une œuvre d’art, peut parfois avoir une répercussion dans le réel. Suite à la sortie de son film Indigènes (2006), traitant de l’action de tirailleurs venus du Maghreb pour rejoindre l’armée française afin de combattre le nazisme, le président Chirac avait harmonisé les pensions des anciens combattants coloniaux ; ce qui n’était que justice puisque la France avait depuis trop longtemps négligé ses anciens combattants « indigènes ».

Hors-la-loi est la suite d’Indigènes, Bouchareb ayant la volonté, via une trilogie s’apparentant à une fresque, de traiter l’Histoire qui lie la France à l’Algérie en trois temps : la Seconde Guerre mondiale (Indigènes), la guerre d’Algérie (Hors-la-loi) puis, à venir, l’intégration en métropole après 1962 avec un 3e opus. On retrouve donc les figures originelles du 1er épisode (les prénoms sont gardés mais les personnages changent) et, à l’exception de Samy Naceri, les mêmes acteurs : Jamel Debbouze/Saïd, Roschdy Zem/Messaoud et Sami Bouajila/Abdelkader. Après la Seconde Guerre mondiale et les massacres de Sétif (8 mai 1945), trois frères et leur mère, jadis séparés parce que chassés de leur terre d’Algérie, se retrouvent en France. A Paris, Abdelkader, rejoignant le FLN (Front de libération nationale), s’engage pour l’indépendance de l’Algérie. Il est bientôt rejoint par Messaoud qui, de retour d’Indochine, fait un parallèle entre le combat des Viet Minh pour conserver leurs terres et le projet indépendantiste de son frère aîné. Le petit dernier (Saïd), lui, choisit de faire du business. Des années 1945 à 1962 (Libération de l’Algérie), on suit le destin de ces trois frères soudés par l’amour qu’ils vouent à leur mère. Cette saga familiale, sur fond de passé colonial et de guerre d’Algérie, suit le cheminement chaotique du peuple algérien pour retrouver sa souveraineté, et sa liberté. 

Mêlant classiquement les petites histoires et la grande Histoire, dans la lignée de films américains ou américanophiles récents (Munich de Spielberg, Mesrine de Richet, Carlos d’Assayas), Hors-la-loi ne manque pas de souffle. Tout d’abord, précisons qu’il bénéficie d’une interprétation solide. Les trois acteurs principaux sont à fond dans leurs personnages, et le reste de l’équipe (Bernard Blancan, Thibault de Montalembert, Jean-Pierre Lorit), question qualité de jeu, n’est pas en reste non plus. L’émotion passe. Malgré les divergences idéologiques et les soubresauts de l’Histoire, cette histoire de fratrie soudée émeut et c’est peu dire que le rapport intense de ces fils à leur mère est, par moments, des plus poignants. Certes, on pourra toujours reprocher à certains d’en faire trop. Par exemple, Jamel Debbouze, excellent en ersatz de Charlot dans les bidonvilles de Nanterre où les ouvriers algériens cohabitent avec les rats, se la joue un peu trop Joe Pesci à la longue, surtout lorsqu’il devient un caïd ayant fait fortune dans les bouges et les clubs de boxe de Pigalle. De même, concernant certains personnages, il y a certains détails qui frôlent l’artifice, la volonté esthétisante du réalisateur pouvant alors nuire à la lisibilité de son propos - faire un film fort et sérieux sur des événements politiques. Un exemple, autant on comprend l’œil crevé de Messaoud (il revient borgne de la guerre d’Indochine), autant, lorsqu’il entre dans un salon parisien feutré pour servir de protecteur à son frère Abdelkader venu rencontrer le colonel Faivre de la DST, ses lunettes noires en font davantage un personnage de BD à la Léon qu’un être de chair et de sang au service d’une cause. De toute évidence, Bouchareb a été tiraillé entre deux lignes de force : d’une part, faire un film de genre (policier et de gangsters) nourri des grands maîtres du genre (Melville, Coppola, Leone, Scorsese) et, d’autre part, faire un film qui, sans être ouvertement militant, est un film à message, avec un point de vue fort sur ce « sujet cicatriciel » (Debbouze) qu’est le rapport France/Algérie – il greffe même à sa fiction des images d’archives où l’on voit le général de Gaulle en campagne. Alors, c’est vrai, cinématographiquement parlant, le film ne parvient jamais à égaler les chefs-d’œuvre dont il s’inspire : L’Armée des ombres, Le Parrain, Il était une fois en Amérique, Les Affranchis. Néanmoins, Hors-la-loi, dans sa difficulté à osciller entre les films de genre et politique, a un aspect bancal intéressant. Je pense qu’on peut le trouver raté – ce qui n’est pas mon cas, du 3 sur 5 pour moi – mais aucunement mauvais, car on ne va tout de même pas reprocher à un cinéaste d’avoir de l’ambition, des références et de vouloir faire un film stylé, bien éclairé et doté d’une amplitude narrative.

Il y a certaines scènes remarquables dans Hors-la-loi. L’attaque du commissariat est prenante ; la fusillade nocturne finale opposant les membres du FLN aux forces de police a une beauté crépusculaire qui rappelle combien ce combat pour la liberté est pavé de zones d’ombre, de morts et de sacrifiés disparaissant dans la nuit noire ; et toutes les scènes intimistes (notamment la visite de la mère en prison pour voir Abdelkader ou encore les pleurs de Messaoud, travaillé par sa conscience, devant sa mère alitée) prennent aux tripes ; signalons que c’est souvent là, dans ces drames personnels locaux pouvant prétendre à l’universel, que Bouchareb est à son meilleur – revoir certains films de ce réalisateur s’attachant à traiter de sujets délicats (la lâcheté, la désillusion, le déracinement, le sacrifice) pour s’en convaincre : Cheb, Little Senegal, London river. Maintenant, historiquement, le film présente l’originalité de ne pas traiter directement de la guerre d’Algérie du côté du front, à l’inverse de films comme La Bataille d’Alger ou L’Ennemi intime. C’est davantage du côté de l’armée des ombres, d’une résistance qui s’organise de l’intérieur pour combattre l’oppresseur, que le film se situe. De ce côté-là, le film, d’une manière didactique un peu lourde mais ne manquant tout de même pas de générosité pédagogique, déroule classiquement une succession de faits : les massacres de Sétif ; l’organisation du FLN pour contrer l’occupant français ; la mise en place d’une organisation française par les services secrets français afin de « terroriser les terroristes  » : la Main Rouge ; la création par le FLN de milices armées pour contrer celle-ci ; puis la Libération de l’Algérie en 62.

Ce que Hors-la-loi montre très bien, c’est que la lutte des Algériens pour l’indépendance est lancée telle une machine de guerre que rien n’arrêtera, et l’on se rend vite compte que la répression, qui tente de canaliser une force « naturelle » qui pousse tel un bulldozer, finira toujours par profiter aux opprimés et nuire à l’image des oppresseurs. D’ailleurs, le colonel Faivre, ayant combattu du côté des résistants et du gaullisme contre la botte nazie, n’est pas dupe, on l’entend à plusieurs reprises déclarer : « Des Algériens ? On va en tuer mais, à la fin, ils gagneront. » Les deux camps ne se font aucun cadeau. Bouchareb, de par cet état des lieux montré, parvient à ne pas caricaturer son propos au point qu’on réduise les forces en présence à un combat « des gentils Algériens contre les méchants Français ». C’est pour ça que les détracteurs du film, d’où qu’ils viennent d’ailleurs (évitons de stigmatiser tel ou tel camp politique), devraient aller le voir avant de lui faire un procès d’intention. Quelques exemples d’une vision nuancée : le colonel Faivre, de la DST, avant qu’il ne devienne un meneur sans foi ni loi des barbouzes, raisonne. Ce n’est pas un fou de guerre, il veut vraiment, comme pendant la 2e Guerre mondiale, servir, dans l’optique initiale d’un de Gaulle, la grandeur de la France qui, selon eux, doit garder son empire colonial pour servir de tampon entre l’Amérique et l’URSS. Ca peut se comprendre d’un point de vue idéologique. De même, les Algériens du FLN, lancés dans leur logique de guerre, commettent certaines exactions discutables : ils éliminent froidement ceux qui les gênent : que ce soit un membre du mouvement nationaliste du MNA ou un ouvrier algérien père de trois enfants qui s’est offert un frigo en piquant dans la caisse du FLN plutôt que de payer « l’impôt révolutionnaire » prélevé afin de financer l’effort de guerre.

Maintenant, soyons clairs, malgré ces nuances, Bouchareb épouse dans ses grandes lignes la cause algérienne (le film commence par la monstration d’un drapeau français pour finir sur un drapeau algérien) mais, après tout, ce qu’on demande à un artiste c’est d’avoir un regard, un point de vue, d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici d’un documentaire mais d’une œuvre de fiction inspirée de faits réels. L’artiste n’est pas historien, l’art n’a pas à courber l’échine face à l’Histoire, il n’est pas tenu à la neutralité, il a le droit de s’engager, de prendre parti. Maintenant, ceux qui s’opposent à Hors-la-loi, parce qu’il repose en effet sur un passé douloureux qui fait encore débat (la France colonialiste, l’Algérie coloniale et une guerre « qui ne passe pas », travaillant encore, 50 ans après, les mémoires conflictuelles), peuvent toujours, au lieu de pousser des cris d’orfraie, faire une contre-réponse au film de Bouchareb, sous la forme d’un film, d’un livre ou que sais-je encore. Et là aussi, on pourra juger sur pièces. Ca pourrait être instructif d’ailleurs, car ça rejoindrait ainsi ce qu’avait voulu faire Eastwood en traitant la guerre du Pacifique, du côté américain (Mémoires de nos pères) puis du côté japonais (Lettres d’Iwo Jima). Sauf que, pour que ça marche vraiment, c’est-à-dire qu’il y ait vraiment les deux sons de cloche, l’idéal aurait été que Clint Eastwood, au lieu de s’occuper de la réalisation de l’ensemble du diptyque, ne réalise que le 1er et se contente de produire le 2e - le versant japonais - en confiant son écriture et sa réalisation à un réalisateur… nippon. Autrement dit, le débat est loin d’être clos concernant cette guerre d’Algérie et cet Hors-la-loi, bien que bancal, a au moins le mérite d’ouvrir les discussions. 

 

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Un film « Hors-la-loi » ?



par Vincent Delaury lundi 27 septembre 2010 - 79 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Massaliote (---.---.---.32) 27 septembre 2010 16:20

    SUR LES FAITS : « Quelques erreurs relevées dans le scénario :
    - Il n’y a jamais eu d’unités parachutistes nord-africaines !
    - Le SDECE était chargé de la lutte contre le FLN hors de France et non pas en France. C’était la DST qui était compétente sur le territoire français !
    - Le Général de Gaulle n’était plus aux affaires en 1954 !
    - Ce n’est pas non plus de Gaulle qui signe l’armistice de 1945, mais le Maréchal Jean de Lattre de Tassigny !
    - Le FLN et le MNA sont des mouvements distincts et opposés. Le FLN n’est apparu qu’en 1954 et non pas en 1945 !
    - La « main rouge » est une organisation contre terroriste qui agissait en Tunisie mais pas en France !
    - Les casernes des harkis n’ont jamais été prises par le FLN ; en revanche les harkis ont démantelé la plupart des commandos terroristes du FLN à Paris !
    - Les sénégalais ne sont pas intervenus dans la ville de Sétif !
    - Des images tournées en 1955 sont présentés comme étant tournées en 1945 !
     Henri PINARD LEGRY, - président de l’ASAF et délégué national du CDC AFN » :->

  • Par LE CHAT (---.---.---.148) 27 septembre 2010 12:52
    LE CHAT

    atrocités pour atrocités , le documentaire sur le drame des harkis diffusé la semaine passée sur FR3 était édifiant aussi !
    en périodes troubles , quelques soient les camps choisis , les hommes restent des loups pour l’homme !

  • Par Marquis d’Anteaux (---.---.---.178) 27 septembre 2010 14:32
    Marquis d'Anteaux

    Je n’ai pas vu le film et je pense ne pas y aller.
    Il y a suffisamment de vrais travaux d’historiens sur le sujet.

    Pour des sujets aussi polémiques, il faut faire très attention.
    Ce qui me dérange, c’est que Bouchareb oscille entre le film historique et le genre romanesque.
    Entretenir cette ambigüité n’est pas très responsable.

    En tant qu’artiste, il a le droit de réaliser le film qu’il veut. Mais son devoir est de dire qu’il ne s’agit pas là d’une vérité historique.
    Mais peu importer, toute la polémique autour de ce film n’est que du vent et n’apporte rien à la vérité sur le sujet.

    Ce que je retiens de tout cela, c’est que des fonds publics français ont aidé le financement de ce film qui ne donne pas la part belle aux Français.
    Car en France, les mots de Voltaire ont encore un sens :
    « Monsieur l’abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. »

    Le jour où des fonds publics Algériens aideront à financer un film sur le massacre des Harkis, je serai le premier à applaudir des deux mains. Mais d’ici là, les asticots m’auront débarrassé de tous mes muscles...

  • Par kemilein (---.---.---.119) 27 septembre 2010 11:51
    kemilein

    au moment du drame c’était 4000 dénombré par les « autorités » algériennes
    je crois qu’ils ont ensuite dénombré 8000 corps

    45.000 quand on l’avance faut pouvoir le prouver.

    de plus moi francais j’estime ne pas avoir a faire que ca a foutre que de faire « devoir de mémoire » hè ho ca va chacun sa tambouille.

    « oué c’est nos grand pères d’algérie et autres qui ont sauver l’europe des nazis »
    « les sales francais ils ont massacré des millions d’algérien a sétif »

    tain mais stop à la fin, l’algérie aux algériens (ok) mais pourquoi y’en a autant en france pas content d’y être oO ?

    le problème de ce genre « d’oeuvre » est qu’elle n’est pas vue par des intello, mais par le tout venant (pour comparé à une expo d’art a contre courant) donc ça sera pris au mot et comme excuse de plus contre les « sale francais » que nous sommes.

    je sais pas, on montre pas des film X au enfant, ni des films d’horreur ou de torture, je sais pas trop pourquoi en fait... y’a peut etre une raison ? quand on s’adresse a un certain public faut savoir être honnete, la ca sent la propagande et la manipulation

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