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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à vingt ans, lorsque j’ai vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo touriste ?

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J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine de soixante-quatre ans vit à Venise depuis la fin des années 1980 et y travaille. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, âgé de quinze ans dans le premier volume, et Chiara, douze ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon Vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.mortes-eaux.jpg

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) a pour contexte les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998), l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) tourne autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) met en scène le monde des usuriers, enfin Mortes-eaux (2001, mais qui n’est pas le dernier paru) fait vivre le monde des pêcheurs de la lagune.

Venise la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites, cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255) Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVe République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’exécutif ferme et durable, fait régresser la politique jusqu’aux relations claniques et incite les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « Telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile. » (Des amis haut placés, p.185) « Combinazione » et « conoscienze » - les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

peches-mortels.jpgLes idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et de la mainmise d’intérêts économiques. Guido, à la questure, comme Paola, à l’université, sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « Toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit. » (Des amis haut placés, p.169) Venise badaude, la crédulité y est reine en parallèle au quant-à-soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve, quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « Tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son "ombra" bu au comptoir, ses "vongole" délicieux dans les spaghettis - et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, seize ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il est ressorti de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissaient, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eut un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige. » (Mortes-eaux, p.20) Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel. » (Des amis haut placés, p.207) Le commissaire est touché de voir grandir ses enfants, aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, apprécie la stimulation d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent toujours des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secret dans cette île-ville où tout le monde se connaît.amis-haut-places.jpg

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur. Il vise à rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.


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3 réactions à cet article    


  • aef-dmoz aef-dmoz 9 novembre 2006 12:23

    Merci pour cet excellent éclairage de la culture vénitienne !


    • Marie Pierre (---.---.140.106) 9 novembre 2006 15:13

      Merci Argoul

      Bien cordialement


      • Benan (---.---.37.20) 10 novembre 2006 09:12

        .-)) Merci beaucoup pour cette magnifique article ! smiley

        Je suis un fan des romans de Donna Leon. J’attends impatiemment la sortie du tout nouveau livre, "Suffer the l Little Children« , qui parraîtra en Avril prochain. Je suis devenu un passionné (ou plutôt un drogué) smiley . Bref, les francophones devront attendre environ deux ans pour voir paraître ce livre dans leur langue maternelle... Mais ne vous en faites pas, »Falsification de preuves", le 13e roman, sortira en Février 2007. Bonne lecture et merci encore, Amitiés, Benan

        P.S. - Pour plus d’infos, voici le site le plus complet en ce qui conerne les enquêtes du commissaire : « http://www.freewebs.com/donna-leon ».

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