Au sortir d'une campagne présidentielle menée sur le thème de "plus près du peuple que moi, tu meurs", il est utile de se poser la question "qui représente vraiment le peuple ? En peinture, il y a eu des artistes officiels pour faire les portraits des rois, des princes et des papes. Mais le peuple ? Qui l'a peint ? A-t-il existé une sorte de peintre attitré du peuple ? Bruegel mériterait le titre de peintre du peuple. Ce peintre, considéré souvent comme l'héritier de Jérôme Bosch, a peint le peuple dans ses bons côtés comme dans ses travers.

Pourquoi Pieter Brueghel ou Bruegel dit l'Ancien (vers 1525 - 1569) a-t-il tant de succès encore aujourd'hui ? Son célèbre tableau "Les chasseurs dans la neige" illustre bien la popularité dont jouit cet artiste atypique à notre époque moderne. La raison est au moins double : Bruegel était proche du peuple, son style est inclassable et indépendant des courants de son temps.
Dansez avec Bruegel en visionnant la vidéo ! Ce petit clip, accompagné de musiques d'époque, vous permet aussi de voir certains détails des tableaux.
Un peintre inclassable
On l'a souvent présenté comme l'héritier de Jérôme Bosch. Certes, comme Bosh, Bruegel emploie des variations de thèmes et peint, par juxtapositions, des groupes d’individus à l’infini. Son style est caractérisé par de petits personnages plantés dans des décors panoramiques. Cependant, l'œuvre de Bosch a pour but d'inspirer de la terreur chez les fidèles pour forcer leur dévotion. L'oeuvre de Bruegel n'a pas cette ambition.
Bruegel se démarque aussi des primitfs flamands (Van Eyck...) et des peintres de la Renaissance. Contrairement aux peintres de la Renaissance, Bruegel n'a pas représenté de nu et ne s'est que fort peu intéressé au portrait.
Il se détoune de la beauté idéale, préférant raconter des histoires ou illustrer des proverbes populaires. Sa préférence va aux genres mineurs.
Il fait en quelque sorte la jonction entre le Moyen Âge et la Renaissance.
Les figures populaires
Bruegel représente les gens du peuple dans leurs actions quotidiennes. Il fait sa pâture des vaniteux, des cocus et autres balourds et superstitieux.
Fi des vaniteux ! Ainsi, dans "Paysage avec la chute d’Icare", seule peinture d’inspiration mythologique de Bruegel, sont représentés un laboureur, un berger et un pêcheur. Il s'agit certes là d'un respect scrupuleux du texte d’Ovide. Mais c'est aussi pour se moquer d'Icare, tombé dans la mer et qui bat des jambes, tandis que les trois autres personnages, plus utiles à la société n'ont pas cette vanité de voler dans les airs. Dans "La Danse des paysans" (ci-dessus), c'est une autre forme de vanité qui est montrée du doigt au moyen d'un simple détail : la plume de paon sur la tête du personnage assis à côté du musicien (Ici sont aussi représentés d'autres défauts de la nature humaine : la gourmandise et la colère.). Et que dire de cette "Tour de Babel" où l'humanité rampante se fourvoie dans sa quête éperdue des cimes célestes ?
Le cocu, figure populaire s'il en est, a sa place dans les "Les Proverbes flamands". La femme qui pose sur les épaules de son mari un manteau bleu indique par là qu’elle le trompe.
La mégère, autre personnage récurrent, proche de la sorcière, apparaît dans "Dulle Griet " dit aussi "Margot la folle". On sait que "Griet" était le nom donné aux femmes hargneuses et acariâtres. Un dicton flamand les accusait de "commettre de pillages sous le regard de l’Enfer sans être inquiétées". Autre dicton ici illustré : "aller en enfer l’arme au poing". Margot dans « Dulle Griet » est surdimensionnée. Bruegel est-il terrorisé par les mégères ?
Les fainéants et les idiots : "Le Pays de cocagne" où l'on voit les poulets voler tout rôtis en est un bon exemple. Comme chez Bosch, les coquilles d’œuf vide symbolisent la stérilité de l’esprit.
La fête de la vie et le triomphe de la mort
Bruegel aime peindre les fêtes populaires : bals, mariages.... Parfois jusqu'à l'exhautivité comme dans "Jeux d'enfants" et au détriment, en ce cas, de l'expressivité artistique. Dans cette oeuvre, ce sont en réalité de grands enfants, voire des adultes, qui sont représentés et qui jouent. Parfois dangereusement.
Chez Bruegel, il y a derrière toute fête une sombre menace. Ainsi dans "La journée sombre", on peut voir trois personnages rapprochés s'amusant. La couronne sur la tête de l'enfant et les gaufres dans la main de l'adulte montrent la vie sous un jour guilleret mais ce qui se dégage du tableau d'ensemble est bien plus inquiétant. De même, avec "Le Trébuchet" où de nombreuses personnes se diverstissent en patinant, si un piège est tendu aux oiseaux, la glace qui se fend prépare un tout autre piège aux êtres humains. La partie sombre de droite est une sorte d'allégorie de la menace de la mort en embuscade.
Plus créatif, "Le Combat de Carnaval et Carême", est la première série d’allégorie inspirées de Bosch et moquant la bêtise et la cruauté humaines. Ainsi que les querelles religieuses : Carnaval représente les protestants, Carême les catholiques.
Bruegel est proche de l’imagerie populaire et ses peintures sont le reflet des superstitions de son époque (sorcières, etc.). Certains détails illustrent des proverbes oubliés depuis fort longtemps, d’où la difficulté de les interpréter. Bruegel savait bien saisir les morphologies et les attitudes des gens du peuple.
"Le Triomphe de la mort" : Ici le message est sans ambiguité. C'est la mort la grande gagnante. Il n'est plus temps de s'amuser. Pourtant, au mépris de tout danger, un petit groupe de personnages en bas à droite s'adonne à des jeux en toute insouciance. Il est accompagné dans ses jeux par un squelette qui joue de la musique. Contrairement à Bosch, Bruegel ne laisse aucune chance de rédemption ni de miséricorde aux hommes et aux femmes livrés à des armées de squelettes.
Quelquefois, Bruegel se fait artiste engagé et dénonce, non plus la Mort comme fin inéluctable universelle, mais la mort semée par les hommes eux-mêmes : "Le Massacre des Innocents" est à resituer dans une époque où les Pays-Bas étaient sous la domination espagnole avec pillages et persécutions (le tableau est inspiré ici du pillage d’un village flamand) qui provoquèrent des explosions de violence dont celle menée par Guillaume d’Orange en 1567.
Alors, peintre du peuple et de ses joyeuses festivités ou peintre de la condition humaine ? La question n'est pas tranchée. Oh ! Pardon...
("Le Triomphe de la mort" - détail -)
Oeuvres peintes de Bruegel


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