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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Voyage au bout de la route

Voyage au bout de la route

Beaucoup en disent du bien, on peut en rajouter : « La Route » de Cormac McCarthy est un roman immense, gris et sombre, une exploration lyrique, poétique et émue de notre monde fini. Un pic.

Il n’y a pas grand-chose à redire, pour une fois : nombre de critiques, souvent fades, intéressés et neutres, se sont soudain fendus d’une non faute de goût, en saluant avec force révérence la publication du nouveau roman d’un « des plus grands écrivains américains actuels », Cormac Mc Carthy. Ce Texan, né en 1933, l’heure d’Hitler, avait déjà commis quelques pièces de chef, comme L’Obscurité du dehors, ou De si jolis chevaux, ou encore Méridien de sang. Il est cet auteur d’une Amérique des origines, espaces immenses et hommes perdus dedans, sans pères, sans repères, à perpète le désert, peu pour survivre, éventuellement quelque foi en Dieu, par-ci, par-là, mais partout ailleurs beaucoup de violence, du sang, de la poussière et des doutes. Cormac Mc Carthy, méconnu en France jusqu’à l’an dernier, jusqu’à la parution de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, mis en film dans la foulée par les frères Coen. Ce polar gothique paraît aujourd’hui en poche, couverture hideuse, mais texte sec, fatal et définitif, habité par l’inimitable phrasé si bien traduit du vieux Texan. Souvent, on pense lire la Bible ou quelque chose qui y ressemble. L’écriture ne tremble pas, elle ne dérape jamais dans le lyrisme raté, dans l’emphase surjouée, elle ne bave jamais, reste dans les clous, ceux de la croix, ou pas loin.

Aujourd’hui, donc, La Route, aux éditions de l’Olivier. Prix Pulitzer chez les Ricains, qui savent lire : 2 millions d’exemplaires vendus là-bas, autre chose que tous nos Goncourt de ces dix dernières années. C’est pas Chagrin d’école, La Route, c’est pas Les Bienveillantes, c’est tout autre chose, et avant tout la fin. La fin du monde. Une route, donc, celle de Manset peut-être (Y a une route), ou celle d’un autre, de deux autres : un père, son fils, un caddie chargé de ce qui reste, et un objectif : avancer. Le monde n’est plus, ni ancien ni nouveau ni à faire ni à défaire, que du noir, du gris, des cannibales, des sauvages, des ombres et des maisons vides, la peur partout, le feu ici, là, précieux comme aux origines, à défendre à tout prix. Une route, donc, dernière voie d’un univers sans issue autre que la mort, la fin, le sang, les larmes ou ce qu’il en reste. Un paysage d’apocalypse, ou pire encore : ce style d’univers déjà bien utilisé par les écrivains de science-fiction. Mais ici, chez McCarthy, pas d’anticipation, pas de projection, pas de morale non plus. Un gouffre, tout juste. Un cercle inédit de L’Enfer de Dante, quelque chose dans ce genre. Le père ne veut pas abandonner son fils, ne veut pas mourir avant lui, il veut croire jusqu’au bout que rester en vie changera quoi que ce soit.

La Route n’est pas un roman démonstratif. Rien qui remue la queue, ici, de la misère, un peu d’espoir dans quelques victuailles, un bout de lumière, une silhouette. Un peu d’espoir dans l’existence de l’un, de l’autre, de l’homme et de l’enfant qui continue, malgré tout : « Il sortit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. »

Il y a dans La Route beaucoup de ce qu’on peut exiger de la littérature : cette capacité à interroger notre fatalité, cette faculté à nous émouvoir de rage, cette tendance à l’étreinte qui voit défiler les pages, une par une, non pas lentement, mais avidement, avec l’envie pressante de savoir ce qui pourrait bien se trouver au bout de cette route. Une impasse, une voie sans issue, un non-lieu ? Dans tous les cas, on la suit, cette route, aussi perdus que les deux protagonistes, conscients que notre cheminement mortel ne nous sauvera nulle part. Cormac Mc Carthy poursuit son œuvre, de mieux en mieux, son écriture pleine de grâce qui nous salue. Il n’existe pratiquement plus d’écrivains de cette trempe, mais il en existe encore, c’est l’essentiel. Des hommes capables de placer l’homme face à lui-même, ses démons et sa chute : « Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s’en tirent pas mieux.(...) Les choses iront mieux quand il n’y aura plus personne. »


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7 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 16 janvier 2008 10:13

    @ l’auteur,

     

    Oui, cette route est plus noire, donc plus belle, que celle de Kerouac.

    Un petit quelque chose de Célinien, la sobriété en plus. Encore une version du "Voyage"..

    Bonne idée (ou association d’idées) que d’avoir cité Manset. C’est bien du méme univers qu’il s’agit, celui qui ne se donne pas, mais qui se dévoile à qui prend la peine.

    C’est bien que Mc Carthy ait été primé aux States.

    Comme disait Hervé Prudon (autre expert en noirceur, et pas seulement en Série Noire) :

    "primé, puis déprimé, voilà toute ma vie...".

     


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 16 janvier 2008 12:15

      Merci pour cette page littéraire qui devrait susciter l’envie de lire ce roman


      • clairette 16 janvier 2008 13:35

        @ Lilian,

        J’ai énormément apprécié ce roman.

        L’émission "le masque et la plume" dimanche dernier, y a consacré un temps d’antenne fourni et élogieux. 

        Beaucoup de noirceur, certes, mais en contrepartie, que d’amour absolu de ce père pour son fils...

         

         


        • adeline 16 janvier 2008 20:16

          @l’auteur merci de cette éclairage

          comme Clairette suite à la même emission et votre article je vais acheter cette oeuvre .

          Les américains sont souvent au "hit parrade" de l’écriture c’est remarquable je pense cette dissonance entre la culture du pouvoir et celle du peuple....


        • tvargentine.com lerma 16 janvier 2008 22:27

          J’espere que vous aurez à coeur de permettre la diffusion de mon nouvelle article qui pose de vrai problème à notre pays.

          Bien cela sort de la routine quotidienne de votre instrumentalisation du TSS mais vous avez la possibilité de démontrer que vous ne faites pas parti des censeurs qui vous pretendez denoncer

          Nous verrons ce jeudi matin


          • haddock 19 janvier 2008 22:31

            l’ asphalte , il n’ ya que ça de vrai .


            • moebius 20 janvier 2008 22:43

              le petit gravier est pas mal aussi qui fait scrutch scritch...sous las pas. Hey ! dites donc l’auteur là ! c’est un article trés bon ça et qui nous donne bien envi de lire ce bouquin.

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