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Wendy et Lucy. Vers l’Alaska

Retour sur un film américain indépendant sorti sur nos écrans il y a quelques années et toujours disponible en DVD.

Tout commence et tout finit avec les trains

 Les premiers plans de Wendy et Lucy sont ceux d’un train de marchandises vu sous différents angles, qui entre en gare de triage, ralentit et s’immobilise dans un dernier crissement à côté dune longue file de wagons. Les derniers sont ceux d’un autre train de marchandises qui file à travers la forêt. L’univers sonore ferroviaire sera, par intermittence, la seule musique du film. Le train y sifflera un peu plus que trois fois.

Wendy est sur la route, avec sa chienne Lucy. Elle vient de l’Indiana et roule vers Ketchikan, Alaska, eldorado contemporain, à la recherche d’un or rare : le travail. Elle habite une vieille Ford, voiture-maison dans laquelle elle roule, dort, compte les billets qui lui restent, note sur un cahier les dépenses effectuées, anticipe les prochaines. Tout est calculé au plus près. Elle n’a pas de marge. Sur une carte elle a tracé le trajet jusqu’au ferry. Elle dort devant, Lucy derrière. 

Ce soir-là, Wendy s’arrête dans une ville de l’Oregon, gare sa voiture sur un parking désert et « se couche ». Elle dit Bonne nuit mon bébé à sa chienne. Au matin, un homme en uniforme tape à sa vitre : elle ne peut pas rester là, c’est une propriété privée, il en est le gardien. Wendy se réveille, dit Ok. Mais la voiture ne démarre pas. Le gardien l’aide à la pousser dans la rue parce que, encore une fois, elle ne peut pas rester là, même si en panne, sur ce parking de magasin que l’on verra désert tout au long du film. Sa voiture une fois rangée le long du trottoir, Wendy sort du coffre une gamelle pour Lucy et y fait tomber les dernières croquettes du paquet. Je sais, je sais, dit-elle à la chienne qui la regarde. Après une toilette sommaire au lavabo d’une station-service, elle part à la recherche de cannettes vides à mettre dans les machines de recyclage. Mais plusieurs de ces machines sont en panne et elle abandonne le maigre butin qu’elle a trouvé à quelqu’un.

Devant une supérette que le gardien lui a indiquée, elle attache Lucy bien en face de l’entrée. A l’intérieur, elle regarde, touche, mais n’achète pas. Au moment où elle ressort, un homme l’agrippe et lui dit Madame vous oubliez quelque chose. Il l’entraîne dans le bureau du responsable devant les yeux duquel il sortira du sac de Wendy deux boîtes de pâtée pour chien, volées. Bien qu’elle tente de parlementer et s’excuse, un coup de fil est passé et un flic vient la chercher, tandis que Lucy reste attachée devant la supérette. Au poste, photos anthropométriques, relevé des empreintes digitales, quelques heures derrière les barreaux et une amende de 50 dollars à payer avant de pouvoir partir. Quand elle revient devant la supérette, Lucy n’est plus là.

 Quelques jours plus tard, l’histoire s’achèvera dans un train. Wendy aura repris son voyage, mais pas comme elle l’avait imaginé.

 

Un film modeste

 Kelly Reichardt, la réalisatrice, est professeur de cinéma dans une université de New-York. Elle tourne des films quand elle en a le temps, c’est-à-dire l’été pendant ses vacances, et l’envie. Elle trace sa route qui s’écarte totalement de l’industrie américaine du cinéma et ostensiblement de certaines ornières narratives : la démonstration, la surenchère visuelle et sonore, la succession rapide des plans qui étourdit mais ne raconte pas, l’extériorisation artificielle des sentiments, la dramatisation inutile. Wendy et Lucy a été présenté dans plusieurs festivals et notamment à Cannes dans la sélection « Un certain regard ». Bonne place : c’est bien un regard particulier que l’on sent posé à la fois sur le personnage de Wendy et sur le cinéma comme narration.

 Le regard porté sur Wendy est à la fois proche et distant. Si les plans rapprochés sont nombreux, c’est paradoxalement pour montrer que Wendy ne montre rien, ou si peu, de ce qu’elle ressent. Elle s’est comme « carapaçonné » de l’intérieur, et ne craquera qu’une seule fois. C’est une obstination taiseuse à gagner l’eldorado lointain, quoi qu’il arrive, que filme Kelly Reichardt. Son cinéma d’une certaine manière est taiseux à l’image de Wendy, il ne recherche pas les effets inutiles qui parlent pour ne rien dire. Silence du personnage et simplicité de la narration, dire peu pour évoquer beaucoup, Kelly Reichardt (comme un certain nouvelliste américain) sait faire cela. Less is more. Elle porte un regard calme, attentif, mais pas larmoyant ni même ouvertement compatissant sur Wendy. Elle la regarde en refusant de la scruter, d’en faire un personnage sur lequel il serait trop facile de s’apitoyer. Michelle Williams, actrice pure et diaphane, prête son visage fermé et une apparence adolescente à une Wendy qui n’a pas d’autre choix que celui de continuer.

Kelly Reichardt dispose de peu de moyens et d’encore moins de temps pour le tournage et ces conditions la stimulent. L’économie du tournage nourrit ma sensibilité esthétique : j’avance et je grandis avec les limites imposées. Ou comment la création nait de la contrainte. D’un côté elle travaille avec une bande d’habitués qu’elle retrouve peu ou prou à chaque réalisation, de l’autre elle voyage délibérément en solitaire. Si Wendy et Lucy a été coécrit avec l’écrivain Jon Raymond (déjà co-scénariste de son film précédent), dans un échange original où l’un rédige une nouvelle (au titre initial de Train Choir) et l’autre un scénario sur la même base, Kelly Reichardt a beaucoup roulé, seule, sur les routes de l’Oregon. Je me demande des fois si je suis vraiment en train de travailler quand je passe des semaines à errer. Mais j'en ai besoin pour que le film existe. C’est seule également qu’elle a voulu monter son film, ce qu’elle a fait durant des mois dans son appartement. Un travail d’artisan.

Tourné en très peu de temps avec un budget dérisoire et ayant recueilli pas mal de louanges en regard de cette économie de moyens, Wendy et Lucy n’en jette pas plein les yeux mais joue une petite musique persistante.

Pas de rêve américain pour Wendy

 Kelly Reichardt ne mène pas une charge définitive contre son pays mais elle montre à travers Wendy combien il est dur et hostile aux miséreux. Pour Wendy et Lucy, Jon et moi sommes partis de l’idée répandue aux Etats-Unis que si vous êtes pauvres, que si vous ne réussissez pas, c’est que vous êtes paresseux. Quand le sort s’acharne sur Wendy (voiture en panne, chienne disparue), les gens et la loi ne lui sont pas d’un grand secours, quand ils ne l’enfoncent pas. Comme le jeune employé qui la cueille à la sortie de la supérette et insiste auprès de son patron hésitant pour appeler les flics, Ce n’est pas pour la nourriture, c’est pour l’exemple, non ? Un peu trop zélé, un peu trop sûr d’être du bon côté et d’avoir la raison pour lui, On ne devrait pas avoir un chien quand on ne peut pas le nourrir. Ou ceux qui travaillent au poste de police et appliquent la loi de manière mécanique, ne voyant pas que parfois elle ne protège en rien « la société » mais ne fait que brimer une personne qui n’est pas un danger pour elle. Ou le garagiste, qui laisse attendre Wendy un peu trop longtemps, qui lui parle sans la regarder, des petites choses significatives d’une indifférence qui enfonce un peu plus le clou. Mais pas de véritable salaud. Le garagiste finira par faire une remise à Wendy quand il comprendra la situation. La femme qui travaille au refuge pour animaux comprend même si elle le montre peu la peine de la jeune femme. Personne n’ira au-delà de ces limites, sauf le gardien, celui qui tient à faire son travail absurde de gardien qui n’a rien à garder car avoir un travail c’est la seule chose tangible dans cette société-là. Il deviendra le seul « ami » de Wendy le temps qu’elle restera dans cette ville : celui qui s’intéressera à elle, lui prêtera son portable, lui glissera quelques maigres billets dans la main, tous les deux aussi gênés, lui de donner elle de recevoir, comme s’ils transgressaient une loi invisible mais puissante, celle du chacun pour soi.

 Kelly Reichardt espère avoir suscité la question : Qu’est-ce que l’on peut faire pour les autres ? Elle montre une Wendy, petite sœur moderne des Joad qui comme eux a traversé une partie de son pays à la recherche d’un endroit où pouvoir vivre, c’est-à-dire travailler. Un pays où personne n’attend grand-chose de qui que ce soit. Wendy n’a rien la seule fois où elle demande et a quelque chose quand elle ne demande pas : quand, sa voiture en panne et sa chienne disparue, elle téléphone à sa sœur pour avoir quelqu’un à qui parler, celle-ci pense qu’elle va lui demander une aide matérielle, et Wendy préfère raccrocher ; mais le vieux gardien qui ne garde rien lui donnera, lui, quelque chose. Le film, s’il pose la question, n’y répond pas mais dit : on fait peu. Pour autant Kelly Reichardt n’a pas voulu faire de cette histoire une tragédie en forçant le trait et elle a choisi comme personnage un roseau qui plie mais ne rompt pas.

Après l’avoir cherché plusieurs jours, Wendy retrouvera sa chienne. Mais au même moment elle apprendra que sa voiture est bonne pour la casse, à moins d’y mettre un prix exorbitant. Elle sera obligée de l’abandonner, ainsi que des objets personnels pour ne garder que ce qu’elle peut transporter, d’abandonner Lucy aussi. Elle reverra sa chienne pour la première fois au moment de la quitter, dans le jardin de la personne qui l’a récupérée au refuge. Hey, Lu ! Un grillage entre elles, elles se retrouvent, se câlinent, jouent. C’est joli ici, Lu… Cet homme a l’air gentil… Désolée, Lu… Sois sage… Je reviendrai… Je vais gagner de l’argent et je reviendrai… Sois sage. On peut remercier Kelly Reichardt de ne pas nous déverser des tonnes de violons sur la tête à ce moment-là, mais on avait déjà compris que ce n’était pas son genre. Marchant sur la voie ferrée avec tous ses paquets, Wendy attrapera au vol un train de marchandises et grimpera dans un wagon. Le paysage défile dans le bruit des roues sur les rails, le train file. Vers l’Alaska.

 

Dossier de presse http://www.epicentrefilms.com/fichier/3/dossier_de_presse.pdf

Site du film http://www.wendyandlucy.com/n_trailer.html


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2 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 28 mars 2012 10:28

    Bonjour, Sabine.

    J’ai été très absent de chez moi hier, et je n’ai lu cet article que ce matin. Avec beaucoup d’intérêt car je ne connaissais de ce film que son titre. Et le sujet est attachant pour quelqu’un comme moi qui apprécie tout particulièrement les histoires simples au cinéma, et notamment celles de ces perdants magnifiques, pauvres en dollars mais riches en humanité. Si l"occasion m’en est donnée, je ne manquerai pas de voir ce film. Merci pour ce conseil cinématographique.


    • Vipère Vipère 28 mars 2012 14:20

      Bonjour Sabine


      Et arrivée en Alaska, que se passe-t-il ? On reste sur sa faim....et où trouver ce DVD !!!

      Récupérer son son chien dans une fourrière, ça m’est arrivée au moins deux fois !!! j’en connais un qui ne faisait plus le fier, enfermé dans sa cage, alors que j’ai passé une après-midi entière, à localiser l’endroit, perdu en pleine nature, pour récupérer le fugueur.

       Et une fois, dehors, il s’est précipité comme une flèche pour grimper dans la voiture. Du jamais vu !!! 

      D’hab, « le morpion »« fait mine d’être très occupé au moment de partir et s’irrite d’être obligé de quitter des endroits où des congénères ont laissé des »messages olfactifs" connus de lui seul. 


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