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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Wonderful Town » : un film thaïlandais sur l’après-tsunami

« Wonderful Town » : un film thaïlandais sur l’après-tsunami


Beau film que ce Wonderful Town (2007, 1 h 32), premier film du cinéaste thaïlandais Aditya Assarat. Je l’ai vu récemment au MK2 Beaubourg/Paris, séance de 21 h 40, on était une vingtaine dans la salle.

Au départ, j’avais quelque appréhension à l’égard de ce film, je craignais qu’il ne s’agisse d’un énième film world touristique mâtiné de cinéma d’auteur exotique, à base de longs plans-séquences-effets de signature, dont les festivals internationaux actuels sont hautement friands, crainte d’autant plus renforcée qu’on ne cesse dans la presse de ranger déjà ce jeune cinéaste du côté de cinéastes thaïs ô combien confirmés comme Apichatpong Wheerasethakul ou Pen-ek Ratanaruang et qu’on le sait bardé de prix via ses présentations à travers le monde, jugez plutôt : Grand Prix du Festival de Pusan 2008 (New Currents Award), Grand Prix du Festival de Rotterdam 2007 (Tiger Award), Prix du Jury du Festival du film asiatique de Deauville 2008, etc. Fort heureusement, à l’arrivée, ce film contemplatif, sur la difficulté de dépasser les souvenirs, les blessures du temps et le deuil, m’a beaucoup plu. On n’est pas du tout dans le cliché de l’île tropicale de Thaïlande surfant sur eaux turquoise, plats au curry, buffets thaïs, singes cueillant des noix de coco et autres chevauchées forestières sur dos d’éléphants. En fait, il s’agit d’un film sur l’après-tsunami qui, le 26 décembre 2004, avait fait en Asie plus de 200 000 morts. L’histoire est simple : deux étrangers, Ton et Na, apprennent à s’aimer dans une petite ville du sud de la Thaïlande, Takua Pa, où 8 000 personnes ont péri. Cette Wonderful Town (?) est en re-construction, cherchant à oublier son passé tragique : les routes ont été réparées, les immeubles sont tout neufs, les maisons sont reconstruites et les palmiers flottent nonchalamment dans le vent comme si de rien n’était. Pour autant, malgré sa renaissance (?), cette ville, plutôt triste, ne semble pas encore prête pour accueillir entre ses murs et ses cocotiers un nouvel amour, idylle naissante entre Ton, un jeune chef de chantier venu de Bangkok pour superviser la construction d’un complexe hôtelier, et Na, une villageoise souriante et discrète, tenant un petit hôtel. La ville s’est bientôt trouvée un ennemi, Eros et Thanatos fusionnent, la violence fait alors son apparition dans cette bourgade de l’arrière-pays, aux nouvelles vagues prometteuses et aux apparences pourtant bien calmes…

C’est un beau film car on n’est jamais dans la monstration, mais toujours dans la suggestion. Il ne s’agit pas de faire un film-pensum sur le tsunami. On n’assiste jamais à des scènes nous montrant directement le tsunami de 2004. Celui-ci est présent via une présence-absence, c’est en creux qu’il vient nous visiter, telle une menace fantôme ou une image spectrale (rémanence). A un moment, un voyou, frère paresseux de la charmante Na, demande au citadin Ton s’il a vécu de l’intérieur ce tsunami. Celui-ci lui répond qu’il a simplement vu des images à la télé, on pense alors à ces images télévisuelles passées en boucle et qu’on a tous en tête, aussi bien autour de ce raz-de-marée asiatique impressionnant – le tsunami qu’autour, par exemple, de l’effondrement tragique des tours du World Trade Center. Mais, autant un Stone était balourd avec son film hollywoodien lacrymal (World Trade Center, 2006), autant Aditya Assarat ne tombe jamais dans l’écueil de répéter des images archi-vues ailleurs : il est ailleurs, jamais dans le copier-coller. Son film, sur l’impossibilité du bonheur via une relation sensuelle et poétique, a des allures de train fantôme. Il est, sous ses faux airs tranquilles et zen, hanté par le tsunami.

Installé dans une ville-fantôme, sur fond de guitare mélancolique et de nappes sonores métalliques venant accompagner le mouvement inlassable des vagues, ce film cadre, souvent à travers surcadrages (fenêtres, portes, vitres…) et claustras, des ruines, des vestiges ataviques après la pluie, des terrains vagues, des lieux à l’abandon, des maisons ruinées, des villages désertés, des paysages éthérés
les teintes métalliques du ciel font parfois penser aux tonalités froides des peintures romantiques lisses et brillantes de Caspar David Friedrich, exprimant l’angoisse de l’homme liée au sentiment de la nature le tsunami en question pouvant être vu ici comme une manifestation du sublime de la Nature. Dans Wonderful Town, on baigne dans une certaine mélancolie, dans une tristesse insondable, évanescente, s’infiltrant partout, telle une odeur de mort planant aussi bien sur les êtres que sur les lieux, inéluctablement fantomatiques et plombés malgré leur reconstruction. On ne montre pas l’action, on est dans l’après, dans le ressac, les sables mouvants, les passages, les empreintes et les traces d’une mémoire visuelle – l’empreinte comme modèle originaire de l’image qui, à base de rémanences, vient évoquer la réalité tragique du passé (le chaos du tsunami) via le retour d’un réel morcelé hantant désespérément les vivants, à savoir ceux qui restent et qui, malgré le trauma, doivent reconstruire tant bien que mal.

Ainsi, le film commence par un long plan d’eau, mêlant humains et lieux : un plan-séquence contemplatif montrant le rivage, les sillons sur le sable, l’écume des jours, le flux et le reflux des vagues, bref les remous d’une marée noire qui va bientôt submerger le couple. D’ailleurs, à la fin du film, Ton, qui est tué lâchement par des voyous menés par le frère de Na, devient un noyé, un corps naufragé, un corps fantôme s’évanouissant dans les profondeurs d’une mer, en apparence, d’huile. Il disparaît telle une ombre portée dans les fleuves impassibles, semblant happé par les limbes de l’océan Indien. L’après-tsunami l’avale, comme s’il avait été jusque-là un mort en sursis dont le trépas, in fine, servirait d’exutoire à une mémoire et à une souffrance collectives. Ainsi, ce film sensuel établit de brillants relais entre le paysage-ruine à la langueur tropicale quasi maladive et ses habitants, fatigués, las d’être en vie. A un moment, un montage alterné nous montre le mouvement des vagues en parallèle avec le vallonnement des corps nus des deux amoureux, le grain de la peau (visage, épaule…) avec sa lumière chaude vient alors rappeler l’épiderme de l’eau
la surface sensible, fluide et fuyante de celle-ci s’apparentant à une peau, telle celle d’un beau monstre à peau métallique de serpent, qu’on voudrait masser, caresser ad libitum.

Ce film suave et planant, jamais dans la monstration événementielle, mais dans la suggestion onirique du tsunami et d’un amour naissant (filmé tout en retenue et en pudeur), a des allures de songe hypnotique. Nos deux jeunes gens, tous deux solitaires et blessés, on a l’impression qu’ils sont, en dehors de l’énergie occasionnée par leur love story, des fantômes hantant un champ de ruines, semblant en plein jet-lag, comme étourdis, à l’instar de rêveurs vaporeux venant de se réveiller. Comme la ville emplie de tristesse, on ressent chez eux une ineffable tristesse, un vague à l’âme, voire un traumatisme, et la sensualité quelque peu mortifère à l’œuvre dans ce film flottant, aux pérégrinations en zigzag, fait des spectateurs que nous sommes des rêveurs, comme penchés sur l’épaule des personnages, profondément attentifs à leurs douleurs muettes. Comme chez Wong Kar-Wai, on assiste alors à une histoire d’amour impossible, sur fond de temps suspendus, de rêveries dépressives et de solitudes, tour à tour urbaines ou balnéaires. De longues plages de solitude, au sens propre (les touristes n’ont pas réinvesti les plages, l’économie locale est en ruine) et au sens figuré, nous montrent une vie qui, malgré le mouvement apparent de la vieille ville refaite, semble vouloir s’arrêter, comme anesthésiée, fossilisée, bloquée dans la stase spatio-temporelle des souvenirs mortifères. D’ailleurs, comme dans une scène culte d’Une journée particulière (1977) d’Ettore Scola où l’on voit Marcello Mastroianni et Sophia Loren se rapprocher sur une terrasse d’un immeuble romain, nos deux amoureux Ton et Na, au départ, s’approchent, sensuellement, sur une terrasse bercée par le linge suspendu à un fil. En y repensant, on peut aussi bien voir ce linge pendu comme une promesse de bonheur d’une vie amoureuse à venir (« S’aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, mais c’est regarder dans la même direction  » Saint-Exupéry : à un moment du film, nos deux tourtereaux s’arrêtent sur un pont pour contempler l’horizon) que comme un linceul allant bientôt les phagocyter, voire les étouffer irrémédiablement. Dommage que ce film n’évite pas par moments la sursignifiance surréaliste un peu balourde façon Jane Campion & consorts, par exemple l’image finale nous montrant en contre-jour deux petites filles en tutu se poursuivant sur le parapet de la terrasse, c’est beau mais trop facile, trop esthétisant à mon goût, sa lumière surnaturelle témoignant d’un « exotisme publicitaire » dont on aurait pu se passer. Malgré cette réserve, ce film, entre présence et absence, vie et mort, plein et vide, me semble être une réussite cinématographique indéniable, je vous le conseille, c’est du 4 étoiles sur 4 pour moi !

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« Wonderful Town » : un film thaïlandais sur l'après-tsunami

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