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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Yaron Herman au Sunside, my man, un phénomène !

Yaron Herman au Sunside, my man, un phénomène !

J’étais au Sunside/Paris l’autre soir, vendredi 15 août (place à 25 €), pour écouter le jeune pianiste Yaron Herman en trio, accompagné de Gerald Cleaver à la batterie et de Matt Brewer à la contrebasse.

Dernièrement, dans l’Hexagone, on l’avait aussi vu en concert sur l’esplanade de la Défense le jeudi 26 juin dernier (12 heures-14 heures) avec, cette fois-ci, Simon Tailleu à la contrebasse et Tommy Crane à la batterie. Le parcours de ce pianiste israélien, bourreau de travail, est résolument atypique : il passe du basket de haut niveau en Israël aux plus grandes scènes du jazz via un apprentissage du piano assez tardif, à 16 ans seulement.

Avant toute chose, je tiens à signaler que le punch maison de ce club de jazz (le Sunside) est… top of the pops ! Question musique surfant sur la « note bleue », on était une centaine d’aficionados agglutinés autour du piano. Moi, j’y étais surtout, au départ, pour entendre ses reprises électrisantes de Björk (Army of me), de Sting (Message in a Bottle) et de Britney Spears (Toxic), issus de son dernier album A Time for Everything, 2007 - « Ado, j’écoutais surtout de la techno, des musiques électroniques, tout ce qui passait de bon ou mauvais sur MTV. Pas du tout baigné dans le jazz ni dans le classique d’ailleurs. Le jazz, je l’ai découvert avec Opher Brayer, mon professeur. J’arrêtais le basket à cause d’une blessure et je cherchais juste un prof de piano, je trouvais l’instrument sympa. (…) Avec lui, je n’ai jamais fait de gamme ni de solfège. Après j’ai dû me rattraper parce que c’est quand même nécessaire.  » (Herman*)

Sunset Boulevard au Sunside : ambiance clair-obscur en partance pour un ailleurs, à la fois crépusculaire et solaire, car, non seulement ce Yaron relève du musicien hors pair (un sens indéniable de la mélodie, un toucher pianistique qui trouve le point d’équilibre parfait entre concret et abstrait), mais, en plus de ça, il est très intéressant à regarder : vivant, poétique, charismatique, magnétique. On sent qu’il « met ses tripes » dans son piano. Il y va à fond, généreux, n’en gardant pas sous la pédale. D’ailleurs, le concert, commencé à 21 h 30, a fini aux alentours d’une heure du mat’. Pendant qu’il joue, on observe ses cheveux en bataille, sa dégaine cool (des baskets Converse, un simple tee-shirt adulescent) et sa patte furieusement folle : derrière le clavier, il a un bras freestyle qui vire furieusement sur le côté. Parfois, il se lève - tel un Jamie Cullum qui joue du piano debout ! - pour nous balancer de ces putains d’envolées pianistiques en roue libre, hénaurme ! Comme un Glenn Gould, lorsqu’ il joue, on sent qu’il vit des poussées d’adrénaline et, surtout, on voit ses regards perdus (un côté Let’s Get Lost), le monde extérieur s’efface, on observe ses sourires et on devine ses grognements. Herman fait partie de ces artistes qui donnent l’impression, en les voyant jouer, que tout est facile, mais, comme chacun sait, il faut toujours se méfier des apparences – la plus grande simplicité pouvant parfois cacher une extrême sophistication. Par ailleurs, pour en revenir à sa gestuelle borderline, ce n’est pas parce que Yaron Herman bouge beaucoup quand il joue qu’il m’impressionne car, dans ces cas-là, le violoniste britannique Nigel Kennedy, célèbre pour ses tenues barock’n’roll et pour sa façon de parcourir les scènes internationales de long en large tel un chien fou, serait à coup sûr le plus grand interprète de tous les temps – nuance, ce n’est pas si simple, on le sait bien. Bien sûr, l’homme Herman, avec son naturel évident et plutôt contagieux, me séduit mais c’est avant tout son phrasé musical qui me convainc pleinement. Ce musicien-là vit sa musique pour mieux nous la faire ressentir, de l’intérieur. C’est de l’ordre du don, du partage, bien au-delà de la simple performance… bigger than life (cliché un tantinet éculé).

Yaron Herman a cette amplitude musicale, façon Keith Jarrett, qui donne l’impression fascinante que sa liberté (son côté showman lunaire, son free jazz plein de cérébralité, d’expressions et de sentiments) l’amène à tout transformer en jeu. Avouons-le, Jarrett, aux côtés de B. B. King, de Yonathan Avishay et autres Grigori Sokolov, est l’une des grandes idoles de Yaron Herman. Ce roi de l’improvisation, grand maître de la composition instantanée - on a toujours l’impression qu’il compose sa musique en temps réel -, a déclaré (in documentaire TV de Mike Dibb : Keith Jarrett, l’art de l’improvisation, 2005) : « La philosophie et la littérature sont plus importantes que la musique. Les musiciens aiment à penser que la musique naît de la musique. C’est aussi absurde que de dire qu’un bébé naît d’un bébé. (…) Les gens croient qu’improviser relie un texte à un autre texte, préexistant. Pour moi, il s’agit de relier zéro à zéro, de me vider totalement pour découvrir au fur et à mesure la musique qui me vient spontanément. » Passons le relais à Yaron parlant du mythe de l’improvisation : « C’est une histoire qu’on raconte ! Il faut développer des formules, des systèmes, du très simple au très complexe, pour créer une histoire. Il y a des phrases, des idées qui reviennent, des motifs… c’est une logique, une continuité, une dynamique… Il faut que tous les éléments du conteur soient présents, qu’il y ait une structure, un début, une fin, des péripéties… Voilà ce que j’essaie de faire en temps réel ! Je crois que ça ne m’aurait pas suffi de composer chez moi, avec du temps et une gomme… Il faut que ce soit vivant ! J’aime bien quand ça brûle dans l’instant, pas de droit à l’erreur, le goût du risque… C’est ça l’improvisation, presque une réponse existentielle : vraiment vivre dans l’instant. Et puis on est influencé par ce qu’on a mangé, on s’est disputé avec quelqu’un avant, le piano est pourri, les gens dans la salle n’écoutent pas… Il faut savoir jouer avec ça… C’est la vie quoi ! (…) le jazz, c’est plus qu’une histoire, plus qu’une liberté dans des formes. C’est peut-être une façon de vivre… Un improvisateur doit être improvisateur partout et tout le temps, il doit avoir une pensée créative qui s’adapte à chaque instant. Etre sensible, être empathique, être humain… C’est ça : une façon d’être qui te permet d’être plus humain parce que tu te rends compte de la fragilité de l’instant. » Dont acte.

Ouais, écouter et voir Yaron Herman sur scène, c’est la vie quoi ! Aujourd’hui, dans le monde musical, ce sont les musiciens de jazz qui improvisent le plus. Mais, on le sait, l’impro peut vite virer au cliché, au procédé, au plan livré clé en main – on raconte même cette anecdote connue d’un pianiste de jazz déclarant « Tiens, hier soir, j’ai eu un trou de mémoire dans mon improvisation » ! Mais ce pianiste prêt-à-jouer, à la virtuosité de surface un peu vaine, n’est pas Yaron Herman. Celui-ci, même s’il retombe toujours sur ses pattes, n’est pas dans la cuisine programmée, dans la boîte à musique sous vide. Avec sa touche pianistique miroitante et sensualiste, il est dans l’improvisation créative, celle qui sort du conformisme et d’un easy listening conduisant à « s’écouter jouer » pour nous amener vers des sillages volatiles d’infinies libertés. En bref, ce pianiste fort sympathique, entre savoir-faire et savoir-vivre, a des allures de grand : il se balade sur son clavier et nous épate au centuple. Que dire de plus ? Ah oui, il n’a que 27 ans ! L’aventure jazzy ne fait que commencer pour lui, qui s’en plaindra ?

* Tous les propos (recueillis par Didier Lamare) de Yaron Herman viennent du magazine gratuit 92 express, n° 172, été 2008, (« Improviser, c’est vivre la fragilité de l’instant », pages 10 & 11)

(Photo - portrait de Yaron Herman, 2008 - de l’auteur)

 

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Yaron Herman au Sunside, my man, un phénomène !

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2 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 2 septembre 2008 11:43

    Merci pour la découverte


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 2 septembre 2008 14:49

      Yohan, y’a pas de quoi !

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