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Yasmina Khadra, le terrorisme, la morale

 La publication des Sirènes de Bagdad (Julliard, 2006, 338 p.), de Yasmina Khadra, achève une trilogie commencée avec Les Hirondelles de Kaboul (2002) et poursuivie avec L’Attentat (2005). Comme Y. Khadra l’a exposé dans Le Monde (29 septembre 2006), il s’agit pour lui d’aider ses lecteurs à comprendre les ressorts de la violence aveugle perpétrée par des terroristes qui n’hésitent pas à sacrifier leur propre vie en même temps que celles de leurs victimes. Son but est de nous convaincre que ces gens-là ne sont pas des cas pathologiques, que l’islam n’est pas non plus nécessairement en cause, qu’il faut donc chercher une autre explication.

Prenons par exemple L’attentat, couronné par le prix des libraires plus quelques autres prix de moindre importance et qui a remporté un grand succès. Il faut dire qu’il traitait d’un sujet particulièrement brûlant, celui des attentats des kamikazes palestiniens contre des cibles civiles israéliennes. L’histoire de L’Attentat commence par l’explosion d’une de ces bombes humaines dans un fast-food de Tel Aviv. Il s’avère bientôt qu’il a été provoqué par l’épouse d’un grand chirurgien de la ville. Elle et lui sont tous les deux d’origine bédouine, ont de la famille en Palestine, mais sont parfaitement intégrés à la bonne société de Tel Aviv. Lorsqu’on apprend au docteur Jaafari que c’est son épouse Sihem qui est responsable du crime, il commence par ne pas le croire. Puis, après s’être rendu à l’évidence, il n’a de cesse de vouloir expliquer ce qui demeure à ses yeux totalement incompréhensible.

Au fil du livre, par petites touches successives, l’auteur laisse entendre que le couple formé par Amine Jaafari et Sihem est moins idyllique qu’il ne le paraît aux yeux du docteur. Celui-ci, aveuglé par sa réussite professionnelle et matérielle, est porté à enjoliver le tableau. En réalité, il traite sa femme - qui ne travaille pas - plutôt comme une potiche qu’une partenaire et il aurait pu s’étonner de son refus d’avoir des enfants. Contrairement à lui, toute à son rêve de réussite et d’intégration, qui se faisait un point d’honneur de rester au-dessus de la mêlée, elle disposait de tout le loisir nécessaire pour réfléchir à la vanité de la réussite mondaine et pour prendre fait et cause pour son peuple opprimé.

Le plus intéressant, néanmoins, est ailleurs, puisque nous n’entendrons jamais la voix de Sihem qui disparaît dès le début du livre. Pour connaître la vérité, Amine entreprend de rechercher les commanditaires, seuls responsables selon lui, de ce crime (dont il estime que sa femme est aussi une victime). Grâce à sa famille restée en Palestine, il parvient à rencontrer deux responsables de la lutte armée. Bien qu’Amine fasse tout ce qu’il peut pour introduire le doute chez ses interlocuteurs, ceux-ci demeurent campés sur leurs certitudes et aucune entente n’apparaît possible entre les deux positions en présence : celle de la colombe et celle du faucon. En renvoyant dos à dos les deux parties, Y. Khadra s’efforce sans doute de rester politiquement correct et lisible pour ses lecteurs. Pourtant, il ne parvient pas vraiment à tenir la balance égale entre le médecin, replié sur son amour égoïste, et volontairement aveugle à la réalité qui l’entoure, et des chefs terroristes sûrs de leur bon droit, celui des humiliés qui n’ont d’autre issue que la violence.

Extrait : " Tu me parles de ton épouse et tu ne m’entends pas parler de ta patrie. Si tu refuses d’en avoir une, n’oblige pas les autres à renoncer à la leur..." Pour eux, pas question de crevoter dans le mépris des autres et de soi-même... et aucun chagrin, aucun deuil, ne les empêchera de se battre pour ce qu’ils considèrent, à juste titre, comme l’essence de l’existence : l’honneur. "Le bonheur n’est pas la récompense de la vertu. Il est la vertu elle-même".

Dans l’entretien publié par Le Monde, Y. Khadra rappelle qu’il a fait la guerre contre les terroristes islamistes en Algérie. Mais la situation racontée dans L’Attentat est bien différente. Il s’agit ici d’un peuple qui lutte pour sa liberté, une situation similaire à celle des résistants sous l’occupation allemande. Ce n’est pas la guerre entre les courants de l’islam, comme en Irak, ni le terrorisme des anarchistes raconté, par exemple, par Camus dans Les Justes (1949) ; l’enjeu n’est pas la prise du pouvoir ou une révolution et le bonheur qui est censé s’ensuivre pour le peuple. Néanmoins une question demeure : même si l’on admet que la lutte pour la liberté est une juste cause, justifie-t-elle l’emploi de n’importe quel moyen ?

Rappelons l’histoire des Justes. Au moment de lancer une bombe sur la calèche du grand-duc de Russie, Kaliayev se rend compte qu’il y a deux enfants dans la calèche, il hésite et le grand-duc échappe à la mort. Le chef, Annenkov, ne peut admettre le moindre écart par rapport à son plan : le grand-duc devait mourir, peu importe avec qui. La femme du groupe, Dora, soulève alors un argument d’opportunité politique (" l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes "). Evidemment la morale n’est pas loin, puisque l’Organisation serait discréditée - si l’on suit Dora - parce qu’elle aurait commis un acte moralement répréhensible aux yeux du peuple qui doit la soutenir. Mais quid si, comme en Palestine, le peuple n’est que médiocrement affecté, ou pas affecté du tout, par la mort d’(enfants) innocents dans l’autre camp ?

On dira peut-être qu’il existe un principe éthique fondamental qui interdit de prendre la vie des innocents, et qu’une fin, aussi légitime soit-elle, ne saurait justifier des moyens illégitimes. Mais les choses sont plus compliquées car nous sommes face à un problème moral et politique. Or la morale de la politique n’est pas celle qui règne dans l’ordre individuel. Par exemple, l’Eglise catholique interdit le meurtre perpétré par un individu sur un autre (" Tu ne tueras point "), mais tolère les guerres (défensives) et les morts qui les accompagnent. Le responsable politique a le pouvoir, en effet, dans certains cas, d’exercer une violence légitime. C’est même là ce qui définit le politique, selon Max Weber (Politik als Beruf, 1919).

On n’est pas plus avancé, on le voit, car on ne sait toujours pas où s’arrête cette violence permise. D’autant que, ainsi que le souligne à nouveau Max Weber, dès qu’on considère les moyens et les fins, le bien peut engendrer le mal comme le mal engendrer le bien. Par exemple, les bombardements des villes allemandes et japonaises à la fin de la Deuxième Guerre mondiale ont fait des dizaines, voire des centaines de milliers d’innocents, mais, en hâtant la fin de la guerre, ils ont sans doute préservé un nombre plus grand de vies. Du moins est-ce la justification de ces bombardements qui est mise en avant.

Un tel exemple éclaire le jugement que l’on peut porter sur le terrorisme palestinien. Si l’on considère qu’il peut conduire les Israéliens à céder aux (justes revendications) du peuple palestinien, alors il a sa raison d’être. Si au contraire on est persuadé que le terrorisme ne fait que renforcer les Israéliens dans leur détermination, alors le terrorisme devient une faute politique et il n’est de ce fait plus justifié moralement.

Cela n’enlève rien, évidemment, à la pertinence des explications de Yasmina Khadra. Les raisons qu’il avance pour nous faire comprendre pourquoi certains Palestiniens sont prêts à se faire sauter pour tuer des Israéliens - l’humiliation, la frustration, l’esprit de revanche ou de vengeance - sont certainement présentes (ce qui n’empêche pas qu’il y ait d’autres explications liées à d’autres enjeux). Les chefs terroristes palestiniens disposent ainsi d’un potentiel apparemment inépuisable de kamikazes. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils font de la bonne politique en les envoyant au suicide.


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7 réactions à cet article    


  • Marsupilami (---.---.44.214) 9 octobre 2006 11:33

    « L’attentat » est un excellent bouquin. Je viens d’en finir la lecture. Il décrit d’une manière poignante le bourbier israélo-palestinien. Yasmina Khadra est un très grand écrivain.


    • mowgli (---.---.85.82) 9 octobre 2006 11:44

      je compte lire cette semaine « les hirondelles » et « les agneaux du seigneur »

      je conseille surtout les cerfs volants de kaboul,de Khaled Hosseini , qui est magnifique d’humanité et passionnant . tous ceux a qui je l’ai offert en ont chialé et plusieurs l’on offert eux memes.


      • Matthao (---.---.117.178) 9 octobre 2006 16:16

        Comme quoi, l’homme ne vit pas seulement de pain. Avis à tous ceux pour qui le social résout tous les problèmes existentiels. Mais quel est l’idéal proposé par l’UMPS ? Consommez, consommez, du pain et des jeux pour tous dans une France qui n’a plus d’identité et qui ne s’aime plus...


        • sittingbull (---.---.60.233) 11 octobre 2006 14:56

          « Les raisons qu’il avance pour nous faire comprendre pourquoi certains Palestiniens sont prêts à se faire sauter pour tuer des Israéliens »

          Entre « raisons » et « mauvaises excuses » il y a un papier de cigarette.


          • Basta 14 octobre 2006 11:41

            Je prends le fil un peu tard, pour faire un parallèle avec un épisode de la bataille d’Alger durant la guerre d’Algérie. Lors de l’arrestation d’un chef important du FLN à Alger, un responsable militaire français lui reproche de poser des bombes transportés dans des couffins.

            Réponse : « Messieurs, vous nous bombardez avec vos avions, nous n’avons que des couffins. Donnez-nous les avions, nous vous offrons nos couffins. »

            Dans une guerre asymétrique, le plus faible a-t-il le choix des armes ?


            • Christian Montelle (---.---.102.134) 18 octobre 2006 20:01

              Il faut aussi parler de l’homme, Yasmina Khadra, de son courage indomptable et modeste, de son intégrité viscérale, de son humour aussi fin que les grains de sable du Sahara, qui connut son enfance. Un véritable humaniste. Si petit de taille... et si grand de cœur. Il fait partie des Justes.


              • Mourad (---.---.119.252) 28 décembre 2006 00:04

                J’ai lu coup sur coup l’attentat et les sirènes de Bagdad. Autant j’ai été séduit par l’écriture fluide, le sujet original et courageux du premier roman, même si certains écrits me semblent empruntés, le manque d’inspiration sans doute, autant, je reste dubitatif sur les intentions de l’écrivain dans les sirènes de Bagdad... L’image projetée par les personnages est à des années lumières de la réalité. Yasmina Khadra, ne serait-ce pas finalement, l’écrivain déchiré, venu vilipender ce professeur émérite qui passe allègrement de la critique de l’islamisme à une virulente et tout azimut opposition au monde occidental. La fin me laisse sur la faim. Khadra semble avoir voulu boucler rapidement le livre après avoir fait prendre à son personnage principal un chemin sans issu. C’est une fin presque à l’eau de rose dans un monde où les bombes pourtant continuent à faucher des Irakiens innocents. La mort d’un Irakien, même repentant, que vaut-elle ?

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