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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

L’horizon intellectuel du poète est celui d’une recherche incessante. Sa soif de l’éternel, de l’unité perdue, de ce qui peut-être n’existe pas mais qu’on ne renonce jamais à atteindre, constitue son acte d’écrire, celui d’un devenir que le poème met en mouvement.

L’oeuvre d’Yves Bonnefoy, qui semble être le seul poète actuel à susciter l’unanimité d’estime et d’admiration de ses contemporains, n’appartient à aucune école, à aucune chapelle littéraire. Elle s’approfondit au long d’un parcours d’une rigueur et d’une authenticité qu’il faut souligner.

Né à Tours en 1923, l’auteur a occupé longtemps une chaire de professeur au Collège de France. Comme Pierre Emmanuel, il fit d’abord des études de mathématiques et de philosophie avant de s’orienter définitivement vers la littérature. Traducteur de Shakespeare, l’une des phrases de celui-ci pourrait être mise en exergue de son oeuvre : Tu as rencontré ce qui meurt, et moi ce qui vient de naître. Longue méditation sur la mort et sur la finalité apparente de tout ce qui vit, l’oeuvre poétique de Bonnefoy n’est ni désespérée, ni pessimiste, comme le sont beaucoup de celles de nos jeunes poètes. Elle est, par ailleurs, l’une des moins narcissique qui soit, car toute entière tournée vers l’objet extérieur.

Ses textes - poésie, prose, essai -comportent une suite de moments comparables à des voyages, à des passages, à des traversées, où veille un désir partagé entre le passé et le puissant attrait de l’avenir, le froid nocturne et la chaleur d’un feu nouveau, la dénonciation du leurre et la visée du but.

Son extrême exigence, quant à l’authenticité du monde second, détermine une série de mises en garde à l’encontre de ce qui pourrait nous en détourner ou en tenir lieu à bon compte. La dimension d’avenir et d’espérance est capitale. Si intense que soit le sentiment d’un monde perdu, Bonnefoy ne laisse pas prévaloir le regard rétrospectif ou la pensée négative. Il appartient à la poésie, selon lui, d’inventer un nouveau rapport au monde. Marquant ses distances vis-à-vis du Christianisme, le poète n’en reste pas moins attaché à l’idée d’une transcendance. S’il cherche à ranimer ou re-centrer la parole, à recommencer une terre, à retrouver la présence, ce n’est jamais pour revenir à une ancienne plénitude, mais pour tenter de définir le monde second comme lieu d’une autre plénitude, d’une unité différente, de façon à ce que la perte du monde premier puisse être réparée. Confier cette tâche au langage, à la poésie, est pour Bonnefoy poser le principe que le monde second a son fondement dans l’acte de parole, car il est le seul à pouvoir nommer les choses et en appeler à l’être dans la communication vivante avec autrui.

Imagine qu’un soir
La lumière s’attarde sur la terre,
Ouvrant ses mains d’orage et donatrices, dont
La paume est notre lieu et d’angoisse et d’espoir.
Imagine que la lumière soit victime
Pour le salut d’un lieu mortel et sous un dieu
Certes distant et noir. L’après-midi
A été pourpre et d’une trait simple. Imaginer
S’est déchiré dans le miroir, tournant vers nous
Sa face souriante d’argent clair.
Et nous avons vieilli un peu. Et le bonheur
A mûri ses fruits clairs en d’absentes ramures.
Est-ce là un pays plus proche, mon eau pure ?
Ces chemins que tu vas dans d’ingrates paroles
Vont-ils sur une rive à jamais ta demeure
"Au loin" prendre musique, " au soir " se dénouer ?

Rien n’est tenu pour acquis et les leurres - quels qu’ils soient - sont à dissiper. On le voit dans le texte de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1981 :

" Bien que je place au plus haut cette parole des grands poèmes qui entendent ne fonder sur rien sinon la pureté du désir et la fièvre de l’espérance, je sais que son questionnement n’est fructueux, que son enseignement n’a de sens, que s’ils s’affinent parmi les faits que l’historien a pu reconnaître, et avec des mots où se font entendre, par écho plus ou moins lointain, tout les acquis des sciences humaines (... ) Car on se soucie autant que jamais de littérature dans la nouvelle pensée, puisque c’est dans l’oeuvre de l’écrivain que la vie des mots, contrainte sinon déniée dans la pratique ordinaire, accède, le rêve aidant, à une liberté qui semble marcher à l’avant du monde." 

Ce qui lui donne à espérer dans la poésie, c’est une vie intense qui, par-delà les mots, s’ouvre aux choses, aux êtres, à l’horizon, " en somme - comme il le dit lui-même - toute une terre rendue soudain à sa soif. De cette vocation moderne de la poésie, l’oeuvre de Bonnefoy est sans nul doute la plus engagée, la plus expressive. Avec lui le moi est tenu en éveil par le souci du monde. La nécessité absolue, selon lui, est la présence du monde et la présence au monde, ce monde reconquis sur l’abstraction et dégagé de celui nocturne des rêves, si cher aux surréalistes, un monde qui doit être restauré par le langage. Pour ne point être rejoint par les chimères et le désespoir, ce lieu retrouvé ou instauré comme un nouveau rivage, ce lieu du monde ancré dans sa réalité est à initier par le narratif, c’est ce monde second vers lequel le poète fixe sa quête, loin de toute rêverie régressive et avec l’insistance d’une innocence naturelle. Nul passéisme donc, tant il est vrai que le monde ancien ne peut plus servir de refuge, mais une alliance avec ce lieu où, déjà, se précise une unité différente, se devine une vie nouvelle.

Bonnefoy n’en reste pas moins attaché à une idée de dépassement et, sans céder à l’appel du làs-bas et de l’ailleurs qui sous-tend une désertion de l’ici et, par conséquent, une séparation, une division avec le réel, il privilégie l’humble présence des choses qu’il nous faut accepter et aimer. Ainsi se doit-on d’assumer le hasard et la présence des autres. Pour ce faire, le poète se plaît à user de mots comme maison, pain, vin, terre, pierre, orage  ; mots d’une communion simple, symboles d’une existence partagée, dégagée de la trame froide et distancée des concepts. L’incarnation, cet en-dehors du rêve, devient ainsi un bien proche et quotidien.

Aube, pourtant
Où des mondes s’attardent près des cimes.
Ils respirent, pressés l’un contre l’autre,
Ainsi des bêtes silencieuses.
Ils bougent, dans le froid.

Grâce à ces mots journaliers, la dualité de l’homme entre en apaisement : la paix, qui s’établit, laisse subsister l’écart entre les mondes et comme le souligne Jean Starobinski " l’opposition sans laquelle l’unité ne porterait pas sens". Nous sommes avec le poète dans la phosphorescence de ce qui est. C’est là son offrande aurorale aux générations à venir.

(...)
Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite au lointain du chant qui s’est perdu
Comme si au-delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.
 

(...)
Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
La-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

Principaux titres de ses ouvrages chez Gallimard :

Du mouvement et de l’immobilité de Douve
Hier régnant désert
Pierre écrite
Dans le leurre du seuil


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9 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 5 décembre 2008 14:56

    La poésie de Bonnefoy a atteint son apogée et son génie avec "Du mouvement et de l’immobilité de Douve" en 1953. Et ce célèbre poème que j’aime beaucoup : "Vrai nom". Mais ensuite, il n’a pas renouvelé son exploit littéraire et c’est dommage. Peut-être parce que "Du mouvement et de l’immobilité de Douve" est indépassable. Excellente oeuvre poétique à lire et relire absolument. 




    • La Taverne des Poètes 5 décembre 2008 14:57

      Et cette trouvaille poétique "Hier régnant désert" dont je ne cesse d’admirer la portée.


    • Jean-Paul Doguet 5 décembre 2008 18:52

      "L’oeuvre d’Yves Bonnefoy, qui semble être le seul poète actuel à susciter l’unanimité d’estime et d’admiration de ses contemporains, "

      Objection : En France il y a aussi Philippe Jacottet


      • maxim maxim 6 décembre 2008 00:14

        je me suis toujours posé cette question ...

        pourquoi les intellectuels et les artistes portent les cheveux longs ?


        • Gül, le Retour II 6 décembre 2008 00:18

          @ Maxim

          Les intellectuels, c’est pour étendre leur pensée.

          Quant aux artistes, c’est pour mieux cacher la page, feuille, toile,...blanche, angoisse au combien insupportable !!! smiley


        • Gül, le Retour II 6 décembre 2008 00:19

          Ou éventuellement cacher ce genre de fôte honteuse : Ô combien, bien sûr !!! smiley


        • maxim maxim 6 décembre 2008 01:09

          salut ma Belle ...

          comme c’est bien dit .....

          tu as répondu à mon interrogation !


          bises et bonne nuit !


          • dom y loulou dom 6 décembre 2008 13:46

            ah s’il fallait donc caresser sans cesse des cîmes mentales aux abstractions les plus jolies
            aux courbes litéraires et faire des vagues douces sur la crête par des flots de verbe
            toujours sensible toujours tendu vers l’évasion... s’il n’y avait la rancoeur et la haine
            soeur jumelles d’un cirque maladif où tout court au meurtre et à la rage vengeresse
            rongeant les bords d’un monde absurde empli des fureurs folles du temps

            l’un-ce-temps, lui, le regard tourné sur lui-même en observant l’autre, quel qu’il soit sur l’amorphe échelle commune où les esprits s’accrochent à des places "ceci c’est moi et le moche c’est l’autre !" disent-ils

            reprenant déjà ce qui fut donné dans le risque de le perdre

            l’unité du vivant que rien ne peut détruire... seule la course à l’inéffable "c’est moi !"
            et aux strapontins de la gloire éphémère et de la vacuité mondaine aux paillettes
            courant sur l’herbe l’esprit des eaux que le monde refoule en tirant sur la planche à billets
            et les billets envahissent le monde pleins de mots idiots et de bouées-journaux
            où les échoués cherchent leur réalité et se confortent "non, rien n’a changé"

            sauf leur haine, inextinguible, affreuse et tordue qui pourchasse celui qui émit
            une vérité simple qui pouvait soigner le monde

            mais le monde est une horloge si précise que chaque goutte de sang y vient inscrire sa demeure
            chaque perle de sueur marque son passage délétère sur le coeur qui se courbe

            et ses rouages obscurs le broient sans cesse sous les marteaux du jugement

            "Courbez-vous !" dit le monde dans son leurre "souffrez !" voilà le lot
            "travaillez et surtout taisez-vous tandis que les maîtres parlent !" 
            voici... les regards cherchent l’espoir où ils ne peuvent le trouver : en l’autre qu’ils s’empressent de juger.

            Ah poête... n’avions-nous vu mille étoiles descendre en cieux désirables 
            emplis de clartés nourrissières ? et qui serions-nous, qui laissons le monde obscurcir nos pensées,
            qui serions-nous pour savoir en certitudes d’avoir perdu ce qui n’est pas de ce monde ?

            précisément ce que le monde a toujours refusé et qu’il ne peut donc atteindre
            mais qu’il exige aujourd’hui dans son antique fureur qui fait si bien peur aux étoiles
            qu’elles se tiennent si loin, si hautes, si pures et lointaines que les poussières
            virevoletantes se rient de nous "n’oubliez pas, nous sommes identiques,
            nous avons au coeur les récits fantastiques et les mémoires complexes, 
            nous n’avons qu’Amour pour toujours nous distraire et la danse sans fin
            dans la musique des sphères. Veillez, car comme pour nous, la danse sera courte
            et les puissances stellaires fatiguées rêvent d’enfin accoster aux nouveaux rivages
            d’une fleur si éclose qu’elle dévoilà et remua jusqu’aux bassesses de l’ombre
            et la férocité des puissants qui se trament aux abysses.

            O nos frères, puissions-nous relever l’échine et jeter loin ce sombre joug
            qui entraîne, enchaîne et alourdit nos penchants, puissions-nous écarter ces voiles
            d’obsession et de misère, de guerre ignominieuse et de rumeurs de guerres sans fin

            mais guérir enfin Seigneur... amour guéris enfin nos tourments
            et nos angoisses pour l’avenir des enfants"



             




            merci pour ce billet... il semble m’avoir inspiré une nouvelle connerie mentale
            c’est étrange... à d’autres on ne dit pas que c’est du verbiage des stratosphères...
            faut de l’action pas du bla bla... action action etc.


            • maxim maxim 6 décembre 2008 14:11

              jamais poème ne vaut un bon dîner !

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