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Zappa (1940-1993) :"la voix contraire qui annonce la fin des utopies"

Frank Zappa, né le 21 décembre 1940, est mort le 4 décembre 1993, il y a donc aujourd’hui 15 ans. Frank Zappa n’était pas seulement (et restera) l’un des musiciens les plus géniaux de tous les temps, il était aussi un artiste subversif doué d’un solide et efficace sens de la déconne.

Interview exceptionnelle de l’écrivain, journaliste et bloggueur Guy Darol qui a consacré quatre ouvrages à Frank Zappa : aux éditions du Castor Astral Frank Zappa ou l’Amérique en déshabillé, Zappa de Z à A (avec Dominique Jeunot) et, aux éditions Le mot et le reste, Frank Zappa / One Size Fits All : Cosmogonie du sofa. Son premier livre, "Frank Zappa, La Parade de l’Homme-Wazoo" (1996), épuisé depuis longtemps, reparaît dans une version revue et complétée en février 2009 aux éditions Le Castor Astral, dans l’excellente collection Castor Music.


 

Frank Vincent Zappa est né à Baltimore (Maryland) en 1940, donc. Sa grand-mère maternelle était d’origine sicilienne et son grand-père paternel gréco-arabe. Il passe son enfance en Californie. Adolescent il découvre, grâce à une revue musicale, la musique d’Edgar Varèse qui restera toute sa vie une référence primordiale.

Il achète chez le disquaire du coin un exemplaire en seconde main d’Ionisation, l’oeuvre phare de Varèse : "Je l’ai ramené précieusement à la maison, placé sur l’électrophone Decca de ma mère et j’ai mis sans hésiter le volume à fond. Ma mère m’a alors regardé bouche bée comme si j’étais devenu complètement maboul. Ce n’était que sirènes, caisse claire, tom basse, bruits étranges et même rugissement de lion". En gros la structure basique de ce qui allait devenir la musique des Mothers of invention, commente Serge Loupien qui consacre dans Libération du 7 décembre 1993 une superbe nécrologie à Zappa.

A partir de là commence la carrière de Frank Zappa, compositeur, guitariste génial, chef d’orchestre intransigeant. Il réalisera une soixantaine d’albums (une vingtaine d’autres paraîtront à titre posthume), pour son compte et pour d’autres artistes. Il travaillera avec Captain Beefheart, Lowell George, Jean-Luc Ponty, George Duke, Steve Vai, Adrian Belew...

Zappa c’est à la fois l’Amérique et l’anti-Amérique. Jamais artiste n’aura poussé aussi loin le sens de la satire et fustigé sous des airs déconnants le fameux way of life of America.

Lorsque Vaclav Havel arrive au pouvoir, à la fin des années 80, il nomme Frank Zappa en tant que conseiller personnel et ambassadeur itinérant de Tchecoslovaquie. Ce qui d’après les commentateurs n’avait rien d’un artifice. Zappa s’y consacrera avec autant de sérieux qu’à sa musique.

Cette expérience l’incite à se présenter en 1991 aux élections américaines comme candidat indépendant, ceci bien qu’il ait déclaré quatre ans avant : "Je ne me présenterai que le jour où il y aura moyen de se passer des partis républicain et démocrate, dont les programmes sont inadaptés à la réalité et font régulièrement faillite dès lors qu’ils sont appliqués".

Mais la maladie et la candidature de Ross Perot l’empêcheront de se présenter. Néanmoins, comme le rappelle Libération dans son édition du 7 décembre 1993, "il s’était fixé comme utime mission de dégommer tous les conservatismes, focalisant ses efforts contre Jimmy Swaggart, le cousin télévangéliste de Jerry Lee Lewis, et le pasteur Pat Robertson, rival de George Bush [père] à l’investiture américaine de 1992".

Quant aux démocrates -"ces vieilles peaux hors d’état de nuire" - il pensait tout de même à la fin de sa vie qu’il valait mieux leur laisser le pouvoir plutôt qu’aux républicains : "ça ne marchera peut-être pas mieux, mais c’est plus rassurant si on est Noir, hispanique, homosexuel, tout sauf blanc anglo-saxon protestant".

Si vous tapez « Frank Zappa » sur le moteur de recherche, vous tomberez sur la fiche wikipedia bien sûr, c’est inévitable, et puis sur wikio, ou encore sur musicologie et même, pourquoi pas, sur djouls. Ou bien vous arriverez sur fluctuat.net. C’est fastoche. Sans faire d’effort vous trouverez plein de pages qui parlent plutôt pas mal de Frank Zappa, y compris sur Agoravox (Retour sur Frank Zappa). Mais en cherchant mieux vous tomberez sur le site de Guy Darol, l’agitateur conseil, l’un des meilleurs connaisseurs (cette précaution est purement formelle) de l’homme wazoo en France (voire dans le monde ?). La preuve ? La voici :
 
Olivier Bailly : Selon Vous Frank Zappa est-il une synthèse américaine parfaite ?
Guy Darol : En tant que compositeur, Frank Zappa s’inscrit assurément dans une tradition qui renvoie à Charles Ives, Aaron Copland, Leonard Bernstein ou Conlon Nancarrow. Et les motifs sonores dont il se sert pour bâtir son oeuvre (« à la hauteur d’un opéra », selon les mots de Nicolas Slonimsky) relèvent d’une culture qui est celle du rhythm ans blues (Johnny "Guitar" Watson, Little Richard), du blues (Lightnin’ Slim, Howlin’ Wolf), du doo-wop (Lew Andrews, Harvey Fuqua), du jazz (Thelonious Monk, Eric Dolphy), de la musique savante (Varèse, Boulez, Ligeti, Nono) sans opposition de territoires. Il use en effet de codes musicaux, de « motifs dans le tapis » (pour reprendre la formule d’Henry James) sur un mode qui est tout à la fois celui du détournement, au sens situationniste du terme, et de la transcréation ou si l’on veut de l’invention permanente. Cette double posture en fait un sujet résolument à part dans l’histoire de la musique états-unienne et sans doute convient-il de le situer underground, dans la mesure où il effectue un déplacement, une transmutation qui ne répond pas aux impératifs attendus, esthétiquement et commercialement. Freak Out !, son premier album datant de 1966, est vendu « sans potentiel commercial ». L’expression choisie par Frank Zappa, et qui figure sur le disque, rappelle que l’industrie phonographique a rejeté ses travaux préalables et que son intention est d’agir sans être compromis.


OB : En quoi Frank Zappa est-il un pur « produit » américain ?
GD : Le mot « produit » ne me paraît pas tout à fait adéquat s’agissant d’un compositeur censuré par les radios US et dont l’engagement s’est révélé discord jusqu’au bout. Frank Zappa embarrasse l’Amérique des dogmes chrétiens et du Moi impérial. Ses philippiques à l’égard du Cloud-Guy qui pèse les âmes depuis le nuage sur lequel il s’est juché, sa critique pour le moins acide à l’endroit d’une société où consommer est un art de vivre, les transgressions qu’il opère dans ses textes et dans l’organisation des sons, le déchaînement rabelaisien dont il témoigne sur scène, pareille dépense ne fait pas de lui un pur « produit » américain. Je crois au contraire qu’il se confond avec la figure de l’impur et c’est ainsi qu’il est généralement perçu aux États-Unis.


OB : En quoi Frank Zappa était-il subversif ?
GD : Avant la naissance des Mothers Of Invention, autrement dit dans la première moitié des années 1960, Zappa est l’un des rares musiciens Blancs à tourner avec des Noirs, des Chicanos, des Pachucos. Et lorsque se dérouleront les émeutes de Watts, il sera le seul, avec Guy Debord, à rendre compte de la vérité sur l’insurrection d’un quartier de Los Angeles majoritairement peuplé d’Afro-américains. La chanson « Trouble Everyday » étant à la fois un focus sur des émeutes qui totalisèrent 34 morts et une attaque ciblant la télévision comme instrument du faux. Sur l’album Absolutely Free (au titre doublement significatif puisque le mot free désigne liberté et/ou gratuité), Zappa veut inscrire « la guerre est synonyme de travail pour tous », une phrase que Verve, sa maison de disques, refuse d’imprimer. Nous sommes en pleine guerre du Vietnam. Pacifiste obstiné, il édite « I Don’t Wanna Get Drafted/Ancient Armaments », un single que son distributeur renoncera de prendre en charge. Ses textes, certes légèrement abrasifs, seront jugés obscènes par l’administration du Royal Albert Hall de Londres qui annulera, au tout dernier moment, un concert dans lequel allait être livré tous les arcanes de 200 Motels. Subversif, Zappa ne l’est pas que dans la pratique de son art qui se souvient autant de Kurt Schwitters que de Francis Picabia mais dans une dénonciation sans relâche de toutes les censures et de tout lobby susceptible d’étouffer l’expression au nom de la doctrine chrétienne et de la morale du sexe = péché. L’album Frank Zappa Meets The Mothers Of Prevention,dont certaines parties ont été cuttées dans l’édition US, donne une idée de la vigueur de ses interventions contre la toxicité du Parents Music Resource Center (PMRC), une organisation conduite par les Washington wives (toutes femmes de sénateurs) et dans laquelle on retrouve Tipper Gore, épouse de l’ex vice-président des États-Unis. Le PMRC et leurs alliés, Back In Control, le National Music Review Council, mènent une lutte de titans contre le rock, cette bête noire inoculant le vice.
 
OB : Frank Zappa est-il indépassable ? Inimitable ?
GD : Si l’on considère les formations toujours plus nombreuses qui reprennent le répertoire de Frank Zappa, et l’on s’en fera une idée plus précise en consultant le site des Fils de l’Invention (http://lesfilsdelinvention.net), le compositeur est imitable. Son œuvre peut être interprétée par des musiciens de jazz (Pierrejean Gaucher, Bernard Struber, Le Bocal, The Ed Palermo Big Band), de rock (The Muffin Men, Jon Fisherman, The Wrong Project) voire de musique sérieuse (Le Concert Impromptu, Omnibus Chamber Winds, Harmonia Ensemble), sans incohésion. Quant à savoir s’il est indépassable mieux vaut s’interroger sur les enjeux. Voici une œuvre de type fissile qui combine plusieurs sources sonores (blues, r’n’b, rock, musique savante, jazz classique, free jazz, improvisation dada, vocalises ...) et les fait exploser, donnant lieu à une musique contemporaine incatégorisable. Dès lors, toute tentative se jouant des barrières ou des oppositions de styles relève de l’intention zappaïenne. Nul n’est indépassable. Toutefois, Zappa a indiqué une voie comme nul autre avant lui. Il a réhabilité le « son sale » et ouvert des prolongements à Dada, à partir de Richard Huelsenbeck, et à Varèse dans une amplification des virtualités percussives. Pour finir, il préfigure les aventures de l’abstract hip-hop et l’ensemble des musiques électroniques actuelles dans l’utilisation du Synclavier, notamment sur l’album Jazz From Hell.
 
OB : Vous avez consacré trois ouvrages à Frank Zappa. Pourquoi cet intérêt ?
GD : Mon intérêt pour Frank Zappa date de 1972 alors que j’étais l’élève du lycée Voltaire. Quelque chose se produit qui nuance mes propres valeurs relativement au rock et à la musique pop. Quelque chose comme un choc qui m’ouvre à de nouvelles perspectives. Je me suis expliqué sur cette singulière collision et le bouleversement qu’elle provoqua dans Frank Zappa, La Parade de l’Homme-Wazoo, un livre publié en 1996, épuisé depuis plusieurs années et qui sera réédité en février prochain aux éditions Le Castor Astral. Brian May, le guitariste des Queen, a déclaré un jour que « Frank Zappa est un sujet d’étude à vie. » Il n’a pas tout à fait tort. Il me semble travailler sur ce thème depuis plus de trente-cinq ans ; depuis la découverte de Freak Out ! chez mon ami Michel Duprey dont il est question aux premières pages de One Size Fits All/Cosmogonie du Sofa, mon dernier ouvrage. Quatre livres ont paru mais chacun répond à des interrogations différentes. Zappa de Z à A (Le Castor Astral éditeur, 2000), réédité en 2005, est un dictionnaire co-écrit avec Dominique Jeunot et c’est un trousseau de clés permettant d’entrer dans un univers où il est question de continuité conceptuelle, de caniches, de dînette chromée, de William S. Burroughs, de Franz Kafka et de bien d’autres choses. Frank Zappa ou l’Amérique en déshabillé (Le Castor Astral éditeur), édité en 2003, est une étude qui expose l’engagement zappaïen dans le champ du politique. Et une radiographie de l’Amérique de la censure et des fondamentalismes. Je mentirais en affirmant que mon intérêt est faible. Il coïncide, aussi étrangement que cela puisse paraître, avec une réflexion portée sur le temps et cela à travers André Hardellet (auquel j’ai consacré une monographie), Stanislas Rodanski, François Augiéras, Paul Gilson, Michel Fardoulis-Lagrange, pour ne citer que ces quelques écrivains. L’humour chez Zappa, le déversement rabelaisien qu’il impose à nos oreilles ravies et, une fois encore, les traversées musicales qu’il dessine composent un faisceau de lueurs magnétique.
 
OB : Parmi ces livres, vous en avez entièrement écrit un sur le disque One Size Fits All. En quoi cet album a-t-il influencé votre génération et en quoi constitue-t-il un tournant dans la carrière de Zappa ?
GD : La dimension cosmologique et pataphysique de cet album, édité en 1975, m’a amené à des connexions certes musicologiques mais également à des mises en perspective avec les mondes de la littérature (Borges, Jarry), des arts visuels (Duchamp, Matta), de la philosophie (Nietzsche), de l’hermétisme (Böhme), de la physique (Hawking). Ainsi en est-il de Zappa qui ouvre sans cesse des horizons et signale des portes de côté qu’il est peu commun de pousser lorsque l’on pénètre dans la vie et dans la pensée d’un musicien de rock. Comme son nom l’indique, le disque est gigantesque. Il est enregistré en quadriphonie et possède, pour l’époque, un son ébouriffant. One Size Fits All célèbre les entretressements du rhythm and blues, du rock et de la funk. Le line-up est historique avec les présences de Johnny "Guitar" Watson, de Captain Beefheart, de Ruth Underwood et de George Duke. Les lyrics sont des pistes secrètes reliées à l’énigme du sofa et à celle du caniche. La pochette signée par Calvin Schenkel est une star map révélant la complexité des géographies zappaïennes. C’est un disque révolutionnaire pour la richesse de ses informations. Il a profondément marqué une génération née dans les années 1950 avec des oreilles qui peuvent écouter Miles Davis et Spike Jones, Igor Stravinsky et Raymond Scott, Little Richard et Claude Debussy. Il est l’un de ceux que j’ai écouté avec la plus grande opiniâtreté et le plus haut plaisir.


OB : Quinze ans après sa mort que nous apprend Frank Zappa ?
GD : Profondément marqué par le satiriste Lenny Bruce, Zappa nous apprend que la pop culture n’était pas sous le seul empire de la gelée d’amour et du flower power dont Woodstock est le paradigme. Il est la voix contraire qui annonce la fin des utopies. Dans un moment où l’unité fraternelle fait mot d’ordre, Zappa est le premier à exprimer l’idée que les hippies ne tarderont pas à rejoindre le camp du progrès cumulatif et l’on voit aujourd’hui qu’il avait raison. Il nous renseigne sur la capacité de vigilance et de riposte dans le camp artiste. Il apparaît comme une figure de l’actionnisme anti-censure et anti-fondamentaliste et il est l’exemple remuant vis-à-vis de ceux qui ne voient aux États-Unis que soumission au spectacle et lividité des cerveaux. L’utilisation qu’il fait du caniche rejoint le chameau nietzschéen, la bête de soumission aux idoles et plus généralement au règne de la marchandise. Le politique est omniprésent derrière la charge des lyrics et le flux sonore. Surtout, il efface les catégories, l’opposition entre basse langue et langue vertueuse, son propre et son sale. En tant que compositeur, il place la musique à un degré anthropologique rarement atteint. Car ici la distinction est mise en cause. Il dit avoir réalisé « un art spécial dans un environnement hostile aux rêveurs » et, en cela, son œuvre porte la promesse du neuf sans omettre l’ancien. L’universalisme est un trait de son travail et One Size Fits All est l’un de ses albums qui vérifie l’engagement éthique, ontologique porté à incandescence.
 
OB : Que reste-t-il de lui aujourd’hui ?
GD : Il reste plus de 80 albums, quelques films aussi stupéfiants que 200 Motels et Uncle Meat, une autobiographie (The Real Frank Zappa Book, disponible en France aux éditions de L’Archipel) qui témoigne d’une radicalité vitaminique. Zappa est un geste musical sur lequel les historiens de la culture sonore ont pris un retard navrant.


Crédit photo une : The adventures of Impulsivity Jim


par Olivier Bailly (son site) jeudi 4 décembre 2008 - 20 réactions
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