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À l’ombre d’un volcan

La Fournaise.

Une île qui doit son existence à deux volcans et sa gloire touristique à un troisième larron en fusion n’est pas un lieu ordinaire. Quelques plages noires vous rappellent sans cesse qu’une menace plane à côté de ces paysages enchanteurs, des palmiers et d’une nature foisonnante. Une sourde angoisse comme j’ai pu le comprendre en interrogeant ce vieil homme qui avait vu disparaître sa maison sous une coulée de lave en 1987.

Ici, les volcans ne sont pas de magnifiques endormis, des monstres éteints à tout jamais, tout juste bons à offrir des pentes enneigées l’hiver et de beaux lacs aux eaux profondes l’été. Le Piton de la Fournaise est une ombre portée, une interrogation et un sujet d’inquiétude tout autant que d’admiration.

Il fascine et il attire. Il effraie et il menace. C’est l’étrange dualité de l’amour et de la haine qui se joue là dans un décor fantomatique tout autant que lunaire. C’est d’une beauté étrange, menaçante, désolante. C’est d’une magnificence impressionnante. Chaque coulée de lave a sculpté les lieux, les a façonnés d’une multitude de formes et de couleurs, de nuances et de consistance. Le Piton est un artiste, un virtuose tout autant que le forgeron de l’Enfer.

Et mon vieil ami de se rappeler avoir tout perdu et sans doute sa capacité à s’exprimer convenablement et peut-être sa raison. Je l’écoute, je cherche tant bien que mal à saisir quelques bribes de son discours : véritable flot de mots inarticulés, de roulements d’yeux et de grimaces. Il revoit la coulée impitoyable ; il revoit, à chaque évocation, le dragon magnifique, dévorant tout sur son passage avant de rendre les armes en plongeant dans l’Océan.

Je l’écoute. Je devine la peur qui demeure en lui qui vit au pied de l’ogre de feu. Il est tout là-haut, si loin et si proche à la fois. Il m’a donné l’envie de l’approcher, de le défier, de l’honorer. Je ne pensais pas que le spectacle fût aussi époustouflant. Les mots manquent parfois pour décrire une désolation sublime, un chaos somptueux, un désert magnifique, un camaïeu de noir, de brun, d’ocre et de rouge.

Poussières aux milles nuances, cailloux tourmentés, rochers découpés, enchevêtrements de blocs et de rainures, gravures à même le sol, paysage de la dépression et de la rédemption. Des lichens, des fougères, des arbustes défient les lois de la nature, émergent du chaos, renouvellent les phases de la création primitive. On ne peut qu’admirer et se sentir au cœur de l’aventure de la vie sur terre. C’est un voyage initiatique que voilà.

Pourtant, c’est de là qu’est parti le chamboulement fatal à mon interlocuteur du vieux port. Lui n’a pas su ou pas pu renaître après la vague de feu. Sa raison a vacillé dans les flammes : il a perdu pied avec la disparition de ce qui fut sa vie dans ce décor d' Eden. Car ici, l’enfer et le paradis ne sont que les deux mêmes facettes d’une seule histoire. L’un ne va pas sans l’autre, l’autre ne serait pas sans l’un … et mon vieil ami est resté pour l’éternité dans les couloirs du purgatoire, les yeux rivés sur le Piton, tout là-haut.

Il est dans la brume, à moins qu’il ne fume d’une colère prochaine. Il n’en a pas fini de son activité, de ses rages et de ses coups de poignards. Il n’en a pas fini de son feu d’artifice de couleurs et de feu, de sa vague inexorable et destructrice. Il n’en a pas fini de son grand dessein d’architecte, de son désir de construire un écrin de la plus effroyable désolation.

L'île de la Réunion est un espace en sursis, un lieu incroyable en suspension, perdu au milieu d’un océan immense. Un volcan décidera de son sort. Des volcans ont créé ce possible improbable. C’est l’histoire éternelle du combat des forces contradictoires. Parfois, il y a des victimes comme cet homme à la lucidité vacillante. Il s’est brûlé les doigts et l’âme dans la colère d’un géant. D’autres ont sans doute, à travers notre histoire, subi pareille mésaventure. Ainsi va l’extraordinaire aventure de la planète Terre.

Volcaniquement vôtre.

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2 réactions à cet article    


  • Shopi 27 août 2016 11:15

    Le cycle de la nature, le feu détruit mais rend la terre encore plus fertile.

    Ça me rappelle le gigantesque incendie des forêts du parc de Yellowstone aux USA il y a des années. Il avait été décidé de ne pas tenter de l’éteindre car cela permettait le renouvellement de la nature.
    Comme quoi, ce qui est visible immédiatement n’est pas nécessairement l’ultime réalité...
    Toute une leçon à apprendre de mère Nature.
     

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