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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Ésus et le tailleur de pierres

Ésus et le tailleur de pierres

Les légendes du Val d'Or

La meule sacrée

Quelque part sur la Loire était un lieu à nul autre pareil pour les Gaulois. On disait que c'était l'ombilic sacré, là où se regroupaient les Druides pour leur réunion annuelle. On y cueillait le gui et on fomentait des rébellions contre les méchants Romains. Les années passèrent ; les druides entrèrent dans la clandestinité, chassés qu'ils furent par les amis de Jules puis par ceux de la nouvelle religion.

Ils rirent sous cape quand ils virent les chrétiens bâtir, à l'emplacement de la pierre sacrée, la basilique de Fleury. Ce beau vaisseau sur la plaine dont l'image vient se réfracter dans la Loire distante de quelques centaines de mètres. Un mystère de la lumière et de l'eau qui démontre à tous que l'endroit n'avait pas été choisi au hasard.

C'est encore là que naquit une curieuse légende que je ne vais pas me priver de vous livrer. Il se peut que je me fasse taper sur les doigts pour avoir divulgué ce qui doit rester dans le cercle des initiés. Mais c'est bien la mission d'un bonimenteur que de lever le voile sur ce qui devrait rester secret. Embarquez donc avec moi pour retrouver les rives de la connaissance.

Nous sommes au cœur du Val d'Or. Un brave artisan est un tailleur de pierres réputé. Les forgerons de Férolles lui ont commandé une pierre à aiguiser d'une perfection sans pareille. Il peut mettre le temps qu'il faut, mais sa meule devra être en tous points exemplaire. Notre tailleur a pour nom : Acauno-Hardt, ce qui signifie à peu près « l'homme des pierres dures » et nul n'est plus désigné pour remplir cette mission.

Acauno, nous l'appellerons ainsi, était de petite taille, trapu, doté de mains d'une incroyable largeur. Il avait les cheveux hirsutes et l'humeur ombrageuse. Malheur à qui venait se plaindre du bruit et de la poussière que pouvait occasionner son labeur. Il tonnait plus fort encore pour lui exprimer son mépris avec une volée d'injures. Ses colères étaient si célèbres qu'il y avait toujours un plaisantin pour venir lui faire remontrance tandis que les compagnons de l'aventureux se dissimulaient pour se régaler de son inévitable courroux.

Il se murmurait dans la région que Acauno disposait d'un marteau magique et d'outils capables de venir à bout de la pierre la plus rétive pour lui donner la forme désirée. Faire une roue n'était pas chose facile tant celle-ci demandait rigueur, équilibre tout en ayant des bords parfaitement plats.

Les Gaulois vénéraient tout particulièrement les forgerons : ceux qui dominaient le feu et le fer. C'est l'art de la métallurgie qui leur avait valu leur expansion. Ils avaient aussi un profond respect pour ceux qui, comme Acauno, étaient en mesure d'imposer à la pierre des formes. C'est d'ailleurs notre artisan ligérien qui avait sculpté la pierre de minuit de Pontlevoy : ce menhir qui tournait sur lui-même à la minuit du jour de l'an. De ce prodige, il avait acquis dans tout le pays une réputation sans égale.

Ce soir-là, Acauno était à son ouvrage, il finissait cette meule si parfaite qu'il en était rempli de fierté quand un grand coup de vent fit trembler son atelier. La nuit tombait ; une tempête semblait se lever sur le Val de Loire. Au loin, la rivière grondait, annonçant peut-être l'une de ses redoutables colères. Le silence de la faune contrastait avec les plaintes de la nature.

Au loin, un homme marchait le long de la rivière. Il suivait le vol de trois grues. Celles-ci semblaient l'attendre pour qu'il puisse toujours suivre le chemin qu'elles lui indiquaient. L'homme allait d'un pas serein, du pas de celui qui suit sa destinée. Les oiseaux le menèrent à Fleury, là justement où travaillait notre tailleur de pierre.

Acauno ne fut pas surpris de voir entrer ce personnage de lui inconnu. Il y avait dans l'air assez de magie pour qu'il considérât son visiteur du soir pour ce qu'il était certainement : un être mystérieux et doué de pouvoirs surnaturels. Les trois gues qui tournoyaient au dessus de la maison renforçait ce sentiment d'étrangeté. Nous étions à deux pas des chênes sacrés où les druides ramassaient le gui. Il y avait place ici pour les manifestations surnaturelles.

C'était un géant qui entrait ainsi : tête redoutable aux yeux de braise, au cou de bœuf sur un torse nu, épaules larges et musculeuses, bras puissants , jambes noueuses et , contrastant étrangement avec ce portrait, une voix mélodieuse et douce qui déclara : « C'est toi, Acauno ? Je sais que tu viens de terminer une meule extraordinaire. Je veux que tu affûtes ma hache mon ami ! »

C'était une heure bien tardive pour venir ainsi réclamer un tel service. Acauno n'était pas homme à s'étonner de quoi que ce fût : le Gaulois était ainsi fait qu'il ne craignait qu'une chose... Le ciel pouvait bien surseoir à cette menace durant de longs siècles encore. Alors, il n'avait aucune raison de se mettre la rate au court-bouillon et fit bonne figure à l'intrus, s'exécutant promptement.

Sans plus attendre, il installa la meule sur un socle et entreprit d'affûter la hache de l'inconnu. Il fit si bien son ouvrage que bientôt il rendit à ce client étrange un outil au tranchant d'une finesse miraculeuse. Le bûcheron n'était pas un homme ordinaire, c'était Ésus, le défricheur céleste ; il remarqua la qualité du fil et se précipita dehors dans l'instant pour essayer son outil.

D'un seul coup de hache, il trancha un chêne séculaire qui tomba comme s'il venait d'être foudroyé. Les deux hommes entendirent une plainte : dans l'arbre un vieux druide qui vaquait à sa récolte, sortit heureusement indemne de la mésaventure, se garda bien de tout commentaire en reconnaissant le terrible visiteur et fila sans demander son reste… On ne se met pas les dieux à dos, fût-on un druide réputé.

Acauno, quant à lui, comprit lui aussi qu'il n'y avait rien à attendre de son visiteur. Il s'inclina, bien heureux que le tranchant ne vienne pas s'aventurer sous sa tête. L'homme partit quand l'orage éclata, il disparut aussitôt comme avalé par les flots… C'est ainsi que se termine la légende et tout comme Ésus, je n'ai pas perdu le fil de mon histoire.

De ce jour, à jamais gravé dans la mémoire locale, la pierre ronde resta à Fleury comme un secret bien gardé. Il se murmure qu'elle a été enfouie dans les fondations de la basilique qui se dressa ultérieurement, là où elle était honorée jadis par les Celtes. Notre meule, devenue la pierre sacrée de l'ombilic des Gaules, avait pris du galon. Il faut lui reconnaître qu'elle avait métamorphosé la hache du bon maître : ce dieu défricheur, ancêtre de toutes les divinités celtes, Ésus en personne, le visiteur du soir.

Le tranchant de sa hache était si redoutable que Jules César fit de son possesseur un dieu sanguinaire et guerrier, preuve une fois encore que l'occupant romain n'avait rien compris à l'esprit gaulois. Mais est-il besoin de s'en étonner ? Un Gaulois portant une grosse pierre dans le dos ne prétendait-il pas « ils sont fous ces Romains » ?

Obélisquement vôtre.


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8 réactions à cet article    


  • juluch juluch 7 juillet 2015 14:35

    Encore un beau récit ........  smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 7 juillet 2015 14:48

      @juluch

      Merci mon ami


    • OMAR 7 juillet 2015 23:01

      Omar9

      Salut Nabum

      Un conte ne vaut que s’il donne du rêve pendant que on l’écoute ou que on le lit...

      Des druides, un forgeron, des grues en vol, un géant, la nuit, l’orage...

      Mouais... ça me suffit pour imaginer, alors je rêve......

       


      • C'est Nabum C’est Nabum 8 juillet 2015 07:06

        @OMAR

        ÇA ME SUFFIT POUR ÉCRIRE UNE HISTOIRE

        Rêvons ! Chacun à notre façon
        Merci


      • Emile Mourey Emile Mourey 8 juillet 2015 17:12

        @ Nahum


        Très intéressant. Nous sommes bien à l’époque gauloise, dans les légendes qui ont précédé celles du moyen âge (Gargantua etc.)

        Wikipédia : Ésus est représenté sur le pilier des Nautes7 : on y voit un personnage d’apparence humaine en train d’abattre un arbre, le bas-relief étant surmonté du nom Esus. Sur un relief de Trèves (Allemagne), il est montré en association à un taureau en compagnie de trois grues8 (sur le pilier des nautes, le taureau à trois grues est appelé Tarvos trigaranus).

        Les grues remontent à la mythologie égyptienne, grecque et autres. Le taureau est dans le chaudron de Gundestrup et dans le chaudron récemment découvert de Lavau. Les nautes gaulois existaient avant la conquête romaine.

        • C'est Nabum C’est Nabum 8 juillet 2015 18:40

          @Emile Mourey

          OUI, la Loire était naviguée bien avant la venue de Jules et des siens.

          Jules du se construire une flotte de guerre pour venir à bout de ces rustauds. Nous aborderons le sujet prochainement

          Pour être Bonimenteur, je n’écris pas pour autant n’importe quoi


        • cadet cadet 8 juillet 2015 20:55

          Juste deux remarques :1 Esus n’est pas loin de Iesus, Esus=très élevé, Iesus =lui très élevé

          2:cette histoire évoque les luttes sans doute féroces que se livraient les druides (synonymes de savants et non seulement de prêtres ) dans notre ancienne civilisation.

          Merci pour cette histoire


          • C'est Nabum C’est Nabum 8 juillet 2015 21:42

            @cadet

            Toutes les portes restent ouvertes
            Chacun est libre d’interpréter pourvu qu’il accepte de se prendre au jeu de l’histoire

            Les vrais adeptes des fois qui aveuglent se content de condamner les croyances anciennes, lointaines ou différentes.

            Je préfère m’en jouer sans leur accorder foi.

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