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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > L’éternité moins un jour

L’éternité moins un jour

L'homme qui ne voulait pas mourir.

Il était une fois, Jéroboam , un humble journalier de basse extraction. La vie pour lui ne serait qu'une longue succession de difficultés, de contrariétés et de misères. Car telle était l'existence des gens de peu en ce siècle lointain. Seuls les nobles, les prêtres et les soldats avaient une vie acceptable ; du moins tant qu'ils n'avaient pas à subir les affres de la guerre.

Craignant moins la mort violente sous les armes que l'agonie à petit feu d'un long chemin de pauvreté, Jéroboam choisit le métier des armes. Sa vie ne valait rien ; autant la rendre plus supportable quelque temps avant de finir par la perdre au combat. C'est ainsi que lorsqu'on agit par désespoir, la destinée peut basculer du bon côté.

Jéroboam se comporta de manière si héroïque devant l'ennemi du jour -qui était d'ailleurs l'allié de la veille-qu'il fut bien vite remarqué parmi les rescapés restant sur leurs jambes après des combats aussi sanglants que dérisoires. Un jour, un officier lui bouta une belle médaille au revers de son uniforme, une autre fois, c'est un Prince qui le distingua d'un titre ronflant puis enfin, ce fut le Roi en personne qui, admiratif devant tant de bravoure, décida d'en faire son ministre de la guerre.

Jéroboam , grisé par le succès et les fastes du pouvoir, oublia bien vite ses origines. Jamais il n'y eut ministre de la guerre plus redoutable avec les hommes du rang, plus sévère pour châtier la moindre faute, plus impitoyable quand il s'agissait de punir de mort la désertion ou bien le refus devant le combat. Il était l'homme le plus haï du royaume mais aussi, la chose est assez fréquente, le plus riche et le plus honoré.

Un jour pourtant, au terme d'une audience durant laquelle, une fois encore, Jéroboam avait envoyé à la potence un pauvre soldat qui avait préféré se blesser plutôt que d'aller à une mort certaine lors d'un assaut absurde, le condamné se tourna vers son bourreau en lui criant ces paroles terribles : « Homme, tu as oublié d'où tu viens ! Il n'est personne ici-bas de plus détestable que toi. Si ta richesse et ton pouvoir te placent au-dessus de la colère des hommes, sache qu'un jour ou l'autre, toi aussi, tu croiseras quelqu'un qui te fera payer toutes tes atrocités ! »

L'homme ne put en dire davantage. La trappe s'était ouverte pour faire taire à jamais celui qui avait osé menacer le ministre sans cœur. Les paroles du trépassé résonnèrent longtemps dans la tête de Jéroboam . Il se tourna vers les sages du royaume pour comprendre le sens de la malédiction qui pesait sur lui. Un seul eut un jour le courage d'éclairer sa lanterne, prenant le risque de tomber sous les coups de sa colère.

« Distingué ministre de la guerre, vous vouliez déchiffrer le sens caché de la prophétie du pauvre hère que vous avez fait pendre il y a peu. Sachez que ce fou, devant sa fin si proche, affirmait à votre Honneur, que vous aussi, un jour ou l'autre, vous croiseriez la camarde sur votre route pour l'ultime voyage ... »

Jéroboam sembla frappé de stupeur. La Mort ! Ainsi donc, malgré sa position, sa fortune, sa gloire, il était mortel comme le plus humble des manants. Pourquoi diable avait-il risqué plus de mille fois sa vie pour arriver à la perdre maintenant qu'il avait tout ce qu'il désirait ? La chose lui semblait inconcevable. Lui, Jéroboam , saurait repousser le sort commun à tous les mortels.

Il prit la route, abandonnant son titre, son argent, sa position pour aller quérir, sur les routes du monde, le pays où les gens ne mouraient jamais. Il marcha longtemps, très longtemps, il franchit des plaines et des montagnes, des déserts et des rivières si larges qu'on n'en voyait pas l'autre rive. Il changea, devint un homme pieux et bon ; quand il finit par arriver dans un étrange lieu paradisiaque.

Tout ici, était en abondance. Les humains qui vivaient là n'avaient nul besoin de travailler pour subvenir à leurs besoins. Dame nature leur donnait ce qui leur était nécessaire. L'harmonie et la concorde étaient les valeurs qui organisaient la destinée de cette contrée merveilleuse. Jéroboam pensa qu'il était arrivé au terme de sa recherche. Ici, la mort n'avait pas de prise !

Hélas, après y avoir vécu quelques millénaires, Jéroboam entendit qu'une pomme magique venait de pousser dans un arbre de ce territoire protégé des Dieux. Un serpent avait glissé à l'oreille de ce pauvre Jéroboam que seul celui qui croquait la pomme aurait le bonheur d'échapper à la fin du Paradis sur cette terre d'exception. Des oiseaux de mauvais augure venaient de survoler la contrée : la fin des temps était pour bientôt.

Jéroboam devança une mégère qui voulait croquer, elle aussi, la pomme. Sa folie lui avait donné la force d'arriver le premier sous le pommier et sa pomme d'éternité. C'est lui seul qui échappa au déluge qui s'abattit soudainement sur tous ceux qui avaient vécu si longtemps heureux et comblés en ce pays de cocagne.

Jéroboam se retrouva bien seul. Il avait échappé, une fois encore, à la lourde menace dont l'avait chargé celui qu'il avait fait tuer pour une broutille. C'était si loin, il y avait si longtemps. Il ne se souvenait plus de rien : sa mémoire, au fil de ces temps immémoriaux, s'était refusée progressivement à lui. Il allait désormais sans souvenir, sans ami, sans désir...

Il avait survécu au cataclysme. Il était désormais le passeur sur la rivière Styx. C'est lui qui menait sur l'autre rive, ces braves gens qui en avaient terminé de leur parcours terrestre. Chaque jour, le même trajet, chaque jour les mêmes plaintes, les mêmes regards vides et désespérés. Jéroboam n'en pouvait plus de cette vie qui n'en était plus une.

Sur sa barque, au dernier jour de ce récit, Jéroboam reconnut dans ses passagers un jeune homme qui aurait pu être lui, il y avait une éternité de cela. Le gamin était effronté, il semblait refuser le sort qui lui était promis, cherchant à fuir de cette barque fatidique. Jéroboam saisit sa chance et en dépit d'une règle qu'il avait scrupuleusement appliquée depuis si longtemps, il parla au jeune garçon.

« Ami, veux-tu prendre ma place, tenir la barre et rester ainsi le seul de ce bateau à ne pas marcher vers son trépas ? Si tu acceptes, nul n'en saura rien, tu te recouvriras de ma longue cape noire et je prendrai ta place pour aller vers ma fin. » Et ainsi fut fait comme il avait été dit.

Ce jour-là, la mort prit son chargement d'âmes en peine et reconnut Jéroboam. « Te voilà enfin mon vieux compagnon. Tu as voulu m'échapper après t'être joué de moi. Tu as sacrifié la vie de tous pour être le seul fuir le sort de chacun. Tu as porté le fer et le feu puis ta mémoire s'est dérobée et le temps t'est devenu interminable … Viens je t'espérais depuis longtemps ! »

Jéroboam poussa un immense soupir. Il prit la main de la camarde. La délivrance était proche. Son esprit, l'espace d'un éclair, revécut tout ce long parcours sur terre ; il retrouva le souvenir de ce qu'il avait été et, s'adressant à la faucheuse, il lui dit avec le sourire « Je t'attendais depuis si longtemps ! »

Mortellement vôtre.

Plaquette Nabum.jpg

 


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11 réactions à cet article    


  • Loatse Loatse 30 janvier 19:28

    Une très belle histoire, c’est Nabum, comme vous savez si bien les raconter mais triste à la fin, nan ?...


    A moins que vous lui donniez une suite, j’y rajouterai ceci :

    Après s’être reposé avoir repris des forces, retrouvé ses amis qui l’avaient précédé en ce lieu sans nom ou plutôt avec trop de noms,

     - un lieu ou l’on n’avait besoin que d’une fleur pour remplir un vase, ; des fleurs toutes aussi grosses que des nénuphars, de couleurs vives mais douces au regard, et ou le temps s’écoulait dans une sorte de douce quiétude -

    Jeroboam éprouva soudain la nostalgie de ce vin à la fois sucré et pétillant tiré du fruit des vignes par des mains de femmes douces et avenantes,

    des caresses de ces mains, de leur chaleur,

    Alors soudain, devant lui, une coupe apparut,

    Jeroboam la porta à ses lèvres, son esprit vagabondant alors dans les coteaux verdoyants dans lesquels jadis il aimait se promener et oublier l’espace d’un instant, l’ombre du trepas dont il avait fait son plus fidèle compagnon de route.

     il se sentit soudain devenir tout léger, aérien... ses pensées telles des bulles de champagne, s’elevant dans les airs jusqu’à s’évanouir, d’ailleurs il s’évanouissait lui même...

    La nuit tombait lorsqu’il reprit conscience, sa bouche s’ouvrit voulant exprimer son étonnement..

     Un son en sortit, tout d’abord plaintif puis colérique...

    Aussitôt ou presque, se tendirent vers lui, des mains de femmes, douces et avenantes,

    « Maman est là » furent les trois mots qu’il entendit avant de replonger dans le sommeil,........ le doux sommeil de l’innocence.....

     smiley







    • C'est Nabum C’est Nabum 1er février 08:30

      @Loatse

      J’aime les histoires tristes
      Merci pour votre fin, elle est astucieuse même si elle ne sert pas la morale qu’il est nécessaire de tenir : la vie doit avoir une fin


    • Radix Radix 30 janvier 19:29

      Bonsoir Nabum

      Jolie histoire, mais le jéroboam aurait mieux fait d’ouvrir un débit de boisson plutôt que d’être débiteur envers ses contemporains !

      Radix


      • C'est Nabum C’est Nabum 1er février 08:30

        @Radix

        à la vôtre mon ami
        Voilà un commentaire que je mettrai à votre crédit


      • hervepasgrave ! hervepasgrave ! 30 janvier 21:25

        bonsoir,
        Oui c’est un genre d’histoire qui se colporte depuis la nuit des temps. Mais comme beaucoup d’histoires sur la vie et les actions qui en suivent,il n’y a jamais de moral.Car elle sont quand même immorale ,non ?
        Je connais plein d’histoires de ce genre, qui viennent de toutes les latitudes,mais le seul regret, c’est la morale est laissé au lecteur.C’est maigre de mon avis. A la rigueur nous pourrions penser au pouvoir,à la puissance ,à la cupidité une fois arrivé....mais l’éternité serait a bannir,c’est une fausse excuse ?
        Ceci dit,j’aime ces histoires,mais elles sont faussement moraliste et laisse un gout amère.Cela exsangue la réalité (fictives) Bah ! il faut bien avoir l’esprit en l’air et se laisser prendre au jeu.


        • C'est Nabum C’est Nabum 1er février 08:31

          @hervepasgrave !

          Je manque sans doute de talent


        • hervepasgrave ! hervepasgrave ! 1er février 17:34

          @C’est Nabum
          Bonjour, non je m’exprime pas sur le talent(d’ailleurs je ne suis pas qualifié pour cela et quel droit supérieur pourrais-je invoquer ?) ,et je m’attends plus a des histoires qui pourraient ,non pas faire rêver des vieux.Car ici il n’y a certainement pas beaucoup de jeunes,adolescents.Mais par contre il est vrai que j’aurais aimé entendre peut-être autre chose ! Il ne s’agit pas de décréter quoi,mais autres choses.Qui serait peut-être de l’ordre d’une histoire a se réapproprié et raconter aux enfants ou aux jeunes.Je suppose qu’ici à lire les articles,les commentaires les gens ont une certaine culture et voudraient peut-être si ce n’est du nouveau ,une autre forme, pourquoi pas un détournement ??
          Mais ne te biles pas tout cela n’est pasgrave.C’est histoire de parler !


        • juluch juluch 30 janvier 22:14

          Une jolie histoire.....


          C’est inspiré d’un des Rois Biblique ??

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