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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > L’étonnant destin d’Ulrich Inderbinen

L’étonnant destin d’Ulrich Inderbinen

Le nom de ce Valaisan est totalement inconnu en France, excepté dans le milieu des guides de haute montagne. Et pour cause : cet homme, dont l’histoire est intimement liée à celle du mythique Cervin (4478 m), est une véritable légende de l’alpinisme. Non parce qu’il a ouvert des voies inexplorées ou conquis de lointains sommets, mais en raison de son exceptionnelle longévité...

Le 19e siècle est sur le point de s’achever lorsque, le 3 décembre 1900, naît un garçon au foyer d’un couple de paysans de Zermatt. La superbe et très chic station de montagne valaisanne que nous connaissons aujourd’hui n’est alors qu’un village niché dans une haute vallée alpine à plus de 1600 m d’altitude. Environ 750 habitants y vivent, principalement de l’élevage, des produits laitiers, de l’artisanat, et d’une activité encore embryonnaire mais appelée à se développer : guide de montagne.

Ulrich n’est pas le seul enfant de la famille : il grandit parmi ses huit frères et sœurs en gardant le bétail dans les alpages de Zmutt, et en vendant, durant l’été, des edelweiss aux touristes montés là pour admirer la silhouette du majestueux « Matterhorn », rendu célèbre depuis la dramatique « première » du 14 juillet 1865. Une ascension qui reste encore aujourd’hui attachée au nom d’Edward Whymper et, en France, à celui du chamoniard Michel Croz, décédé lors de la tragique chute qui marqué la descente et coûté la vie à 4 hommes.

Dès son adolescence, Ulrich abandonne les travaux agricoles pour des métiers artisanaux alors très demandés dans un village en plein essor où se construisent des hôtels et où, depuis l’année 1891, il est possible d’accéder par le train à crémaillère qui monte de la vallée du Rhône depuis la petite ville de Visp (Viège). On peut même, depuis 1898, être transporté à 3135 m d’altitude grâce à une deuxième ligne à crémaillère qui dessert le Gornergrat d’où la vue sur les géants du Valais est sublime. La Grande Guerre met toutefois un frein au développement du village, et Moritz, un oncle d’Ulrich, voit son activité de guide réduite durant quelques années.

À 20 ans, Ulrich Inderbinen descend dans la vallée parfaire sa formation militaire avec d’autres jeunes de Zermatt, tout heureux que la Suisse, grâce à sa neutralité, ait pu échapper à la boucherie des tranchées de 14-18. C’est approximativement à cette époque que les touristes commencent à revenir dans la haute vallée. Parmi eux, un nombre croissant d’aspirants alpinistes, notamment britanniques, bien décidés à se confronter aux sommets du Valais, à l’image des vogues identiques que l’on connaît désormais dans l’Oberland bernois, dominé par la célèbre trilogie Eiger-Mönch-Jungfrau, ou la vallée de Chamonix, indissociable du Mont-Blanc, de l’Aiguille Verte ou des Grandes Jorasses.

En 1921, Ulrich décide de devenir guide comme son oncle Moritz. Mais le garçon n’a pas d’expérience. Qu’à cela ne tienne, armé de quelques conseils et de sa détermination, il part à son tour à la conquête du redoutable Cervin en compagnie de sa jeune sœur Martha (19 ans) et de son ami Alfred. Martha est en jupe longue et chaussée de ses brodequins de travail ; quant aux garçons, ils portent leurs bottes militaires ! Amorcée à 2 heures du matin à la lumière de lanternes depuis la Hörnlihütte*, l’ascension est pourtant une réussite : en 4 h 30 environ, les alpinistes néophytes sont au sommet du légendaire Matterhorn.

Il faut toutefois attendre 1925 pour qu’Ulrich Inderbinen, après quelques ascensions probatoires décroche le sésame qui lui permet de s’inscrire à la Compagnie des guides de Zermatt. Aussitôt il se met au service de ceux que l’on nomme à Chamonix les « Monchus », ces Messieurs sportifs plutôt fortunés et parfaitement équipés qui veulent inscrire sur leur livre d’or quelques-uns des plus spectaculaires sommets alpins. Hélas ! les « courses » ne sont pas si nombreuses et il n’y a pas de quoi gagner sa vie confortablement, les alpinistes en quête de sensations sur les parois valaisannes étant encore trop rares pour faire vivre l’ensemble des guides de Zermatt. Par la force des choses, la plupart continuent d’exercer leurs activités d’élevage ou d’artisanat entre deux engagements. L’hiver venu, le développement du ski leur permet néanmoins de gagner plus en se faisant moniteurs. C’est le cas d’Ulrich Inderbinen dès 1931.

Durant les années 60, les choses évoluent de manière spectaculaire en matière d’alpinisme. La deuxième guerre mondiale est désormais loin derrière et l’économie des pays développés connaît un essor sans précédent, propice aux voyages et à la découverte des grands sites. Zermatt en profite pour s’équiper en nouveaux hôtels et en remontées mécaniques modernes pour accueillir, l’été les randonneurs et les alpinistes, l’hiver les skieurs qui, depuis 1945, se pressent toujours plus nombreux sur les pistes.

Les années passent et Ulrich Inderbinen se forge une réputation de force de la nature. Derrière l’église de Zermatt, il vit avec son épouse, Anna Aufdenblatten épousée en 1933, dans une maison qu’il a construit de ses propres mains et qui est chauffée au seul feu du bois des buches qu’il continuera de fendre jusqu’à ses 100 ans. On ne lui connait qu’une interruption dans sa carrière de guide : dix jours de repos à la suite d’une mauvaise chute sur un passage de glace l’année de ses 70 ans. Et il faut encore attendre 4 ans de plus pour qu’il consulte pour la première fois un dentiste.

À 82 ans, Ulrich se lance dans la compétition de ski. Après une dernière participation à la course des guides de Zermatt quatorze ans plus tard, il arrête le ski. Mais surtout il met fin cette année-là à son activité de guide après avoir gravi une dernière fois le Matterhorn dans le cadre des festivités marquant le 125e anniversaire de la conquête du prestigieux sommet. Ulrich est alors âgé de... 96 ans ! Durée de la course : environ 4 heures, moitié moins du temps réalisé par d’autres hommes beaucoup plus jeunes venus commémorer l’exploit de Whymper et de ses compagnons.

Il est toutefois temps de raccrocher cordes et piolets. En matière de compensation, le fervent catholique qu’est Ulrich Inderbinen est, cette même année 1996, reçu à Rome en audience privée par le pape Jean-Paul II, lui-même grand amateur de sport et fin connaisseur des exploits du Valaisan.

En matière d’alpinisme, Ulrich n’a qu’un regret durant ses vieux jours : ne pas avoir pu, à 92 ans, effectuer l’ascension du Kilimandjaro à cause d’un véto de ses proches. Devenu le Valaisan le plus âgé, il meurt durant son sommeil le 14 juin 2003 dans sa 104e année.

Entre 1921 et 1990, Ulrich Inderbinen a gravi 370 fois le Cervin. Il est considéré comme un héros par les habitants de Zermatt, à tel point qu’une très belle stèle à son effigie entretient dans la mémoire des visiteurs de la station valaisanne le souvenir de cet homme exceptionnel à bien des égards. 

 

Nom d’un refuge situé sur un épaulement du Cervin à 3260 m d’altitude, au pied de l’arête du

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14 réactions à cet article    


  • foufouille foufouille 5 avril 2014 12:06

    bof. 104 ans est pas super vieux


    • Fergus Fergus 5 avril 2014 12:53

      Bonjour, Foufouille.

      Il est vrai qu’il y a de plus en plus de centenaires. Mais en 2004, les personnes de 104 ans étaient encore très peu nombreuses, à tel point qu’à sa mort, Inderbinen était le plus âgé du canton du Valais. Mais l’étonnant réside surtout dans sa longévité professionnelle et dans sa capacité à escalader le Cervin à 96 ans.


    • Emmanuel Aguéra Emmanuel Aguéra 5 avril 2014 20:28

      Salut, et... oui, 1200 m de dénivelé en 4 h à 96 ans, je signe tout de suite, moi. smiley


    • Fergus Fergus 5 avril 2014 22:23

      Salut, Manu.

      Je crois que nous signerions tous.

      Bonne nuit.


    • Fergus Fergus 6 avril 2014 10:26

      Oups ! Je m’aperçois que j’ai fait une coquille dans le texte : lors de sa dernière ascension du Cervin à l’occasion du 125e anniversaire, Inderbinen était âgé de 90 ans et non de 96 comme je l’ai écrit. Cela ne retire évidemment pas grand chose à son exploit, mais je suis désolé de m’être mal relu. Toutes mes excuses aux lecteurs.


    • Fergus Fergus 6 avril 2014 10:31

      Précision supplémentaire : 1996 est l’année où Inderbinen a arrêté définitivement son activité de guide. Entre 1990 et cette année-là, cette activité s’était limitée à des courses de montagne d’une difficulté réduite, ce qui est aisément compréhensible. 


    • julius 1ER 5 avril 2014 14:24

      @l’auteur,

      quel bel exemple pour les jeunes de 60 ans !!!

      • Fergus Fergus 5 avril 2014 16:31

        Bonjour, Julius.

        Effectivement, surtout lorsqu’on sait à quel point il est déjà difficile d’atteindre la Hörnlihütte, environ 1600 m de dénivelée au-dessus de Zermatt ! A nos âges, on préfère monter dans les alpages de Zmutt (300 m de montée) pour profiter des terrasses en buvant une bonne bière.


      • Jean d'Hôtaux Jean d’Hôtaux 5 avril 2014 15:33

        Bel article Fergus et bel hommage !

        Cordialement !

        • Fergus Fergus 5 avril 2014 16:34

          Bonjour, Jean.

          Merci pour ce commentaire. Dommage que je n’aie pas une bonne bouteille valaisanne de fendant ou de johannisberg pour boire à la santé d’Ulrich. Je me contenterai d’un pinot gris.

          Bien à vous !


        • alinea Alinea 5 avril 2014 23:12

          Fergus : où est l’égalité là dedans, hein ?
          Bon sang, que les montagnards sont beaux ! Les marins aussi mais ils perdent en « gratuité », les marins souvent vont pêcher !! Il y a quelques figures comme ça, mais si âgées, oui, ça impressionne !
          Quand je pense que j’ai failli loupé cet article en m’attisant plus haut sur un article de haine ! je finis bien ma journée, merci Fergus pour cette rencontre


          • Fergus Fergus 6 avril 2014 09:19

            Bonjour, Alinea.

            Merci pour ton commentaire.

            Les montagnards, comme les marins, ont souvent, pour conduire leur vie, une attitude humble dictée par les éléments qu’ils affrontent. Cela a été le cas d’Ulrich Inderbinen pour qui une vie simple en harmonie avec son environnement a toujours été une forme de philosophie, même s’il ne l’a jamais conceptualisé de cette manière.

            En matière de longévité, il a existé également un guide de Grindelwald (Oberland bernois) qui est resté très longtemps en activité. J’ai malheureusement oublié le nom de cet homme, mais le plus remarquable a été sa vie de couple : chaque année, pour fêter leur anniversaire de mariage, les deux époux partaient à l’assaut du Wetterhorn (3692 m) dont la redoutable face nord domine la station ; une tradition qu’ils ont maintenue jusqu’à l’âge de... 75 ans.

            De belles histoires qui nous permettent de garder le moral face à la médiocrité politique à laquelle nous sommes confrontés.


          • jeanclaude 6 avril 2014 14:01

            Il y a encore des articles qu’on aime lire.

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