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La disparition

Règlement de Conte sur la Loire.

Il était une fois un écrivaillon, un plumitif lapidaire qui eut un jour ce qu’il prit pour un honneur, le plaisir de voir son nom imprimé sur un opuscule. Lui qui avait grandi dans l’amour du livre, il ne pouvait que s'enorgueillir de pareille consécration, fut-elle parfaitement illusoire et locale puisque son livre n’apparaissait que dans quelques confidentiels lieux de vente alentour. Il se suffisait de cela, espérant qu’un effet boule de neige allait le propulser en tête des ventes. Il se trompait amèrement, l’orgueil vous pousse souvent à ne pas voir lucidement la réalité en face.

Tant bien que mal, il se fit une raison, son statut de plume locale devait le satisfaire et il lui fallait s’en contenter pour briller dans son petit microcosme. Il avait au moins la fierté de promener dans son baluchon cet ouvrage qu’il proposait autour de lui ; c’était devenu une obsession, un rituel qui ne manquait pas d’exaspérer amis et relations.

Le temps passa ainsi et bien maigre était son pouvoir de diffusion. Il avait enfin admis qu’il n’avait aucune chance de se faire une place dans un quelconque panthéon littéraire mais le seul fait de voir son nom dans un générique éditorial suffisait à lui mettre un peu de baume au cœur. C’était pour lui un bâton de maréchal, un trophée dont il se satisfaisait, sa porte d’entrée dans la confrérie des gens de lettres.

Puis le vent tourna, un vent mauvais souffla de la terre, vint agiter les saules et les rives de la Loire. Les oiseaux se cachèrent, les rongeurs claquèrent des dents. La tempête cingla, violente et brutale, imprévisible et soudaine. Qu’importe les désillusions passées, il pensait pouvoir s’en aller en laissant graver sur le marbre les quelques mots qu’il avait couché sur le papier.

Hélas, le sable est mouvant et la mémoire fugace, la rivière emporte tout sur son passage quand elle se met en colère et les écrits s’envolent pour éviter d’être submergés. Lui qui avait cherché refuge ailleurs découvrit que dans son ancienne demeure, toute trace de son passage avait été soigneusement effacée. Il était tombé dans l’envers du décor, absorbé par une ogresse qui l’avait jeté dans un puits sans fond.

Son livre n’existait plus, son nom était mis à l’index. Il avait été retiré de la liste des auteurs par une main vengeresse aussi sournoise qu’amnésique. Celle-là avait oublié qu’il avait en son temps contribué un tant soit peu à la renommée de la place ou à défaut à un peu de rentrée financière. On lui déniait ce passé qui fut acceptable à défaut d’être mémorable, la faute était donc si grande de vouloir s’émanciper de cette maison ligérienne ?

L’écriveur n’était plus auteur, ce titre passé lui était récusé dans la maison. Il devait se murer dans le silence puisqu’il avait promis de ne pas salir les souvenirs passés. Mais là était agression qui n’était pas de son fait, coup de poignard dans le dos et censure plus odieuse encore. Il ne pouvait digérer l’affront d’une disparition qui le condamnait à l’absence, à la non existence tout en rayant d’un trait de plume son nom dans la table des matières.

Il rongeait son frein, se demandant comment laver la perfidie. Il n’avait dans sa poche qu’une langue bien pendue, un art consommé de mettre en fiction les frictions de l’époque. Son aventure allait faire conte pour régler ces mauvais comptes d’hier qui font les bons ennemis de demain. Il répliqua, le verbe haut et le mot vengeur. On le rayait, il s’en faisait un atout pour célébrer sa liberté et proclamer la trahison. Le point final serait fatal !

Naturellement, tout ceci n’est que communication subliminale, message fort peu sage et codé, aventure à décrypter au pays des devins et des gens bien informés. Les dés sont jetés, les jeux sont faits et la plume s’envole bien loin de son nid de poule mouillée. Les prises de bec ne sont jamais bonne conseillère, le colporteur ne portera plus dans sa charrette les ouvrages d’alors. La pistole s’est fait le complice d’un déni de paternité. Qu’importe ce coup bas, il ne doit pas rester silencieux. Je préfère mourir les armes à la main que les larmes coulant de mes yeux bandés.

Oisivement sien.

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Le temps a passé, la blessure demeure même si la rupture a permis une nouvelle rencontre, bien plus belle et plus profitable que la précédente. J’ai découvert un véritable éditeur, un passionné capable de partager l’aventure du livre avec ses auteurs sans chercher à mettre en avant des prérogatives aux motivations incertaines . J’ai perdu à jamais ces deux premiers livres disparus corps et bien dans une tempête qui laissera forcément des cicatrices et des incompréhensions. Ce coup de tabac fut salutaire car un roman va naître prochainement sous une couverture pleinement choisie pour voguer vers des horizons plus sereins.

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6 réactions à cet article    


  • juluch juluch 29 mai 12:18

    Vous parlez du livre écrit à deux ??,


    • C'est Nabum C’est Nabum 29 mai 13:41

      @juluch

      Non
      Des deux titres précédents
      Les Bonimenteries du Girouet
      Les Bonimenteries du Val d’Or

      perdus corps et biens


    • Tribidule Tribidule 29 mai 12:56

      Fausse modestie et fausse confession

      « ....l’orgueil vous pousse souvent à ne pas voir lucidement la réalité en face. »
      C’est souvent le cas chez ceux qui se voient lapidaire alors qu’ils s’étalent mollement


      • C'est Nabum C’est Nabum 29 mai 13:41

        @Tribidule

        Vraie désespérance

        Mais ça ne vous touche pas


      • Tribidule Tribidule 29 mai 17:08

        Mais si mais si
        J’ai dû moi même renoncer ,avec désespoir, à partager les aventures de Tarzan. Une mauvaise chute et le manque de liane adéquate dans nos régions.

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