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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Le bien le plus précieux

Le bien le plus précieux

Fable dominicale

L’écorce de saule blanc.

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Nous retrouvons Lilith, devenue capitaine à féminité découverte. Sa réputation sur la rivière Loire est telle que plus personne ne cherche à mettre en doute sa capacité à diriger un équipage de solides gaillards et des chalands de fort tonnage. Sur la Loire, la dame était si respectée que nul désormais ne se serait aventuré à lui manquer de respect. Quant aux marchands, hautains et imbus d'eux-mêmes, ils ne voyaient en elle qu'une belle femme, tout à fait digne assurément, de devenir leur épouse.

Lilith repoussait leurs assauts : elle avait célébré ses noces avec la marine de Loire ; ce bonheur semblait la combler totalement et personne n'avait à se mêler de la vie privée de la dame. Pourtant il se trouvait toujours, dans quelques villes, des hommes prêts à la combler de présents pour conquérir le cœur de la belle marinière.

Les cadeaux n'avaient rien à voir avec ceux que l'on peut faire de nos jours. Les hommes de ce temps-là respectaient trop l'argent pour le jeter par dessus bord. Ce qu'ils avaient gagné à la sueur de leur front ne pouvait aisément quitter leur poche. Les cadeaux, à l'époque, étaient d'abord le fruit d'un travail personnel, d'une création ou bien d'une action retentissante.

Lilith reçut ainsi quelques présents qui exprimaient à la fois l'inventivité des gens de Loire et la passion qui brûlait dans les veines de ses soupirants. Ils laissèrent à la postérité des offrandes, plus précieuses encore que la descendance qu'ils espéraient de leurs vœux. L'histoire, si ingrate, a oublié ces hommes de bien qui, pour l'amour d'une dame, firent preuve d'une grande imagination.

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Le premier à se déclarer fut Barthélémy Bourcier. Issu d'une famille de La Charité sur Loire, ce monsieur fut un peintre émérite sur faïence. C'est lui, qui par amour pour la belle, commença à peindre des bateaux sur les plats de Nevers. S'il ne trouva pas les chemins de l'amour, grâce à lui, nous avons encore une belle iconographie pour la marine de Loire. Il poursuivit cet art délicat non pour satisfaire à une mode mais pour honorer celle qui s'était refusée à lui.

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Le deuxième usa d'un argument de poids pour convaincre la dame de s'unir à lui. Octave François Trésaguet, de Cosnes sur Loire mit au point une méthode révolutionnaire de fabrication des ancres marines. Il offrit sa première production à celle pour qui il se consumait d'amour. Lilith, nous le savons, n'étant pas de celles qu'on enchaîne, le remercia de ce cadeau merveilleux puis elle leva l'ancre sans un regard pour son soupirant. L'homme fit alors la prospérité de la région car Colbert lui confia la production des ancres de la Royale, mais rien de ce succès ne lui fit oublier le refus de l'indifférente marinière ….

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Du troisième, on ne connaît que le surnom. Partout dans les régions de l'Ouest, on le nommait « Le Grand neuf ! ». Il faut dire que cet étrange personnage avait une curieuse manie. Quand il voulait montrer quelque chose, il le pointait du pouce, un geste passé dans le jeu qui lui valut sa célébrité. « Grand Neuf étant en effet un expert dans le jeu de l'aluette, jeu de cartes et de mimiques. C'est lui qui, pour lui plaire, en offrit un superbe exemplaire à Lilith mais Madame n'était pas joueuse, surtout avec ce grand escogriffe. De ce jour cependant, les mariniers prirent l'habitude de jouer à l'aluette sur les bateaux lors des nombreux jours chômés. ….

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Le dernier fut un humble cordier de Montjean sur Loire dont seul nous est resté le prénom. Morin fabriquait des cordes en chanvre d'une incroyable solidité. Il n'était pas le seul à maîtriser cet art délicat ; ce n'est pas ainsi qu'il pouvait séduire Lilith. Il cherchait depuis bien longtemps à trouver quelque chose en rapport avec son art pour attirer l'attention de la dame. C'est en allant cueillir du chanvre, qu'un jour, il fit une curieuse rencontre. Un serpent sortait d'un puits où il venait de se désaltérer. Que se passa-t-il dans la caboche de Morin ? On ne le saura jamais mais il eut une illumination. Il inventa de quoi nouer, du moins le croyait-il, sa destinée à la dame. Quand il lui enseigna ce nœud merveilleux qui se défait facilement, Lilith le remercia d'un tendre baiser sur la joue. Il en eut les jambes qui se dérobèrent et se retrouva assis sur son séant. On appela ainsi le nœud en question mais la dame fila sans qu'on puisse l'attacher !

La dame allait toujours seule. Elle repoussait les avances et n'avait que faire des hommages de ses soupirants inventifs. Ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était la Loire et son équipage, qu'elle chérissait de la plus respectable des manières. C'est d'ailleurs cette passion qui la fit tomber dans les filets de celui qui n'avait rien demandé. L'histoire est amusante ; je vais donc vous la conter.

Il y avait sur l'un des bateaux de Lilith un pauvre marinier qui était sujet à des maux de tête épouvantables. Il souffrait le martyre ce qui ne l'empêchait pas de tenir son poste avec efficacité. Il faisait l'admiration de la dame, toujours attentive à ses hommes et qui aurait fait n'importe quoi pour trouver moyen de soulager ce bon marin.

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Un jour qu'elle faisait escale à Blois, elle croisa sur le pierré, un colporteur proposant des produits aussi différents qu'insolites. L'homme, venu à pied des monts du Forez, portait sur son dos une lourde caisse de bois qui renfermait ses trésors. Parmi ceux-ci une étrange petite fiole contenant une liqueur d'écorce de saule blanc. Lilith lui demanda à quoi pouvait bien servir ce breuvage et l'homme le lui conseilla pour apaiser les maux de tête.

Un bon capitaine pense toujours à son équipage : Lilith était de cette trempe-là. Elle dit, sur le coup de l'émotion, à moins que ce ne fût sous le charme de ce colporteur fort bien mis de sa personne, que si la potion avait l'effet annoncé, elle le prendrait sur le champ pour époux. Le colporteur fut si troublé par cette belle promesse qu'il offrit son remède sans demander le moindre écu.

JPEG La décoction d'écorce de saule eut un effet miraculeux : le marin oublia ses maux de tête et Lilith épousa sur le quai ce colporteur charmant. Le pauvre garçon pensait avoir décroché la Lune mais si Lilith était dame à tenir ses engagements, elle ne l'était pas à s'encombrer d'un mari. Elle le pria ainsi de poursuivre son métier et le laissa à terre alors qu'elle reprenait sa Loire. Elle avait fait d'une pierre deux coups : ayant désormais trouvé le moyen de soigner les maux de tête et de repousser définitivement tous ses soupirants.

Le colporteur qui venait de découvrir ce qu'on nomme le mariage blanc, continua à vendre son breuvage, remède d'exception, ce qu'il ignorait car il faudrait attendre bien des années avant de découvrir l'aspirine. Par un curieux clin d'œil de l'histoire, cette aspirine serait commercialisée en France par la société des usines du Rhône, en cette année 1908 où, depuis bien longtemps, la Loire avait perdu son aura et Lilith ses galants.

Il est possible que cette histoire vous donne quelques maux de tête. N'engraissez pas l'industrie pharmaceutique et préparez-vous une bonne décoction d'écorce de saule blanc. Même si vous n'avez aucune chance de voir Lilith en songe, vous soulagerez à coup sûr votre migraine. Dans la vie, on ne peut tout avoir, c'est la seule morale de cette fable.

Herboristement vôtre.

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18 réactions à cet article    


  • jef88 jef88 19 février 2014 10:25

    Une photo de Lilith en maillot de bain !
    Viiiiite  ! !


    • C'est Nabum C’est Nabum 19 février 2014 12:36

       jef88


      Je jèterai une voile pudique sur la dame 

    • claude-michel claude-michel 19 février 2014 10:29

      Très belle histoire mais moi c’est l’homéopathie...qui rejoint les plantes dans bien de potions.. !


      • claude-michel claude-michel 19 février 2014 10:31

        Pour information...la première gravure (en noir et blanc avec le château) est elle de Jacques Callot.. ?


      • C'est Nabum C’est Nabum 19 février 2014 12:37

         claude-michel


        La pilule eut été plus difficle à avaler ! 

      • C'est Nabum C’est Nabum 19 février 2014 12:37

         claude-michel


        Je ne sais C’est un cadeau de la vague ...

      • brieli67 19 février 2014 11:48

        foi de pharmacologue


        les saules décoctés macérés... en infusion (queue dalle en aspirine)
        un brouet bien âcre

        autre plante des rives : ulméraire des près
        et vus allez apprendre l’étymologie la formation du mot aspirine

        laReine des Près donc
        sa saveur muscadée, sucrée un peu Darjeeling 
        s’utilise encore en Pologne pour parfumer bières , cidres, hydromels



        • C'est Nabum C’est Nabum 19 février 2014 12:38

          brieli67


          Merci pour ces précisions botaniques

        • brieli67 19 février 2014 11:55

          aspirine du Rhône pardon

          un trésor de guerre piqué aux Allemnds et à Strasbourg en particulier !

          in wiki 

          En 1853, le chimiste strasbourgeois Charles Frédéric Gerhardt effectue la synthèse de l’acide acétylsalicylique, qu’il nomme acide acétosalicylique16 et dépose un brevet. Cependant son composé est impur et thermolabile. Le savant meurt trois ans plus tard et ses travaux tombent dans l’oubli.

          En 1859Kolbe réussit la synthèse chimique de l’acide salicylique, utilisé alors pour ses propriétés antiseptiques, mais c’est Felix Hoffmann, chimiste allemand entré au service des laboratoires Bayer en1894, qui, en octobre 1897, reprenant les travaux antérieurs de Gerhardt, trouve le moyen d’obtenir de l’acide acétylsalicylique pur. Il transmet ses résultats à son patron Heinrich Dreser (en). Ce dernier teste le produit sur le cœur de grenouille, son animal de laboratoire favori, et n’obtient aucun résultat probant. Hoffmann, persuadé de l’intérêt de la molécule (il s’en sert d’ailleurs pour soigner son père, qui souffrait de rhumatisme chronique et prenait jusque-là du salicylate de sodium), donne le médicament à des amis médecins et dentistes, qui le testent avec succès sur leurs patients pendant deux ans (effet antalgique et moins toxique pour l’estomac que le salicylate de sodium). Commence alors la production industrielle du médicament.

          Finalement, le brevet et la marque de l’aspirine sont déposés par la société Bayer en 1899 sous la dénomination d’Aspirin17. La préparation arrive en France en 1908 et est commercialisée par la Société chimique des usines du Rhône. Cependant, après la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles stipule que la marque et le procédé de fabrication tombent dans le domaine public dans un certain nombre de pays (FranceÉtats-Unis, etc.) mais pas dans d’autres (comme le Canada).


          • Richard Schneider Richard Schneider 19 février 2014 16:53

            Très utiles précisions, Brieli67. Je ne savais pas qu’Aspirin17 était le fuit d’une si longue histoire ...


          • brieli67 20 février 2014 13:27

            ET une saga alsacienne de la chimie strasbourgeoise...



            un autre vol : 
            les rayons X et Roentgen 

            et Max von Laue lycéen et étudiant strasbourgeois

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