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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Les hommes du bout du pont

Les hommes du bout du pont

Fable dominicale

Les voyageurs immobiles.

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Il était un métier qui vous laissait les deux pieds dans vos sabots, bien loin des chemins aventureux et des voyages au long cours. C'était une tâche ingrate, un labeur qui demandait des efforts de forçats pour bien peu de reconnaissance. Les hommes du bout du pont étaient les passeurs de la barrière, les bras qui se louent pour que se poursuive la route.

Le passage des ponts a toujours été une rude épreuve. La force du courant se décuple en cet endroit, poussée par les piles et la marche qu'elles occasionnent ; le pont est alors obstacle infranchissable à qui en ignore les secrets et les pièges. Chaque pont de notre Loire avait alors son équipe immobile d'experts du lieu, petites mains pour les voyageurs.

Quand un train de bateaux arrivait à la remonte, celui qui veillait au pied de l'arche marinière hélait ses compagnons d'infortune. La belle équipe se constituait bien vite pour favoriser le passage de ce monstre immense mesurant 180 mètres de long, transportant près de deux cent tonnes de fret. Il fallait de la force à n'en plus savoir et bien des astuces pour venir à bout de ce seuil formidable.

Bien sûr, les mariniers espéraient toujours ne pas avoir à recourir à leurs services, il n'y a jamais de petites économies. Quand le vent de galerne était de la partie, que le passage à la volée pouvait se faire, les hommes du bout du pont regardaient les bras ballants, les artistes de la manœuvre. Ils maudissaient ce souffle puissant qui leur retirait le pain de la bouche.

Mais quand la chance était de leur côté, les gars qui allaient sur l'eau avaient besoin d'eux. On ne passait guère de temps en palabres inutiles ou en négociations complexes. Le prix à payer était connu sur toute la rivière mais les gars du bout du pont ne pouvaient pas faire fortune avec ce travail si délicat car si leur responsabilité était immense, leur salaire était bien dérisoire, inversement proportionnel à la débauche d'énergie qu'il exigeait.

Combien de ces besogneux inertes avaient rêvé un jour d'aller à leur tour sur l'eau ? Ils imaginaient tous que la vie des mariniers étaient bien plus enviable que la leur. Curieusement, il en allait de même pour ceux qui allaient sur l'eau. Chacun envie le sort de son voisin, voit les avantages et rarement les inconvénients qui nuancent le jugement. Nul n'est jamais content de son sort, sur la Loire comme partout ailleurs …

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C'est un gars du bout du pont qui un jour franchit le pas. Il rêvait de voyage, d'aventure et de vent du large. Il avait toujours les yeux brouillés quand il ahanait en compagnie de ses compères sur la grande corde de chanvre ou la chaîne qui vous entaillaient toutes deux des mains devenues aussi calleuses que celles des vieillards. Il voulait en finir avec cette vie statique, il lui fallait franchir le pas, faire le grand saut. C'est ce qu'il fit !

On ne sait ce qu'il lui passa par la tête ce jour-là. Le bateau mère du train qu'il fallait haler s'appelait « Rêve de Gosse ! ». Le bonhomme y vit un signe du destin, une invitation à prendre son sort en mains . Il enjamba le parapet et sauta pour rejoindre les mariniers. Sans doute avait-il agi avec trop de précipitation, peut-être avait-il mal apprécié la distance ; personne n'en saura jamais rien.

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Le pauvre gars du bout du pont, s'écrasa sur le rebord d'une pile, se fracassa le crâne à quelques centimètres de son rêve. Juste avant de fermer les yeux à jamais, de disparaître dans les flots, il eut le temps de voir passer le second bateau, le tirot qui lui, avait un nom prémonitoire : « Gueule de Bois ! ». Il se dit que décidément ce n'était pas son jour, qu'il aurait dû prendre le temps de lire les signes du destin. Mais hélas c'en était fini de sa triste existence !

Ironie du sort sans doute, le sous-tirot, le troisième chaland de ce train de bateau s'appelait quant à lui « Rêve Brisé ! » Le gars du bout du pont était désormais un disparu des flots. Il aurait dû prendre le temps de faire mûrir son projet avant que de se jeter bien inconsidérément à l'eau. C'est la triste morale de cette histoire qui tombe à plat : il ne faut pas croire aux appels des sirènes, il est toujours prudent d'y réfléchir à deux fois quand on veut franchir le pas.

Quand vous passerez à votre tour sous une arche marinière, ayez une pensée émue pour ce pauvre gars qui a terminé sa route avant que de la commencer. Prenez bien garde de ne pas finir la vôtre en ce même endroit. La Loire est une dame rebelle. Elle ne se donne pas facilement et peut à tout moment vous imposer sa volonté.

Prudemment vôtre.

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2 réactions à cet article    


  • Vipère Vipère 30 décembre 2013 20:54

    Bonsoir Nabum

    Si votre marin malchanceux avait appelé son bateau « rêve d’ange » peut-être ne serai-il pas, passé de vie à trépas aussi bêtement ?

    A-t-on idée de se fracasser la tête dans un« rêve de gosse » et de mourir pour de bon, hors de son lit douillet, sans se réveiller comme d’ un mauvais rêve, avec la "gueule de bois  ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 31 décembre 2013 07:33

      Vipère


      Tout est possible et laissons parfois bonne part au diable dans les contes
      Les fées ont parfois autre chose à faire

      C’est souvent ainsi pour les nous, pauvres humains restés à quai ...

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