Lors du premier épisode de mes tribulations, le lecteur attentif aura pu remarquer que j’avais promis des scènes d’intense humiliation. Pourtant, mon stage de terrain à Chamarande aura semblé plutôt tranquille de ce point de vue. C’est que j’étais extrêmement préservé ! En retrait avec mon matériel photo, je n’abordais les étudiants que quand j’étais plutôt sûr de moi et des observations que je pouvais partager. C’était surtout mes deux collègues qui étaient donc sollicités et je pouvais discrètement apprendre les ficelles du métier.
L’épisode que je vais vous narrer aujourd’hui a été un peu plus brutal pour mon égo. En effet, à peine le temps d’un week-end après mon stage à Chamarande, je m’emparais de nouveau de mon matos photo pour une folle journée autour de la station d’Avon.

L’objectif de cette sortie : analyser les traces et indices laissés par la faune de la forêt de Fontainebleau, qui jouxte la station.
Alors autant vous dire que si l’identification des animaux me donne déjà du fil à retordre, l’analyse de leurs crottes, de leurs empreintes ou encore de leurs pellicules est, pour moi, aussi aisée que de jouer au bilboquet sans les mains. Pour corser un peu les choses, cette séance-ci se fait sans filet : je pars seul avec un groupe de 3 étudiants de M1 pour superviser et évaluer leur collecte d’indices et de traces. Et puis parce que la vie est supra juste, je me coltine le groupe des 3 étudiants experts naturalistes… Meuh oui ! C’eut été moins marrant sinon…
Mais bon, prenons les choses dans l’ordre, avec en premier l’arrivée à la station d’Avon. Il s’agit d’une station de biologie végétale et d'écologie forestière appartenant à l’Université Paris VII. On se rend bien compte qu’on va se trouver en plein dans la forêt quand on jette un coup d’œil à la carte du lieu qui nous est distribuée au début du stage. Notez que les nuances de vert sont dominantes…
Avant de s’en aller gaiement gambader dans les bois, un petit topo est présenté aux étudiants pour les sensibiliser au concept de la recherche de traces. Vu que mon expertise dans le domaine se limite à la connaissance des prouesses d’Aragorn à la recherche de 2 hobbits, j’ouvre bien grand mes deux oreilles.
Plumes, crottes, empreintes de pas ou encore arrosages de broussailles à l’urine, ces indices précieux permettent de détecter indirectement la présence de la faune sauvage, voire d’en apprendre d’avantage sur leurs mœurs ou encore leur santé. Si on à moins tendance à s’esbaudir devant la fiente d’un animal plutôt que son producteur, force est de constater qu’on a plus de chances de la trouver. En effet, les animaux génèrent nécessairement plus de traces que leur propre nombre puisque chaque jour, ils vont se balader, se nourrir, s’abriter et faire leurs besoins, générant ainsi moult traces. Par contre, ce n’est pas parce qu’il y a plus de traces d’animaux que d’animaux qu’elles sont facilement identifiables sur le terrain ! Oh que nenni mes amis !
Mais au final, j’ai moi même appris qu’en utilisant un brin de jugeote et de bon sens (l’observation de traces sur le bitume risque, par exemple, d’être peu fructueuse), et bien même le plus novice des pisteurs peut repérer rapidement des traces d’animaux sauvages. Une mise en garde cependant : on a tendance à penser d’abord aux traces les plus évidentes d’animaux comme les mammifères : or il ne faut pas négliger les traces laissées par une faune plus discrète comme les insectes (mues, toiles, etc…) ou encore les mollusques (coquilles, bave, etc…) !
En ce qui concerne le matériel pour la collecte, il faut bien sûr pouvoir prélever certains échantillons, avec beaucoup de précaution comme avec les crottes pour éviter la transmission de maladies. On utilise alors des sacs en plastique et la méthode du retournement-de-chaussette™ :
Pour les empreintes, on peut recourir au moulage. Gloire personnelle, le protocole que l’on a distribué aux étudiants vient d’un ouvrage issu de ma propre bibliothèque !
Oui bon je sais, c’est mon Copain des Bois, y’a pas de quoi être fier en fait…
Parfois cependant, les traces sont trop fragiles ou inaccessibles et l’on utilise des moyens d’enregistrement comme un appareil photo ou un dictaphone (car les sons, comme les chants d’oiseaux sont aussi des traces !)
Après la présentation de mon collègue, je me rendais compte que je ne pouvais esquiver plus longtemps l’inévitable : il allait falloir affronter la nature… Pire ! Les questions d’étudiants !
Nous nous sommes donc répartis en 3 groupes d’étudiants, chaque groupe partant dans une direction différente (pour ajouter l’angoisse de se paumer à toutes les autres angoisses…).
Il s’est avéré cependant que mes étudiants, assez autonomes, et très doués pour le repérage, étaient également assez réceptifs à mes conseils et suggestions. Ainsi, l’un d’entre eux avait un savoir ornithologique encyclopédique et bien que capable de distinguer plusieurs dizaines de chants d’oiseaux, ne s’était pas demandé comment enregistrer son relevé (un simple téléphone avec une option dictaphone suffit en fait, ou bien encore l’enregistrement d’un film). Ils ont également fait preuve d’une grande ouverture d’esprit quant à la variété de traces qu’ils pouvaient collecter (un d’entre eux a quand même pensé à prendre une feuille sur laquelle restaient les traces du passage baveux d’un escargot !).
Cependant, très vite, mon manque d’entrainement s’est fait sentir. Cela a commencé avec mon inaptitude à remarquer les traces :
_ Monsieur, ici, il y a une coulée de sangliers
(silence pendant lequel je me remémore avec peine que coulée de sangliers signifie le passage créé par les allées et venues d’une compagnie de sangliers)
_ Ah oui, très bien ! Où ça ?
_ Vous êtes en train de la piétiner…
Heureusement, il y a la technique du Maitre de conf’ fourbe : la question soudaine qui fait diversion !
_ Ah très bien, une coulée, mais sauras-tu me dire la direction empruntée par la compagnie ? Et n’oublies pas, si tu trouves une trace, il faut me montrer que c’est bien un sanglier !
(ouf) Heureusement pour moi, j’avais potassé un peu l’identification des traces d’animaux en forêt. Pour les mammifères, c’est en fait assez simple quand on a de bons réflexes. D’abord, il faut déterminer si l’on a à faire à des empreintes d’animal plantigrade, digitigrade ou onguligrade. Ca se dégrade ? N’ayez craintes, avec un schéma tout est plus clair :
Voici un animal plantigrade. Notez que le talon touche le sol. Ca vous rappelle quelque chose ? Et oui, nous sommes plantigrades, nous, humains (mais pas la peine de se gausser, les blaireaux le sont aussi).
Les mammifères digitigrades n’ont que les doigts et orteils qui touchent le sol, avec des coussinets ou pelotes qui forment le dessin des empreintes. C’est le cas par exemple de nos amis les clébards.
Enfin il y a les onguligrades, qui ne marchent que sur les bouts des doigts, le plus souvent renforcés par un sabot. C’est le cas de l’hydropote, que peu de gens connaissent ou encore de la mule dont tout le monde se fout.
Encore une fois, avec le recul, je juge que j’ai eu pas mal de chance et que j’ai réussi à ne pas trop me ridiculiser. Mais bon, je crois que je suis bien parti pour ressortir pour de bon mon Copain des Bois et multiplier les balades en forêt… J’espère qu’elles sont toutes équipées de WiFi tout de même !

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