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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Un drôle d’oiseau

Un drôle d’oiseau

Bonimenterie du Girouet

Bredouille et en quenouille !

Il était un homme malheureux comme les pierres qui affleurent au moment de l'étiage. Il avait la redoutable réputation d'être le plus malhabile des pêcheurs du pays. Le pauvre bonhomme avait beau s'escrimer, jamais il ne sortait la moindre prise. Ses confrères riaient sous cape, repéraient où il allait se poster pour fuir immédiatement ce secteur. Pour tous, il était porteur d'une malédiction piscicole : un mauvais œil de poisson sans doute !

C'était une époque où pêcher n'était pas un loisir mais une nécessité alimentaire. C'était aussi un temps où la Loire regorgeait de poissons ; la folie des hommes n'était pas encore passée par là. Le saumon, l'esturgeon et le brochet étaient les prises du roi, l'alose ne boudait pas notre rivière et les petites espèces permettaient d'assurer l'ordinaire. Chacun y trouvait de quoi satisfaire ses besoins de protéines sans rien connaître de ce mot étrange.

Alors, l'éternel pêcheur bredouille non seulement était moqué mais également montré du doigt. La moindre différence vous met en marge de la communauté ; la chose n'est ni nouvelle ni près de s'estomper. Cette étrangeté faisait de lui un paria, un être qu'il fallait éviter. Sans proches , sans amis, il était désespérément seul. Pire encore, nulle demoiselle n'aurait envisagé de marier sa destinée à ce porte-poisse, ce pestiféré de la rivière. Il se morfondait à la lisière du village, refusant d'accepter cet ostracisme qui pesait sur lui.

Il multiplia les expériences pour briser la malédiction mystérieuse qui était sienne . Il concocta de curieuses nasses, d'étranges dispositifs pour enfin réussir à piéger les hôtes de l'onde. Rien n'y faisait jamais ; il relevait des engins désespérément vides et, pour ajouter à son déshonneur, il se trouvait toujours un gamin,tapi dans un fourré, pour observer le « relevage » et porter bien vite la nouvelle …

Un jour, n'en pouvant plus de ce mauvais sort qui s'acharnait sur lui au-delà du supportable , il se décida à consulter un sorcier. Il n'était pas rare à l'époque que les gens d'ici aillent quémander les services d'un jeteur de sort, d'un rebouteux ou d'un barreur de feu. Ces personnages mystérieux avaient plus d'un tour dans leur besace et étaient capables des pires diableries.

L'éternel bredouille confia sa peine à l'homme des potions et des rituels. Celui-ci écouta attentivement ce récit qui lui semblait des plus banals. L'envoûtement passe aujourd'hui pour une hérésie des époques obscures ; prenez bien garde cependant de ne pas réveiller les forces occultes en méprisant leur existence ; vous pourriez vous en mordre les doigts !

Le pêcheur stérile avait frappé à la bonne adresse. L'homme avait commerce avec Lucifer ; il savait quoi faire. Il pratiqua une cérémonie dont je me refuse à vous dévoiler la teneur ; je ne souhaite pas être confronté à vos sarcastiques remarques d'incrédules. Ce que vous devez savoir c'est que le sorcier mit en garde notre piteux héros : « Je peux faire de toi un pêcheur redoutable. Mais prends bien conscience que ce mystère pourra à tout moment se retourner contre toi ! »

Le pauvre homme était dans un tel besoin de normalité, qu'il repoussa d'un revers de main cette mise en garde. Il n'avait qu'une idée en tête : être comme les autres et abolir cette fâcheuse particularité qui le mettait au ban de sa communauté. Ah ! pouvoir enfin trouver une compagne, effacer cette image de maudit collée à sa peau !

Le sorcier lui fit alors boire une tisane au goût amer. La potion était si mauvaise qu'il en eut des haut-le-cœur. Puis, étrangement, rien ne se passa et l'homme rentra chez lui avec le sentiment d'avoir été floué. Le sorcier voyait bien que son pouvoir était remis en cause ; il s'en moquait. Lui était certain de son fait ….

Le pêcheur impuissant se réveilla comme les autres jours. Rien n'était changé en lui. Il se dit qu'en allant le matin même en bord de Loire, il allait pouvoir constater si le miracle avait lieu. Il s'équipa et partit à cette heure magnifique où la brume flotte à la surface de l'onde. Le soleil pointait timidement au-dessus de ce rideau délicat.

Il s'installa dans un lieu isolé, en effet il avait pris l'habitude de fuir les regards et les curiosités mal placées ; bien lui en prit car ce qui se passa alors l'aurait condamné, à coup sûr, au bûcher. Il voulut se mettre en action, tendre ses engins mais il sentit son corps se transformer comme s'il se contractait, se dissolvait, explosait intérieurement. Il perdit connaissance.

Quand il retrouva ses esprits, il survolait la rivière. Il planait si haut qu'il n'en croyait pas ses yeux. Que se passait-il ? Il se sentit soudain fondre sur l'eau. Il piqua, telle une pierre qui tombe d'une falaise, et plongea dans la Loire. Il en ressortit avec un beau brochet entre ses serres. Il était devenu un grand oiseau pêcheur : un magnifique rapace piscivore que nul n'avait jamais observé chez nous.

En quelques voyages, il avait empli sa besace. Le charme pouvant se briser, une nouvelle explosion se fit en lui et il retrouva son aspect humain. Il rentra, fier comme Artaban, voulant montrer à qui voulait bien y prêter attention, sa pêche miraculeuse. La nouvelle circula dans le pays comme une traînée de poudre ; la foule des curieux se précipita pour voir le prodige.

Passée l'euphorie de ce retour en considération, l'homme découvrit bien vite qu'un autre mystère planait désormais sur lui. Devenu l'objet de nouvelles rumeurs, jalousé par ceux qui, jusqu'à ce jour mystérieux, étaient plus habiles que lui dans l'art de la pêche, il fut encore plus pisté qu'auparavant. Il devait se cacher pour partir à la pêche, chercher des endroits de plus en plus éloignés, de plus en plus secrets.

Il n'en pouvait plus, d'autant que les dames n'avaient toujours pas tourné leurs regards vers lui et que sa vie redevenait un calvaire. Il s'en retourna voir le sorcier. Il avait été prévenu, lui fit remarquer ce dernier, il devait assumer ce qu'il était désormais impossible de défaire. La seule chose que le magicien pouvait pour lui, c'était de le maintenir définitivement dans son état animal.

Le pauvre homme n'eut pas longtemps à réfléchir. Il prenait un tel plaisir, si haut dans le ciel, qu'il accepta sur le champ et but une nouvelle potion sans se soucier de son amertume. C'est par la fenêtre qu'il quitta définitivement sa vie d'humain et cette masure diabolique. A la vue de tous désormais, un nouvel oiseau planait dans le ciel de Loire.

La chose aurait pu en rester là. Mais le sorcier était un homme négligent et bien peu ordonné. En suivant des yeux le départ de ce bel oiseau, il s'était penché par la fenêtre pour observer son œuvre. Il y avait laissé sa fiole …

Une vagabonde passa par là, une pauvre hère sans âge que la vie avait maltraitée. La pauvrette allait par les chemins quémander ou voler sa pitance. Elle vit cette bouteille étrange ; elle avait grand soif et but ce breuvage si amer.

C'est depuis ce jour que, dans le ciel de Loire, on vit voler un, puis deux rapaces et par la suite, une nombreuse nichée. Les hommes appelèrent cette nouvelle espèce « Balbuzards pêcheurs ». Est-ce parce que les premiers d'entre eux avaient été un temps des humains repoussés de tous ? Toujours est-il que le bel oiseau vole bien haut dans le ciel, qu'il fuit la présence des curieux et qu'il se cache, pour faire son nid, dans la noirceur d'une forêt touffue.

Ces êtres autrefois disgraciés, qu'on les laisse en paix : ils ont enfin trouvé le bonheur, c'est bien la seule morale de cette histoire ! Celui à qui l'on n'accorde pas de place ici-bas peut toujours trouver sa voie dans un ailleurs qui lui appartient. J'en sais qui passent leur vie sur ou sous l'eau, d'autres qui explorent les profondeurs de la terre ou les sommets de nos montagnes. Il n'est pas besoin de consulter un sorcier pour fuir la triste réalité de nos misérables vie au ras du sol. Chacun peut trouver son royaume.

Aériennement leur.


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20 réactions à cet article    


  • kalachnikov lermontov 30 juin 2014 13:45

    Pour vivre heureux, vivons cachés.
    La plus grande plaie, c’est la tyrannie du collectif ; c’est la matrice de tous les malheurs. Une société fonctionne toujours ainsi : elle érige un bien en valeur absolue et s’échine à créer un homme moyen qui entre dans ce canon. Elle sacrifie toujours ce qui dépasse et n’entre pas dans la cadre, en bien comme en mal.


    • C'est Nabum C’est Nabum 30 juin 2014 14:56

      lermontov


      Moi, je me moque un peu de ce standar canon, de cet humain modèle. Je suis un peu perché et ça se remarque vite ...

    • kalachnikov lermontov 30 juin 2014 15:39

      Certes, mais c’est pénible toujours de devoir vivre le coeur en fête parmi les morts.

      Ce bon Guillaume dit tout là :
      http://bac-francais.hyadex.fr/ecrivains/guillaume-apollinaire/alcools/la-maison-des-morts.htm


    • C'est Nabum C’est Nabum 30 juin 2014 16:14

       lermontov


      Apollinaire était lui aussi une drôle d’oiseau



    • kalachnikov lermontov 30 juin 2014 17:17

      Oui, un personnage très attachant, une sorte de compagnon de route pour moi depuis que je suis ado.

      Votre texte, c’est une création pure de votre main ou l’interprétation du folklore ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 30 juin 2014 17:43

      lermontov 


      Ce texte est une totale création
      Parfois je reprends des grands classiques du conte mais là, rien de tout ça.

      Il faut bien aller son bonhomme de chemin et se construire son univers propre 
      Merci à vous

    • Prudence Gayant Prudence Gayant 30 juin 2014 21:51

      Puisque cette histoire est sortie de votre imagination je ne peux laisser vagabonder mon envie de jeter une pointe d’ironie habituelle.

      Je suis allée sur google pour m’informer un peu plus sur ces oiseaux.
      La réalité est moins poétique que votre histoire de pêcheur stérile impuissant de fiole au goût amer et surtout de pauvre hère sans âge.

      • C'est Nabum C’est Nabum 30 juin 2014 22:24

        Prudence


        Les conteurs d’antan n’avaient pas à subir l’immonde rivalité et concurrence d’internet. C’est pas juste pour moi 


      • kalachnikov lermontov 30 juin 2014 22:41

        La Vérité, elle est dans le fait que vous ayez eu plaisir à narrer votre histoire et que quelqu’un ait eu plaisir à vous écouter, non ? Je disais cela à Alinéa l’autre fois : un film, un roman, c’est qq ch de faux, fictif ; mais les émotions que l’on ressent, elles, sont vraies.


      • Prudence Gayant Prudence Gayant 30 juin 2014 22:42

        Je ne peux décemment pas croire à l’histoire du pêcheur stérile impuissant buvant une fiole au goût amer bue également par une pauvre hère sans âge et créant toute une nichée de bébés-balbuzards-pêcheurs.

        Je ne crois déjà pas à l’histoire du type marchant sur l’eau !
        Grâce à vos contes je regarde systématiquement sur google et fais des recherches sur vos héros. 
        C’est un peu injuste de dénigrer google.
        Apparemment je dois être l’une des rares à faire des recherches sur google lorsque parait un de vos contes. En général les commentateurs commentent et c’est tout. j’aime en savoir un peu plus.

      • C'est Nabum C’est Nabum 1er juillet 2014 06:36

         lermontov 


        Oui, vous avez raison, c’est un si grand bonheur !

        Il y a aussi quelque chose comme un défi. Au début, les organisateurs disaient : «  UN CONTEUR ! Oh, les gens ne supportent pas ... »

        Depuis, il y a comme un léger changement ....

      • C'est Nabum C’est Nabum 1er juillet 2014 06:37

        Prudence Gayant


        Je me prétends Bonimenteur
        Je ne trompe personne
        Ma relation à la vérité n’est pas tout à fait certaine

      • Prudence Gayant Prudence Gayant 3 juillet 2014 00:22

        Et vous n’avez toujours pas remisé votre stylo rouge !


      • Prudence Gayant Prudence Gayant 3 juillet 2014 00:24

        lermontov,

        devez-vous encore valider un UV pour faire autant de compliment au professeur à la dernière minute ?

      • kalachnikov lermontov 3 juillet 2014 00:42

        Un compliment ? En l’occurence, je parle de cette idée saugrenue de réalisme qui est un bien vieux débat. Lorsque vous regardez un film, lisez un livre ou que sais-je, prenez-vous le temps d’aller voir sur google si ceci ou cela est vrai ? La vérité sur la genèse de ce volatile est accessoire ; ce motif est un prétexte à communiquer, transmettre certaines choses et en particulier des valeurs que personnellement je pense partager avec c’est Nabum. (il y aura peut-être désillusion un jour, on ne sait) 


      • Prudence Gayant Prudence Gayant 3 juillet 2014 23:24

        Lermontov

        Je n’ai absolument aucune honte à aller vérifier de la véracité des faits sur google.
        Saviez-vous que les babuzardspêcheurs avaient pratiquement disparu en France ?
        Il s’agit de connaissance de culture et j’aime cela. J’aime le réalisme. Les contes ne me valent rien car je dois absolument vérifier la véracité de certains faits exposés.
        Je lis énormément, les histoires me font rêver, mon esprit vagabonde librement mais je reviens toujours à la réalité. Toutes ces choses apprises en lisant ! 
        Une histoire merveilleuse bien écrite logique me plait plus qu’un conte bancal et irréaliste

      • kalachnikov lermontov 4 juillet 2014 00:24

        Salut, Prudence ;

        Je trouve étrange que vous invoquiez la honte ; vous placez en moi une intention que je n’ai pas du tout.
        Par contre, j’ai trouvé plutôt raide de votre part de dire que je flattais l’auteur. Ce qui n’est pas le cas pour cette simple raison que je suis musicien et compositeur et que le rapport de quelqu’un à la création m’intéresse, très simplement.
        En particulier, la thématique du conte m’intéresse et il se trouve que suite à ces échanges, j’en suis venu à me repencher sur la question de l’oralité et à avoir des idées. Je trouve cela plus gratifiant qu’un uv dont je n’ai cure ? (c’est quoi, d’ailleurs, un ultraviolet ?*)
        Mais encore une fois, vous vous trompez sur le sens du conte. Par exemple, les mythes grecs sont des contes complètement irréalistes ; leur objet n’est pas la copie/représentation du réel matériel ; ils font littéralement passer des concepts qui sont devenus universels et proverbiaux, des sortes d’archétypes (le mythe de Sisyphe, par ex). Comme j’y songe, c’est intéressant concernant les histoires que l’on raconte aux enfants ; leur objet est peut-être de socialiser, ie donner sens/expliquer le monde humain (la culture) qui est souvent absurde et antinaturel au possible, semblant hostile à un individu qui est en cours de développement, dont l’esprit se structure seulement. Ces enfants de segpa, par exemple, qui peuvent être difficiles, peut-être ne leur a-t’on pas raconté d’histoires sous des prétextes divers, pas réalistes, sans interêt, pour à la place les confronter au réel trop tôt, sans qu’il y soient psychiquement préparés, à travers cette satanée télé en particulier. Cul, violence, etc, ce genre de choses.

        Bon, comme vous voyez, j’adore partir en live, que ça bouillonne. C’est mon défaut à moi. Ne prenez pas mal ce que j’ai écrit plus haut, c’est juste comme ça, ça n’a guère d’incidence.

        (*je sais ce qu’est une uv ; on dit une , je crois, ’unité de valeur’ et sauf sottise de ma part.)


      • Prudence Gayant Prudence Gayant 4 juillet 2014 00:47

        lermontov

        Vous n’avez pas lu attentivement la première phrase de mon commentaire. 
        Je me souviens du Songe d’une nuit d’été. Qu’est-ce qu’un conte ?
        Le conte merveilleux et le conte fantastique me conviennent mieux dans ce cas.
        Ne vous souciez guère de mon humour potache il est dû au fait que me connectant avec quelques heures de décalage, j’arrive avec tellement de retard que je peux lire la totalité des commentaires et certains me font réagir plus particulièrement que d’autres. Avec assez souvent des réactions épidermiques.


      • Prudence Gayant Prudence Gayant 3 juillet 2014 00:21

        Nabum


        Je n’ai pas aimé votre façon de réintroduire les balbuzardspêcheurs en région Centre. 
        Certains de vos billets me conviennent mais pas tous, c’est comme au spectacle, l’artiste ne peut plaire à tout le monde. 
        Je ne vous crois pas menteur.







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