Chez un bouquiniste d’un quai de la Seine, je trouve, un jour, Curiosa, une petite revue de 2è rayon, depuis longtemps disparue. Pour ne pas aggraver l’indécence ambiante et contenir l’ordre public dans le désordre que vous connaissez, je retire aussitôt du commerce, pour une somme modique, cet opuscule licencieux. L’âme et le corps blindés par 30 ans d’apostolat au service de l’humanité décatie, je me plongeais derechef dans l’étude des cas cliniques éloquemment exposés et plaisamment illustrés. Un des articles, je m’en souviens, parlait de la pétomanie dans son expression artistique. Cet art musical fort prisé de nos aïeux a disparu aujourd’hui victime de l’évolution des goûts, d’un changement alimentaire et, aujourd’hui, des écologistes radicaux qui prétendent qu’il nuit à la couche d’ozone.
Je rangeai cet illustré désuet dans mon cabinet des curiosités. Son souvenir fut réactivé par l’additif opportun fait par Gasty en juin dernier à la série remarquable d’articles de Don Léon sur les instruments insolites. Musicologue que je déclare d’utilité publique, Gasty le magnifique comblait un oubli en attirant l’attention sur un instrument - certes primitif car remontant à la genèse de la vie mammiférique - mais dont l’universalité ne peut être niée. Avec une technicité qui n’excluait pas la délicatesse, il remettait à sa place l’instrument injustement écarté. Des censeurs n’aimant pas la World music l’ont écarté des colonnes du média citoyen. Les vrais mélomanes furent chagrinés par cet ostracisme malsonnant. Pour ma part, impressionné par le courage qu’il a fallu à Gasty pour sortir de l’oubli et aussi de l’opprobre, avouons-le, l’instrument, j’avais tenu à le remercier en apportant une contribution certes modeste mais autorisée par une expertise ancienne sous forme d’un témoignage que je tiens à la disposition de Mireille Dumas. J’y exprimais tout ce que j’en sais et puis en dire :
« Je me permets d’ajouter quelques compléments à votre belle défense et illustration. Autoportable, il ne se fait pas remarquer. C’est aussi le seul instrument qui permet de s’applaudir soi-même. Un détail peu connu : il a failli connaître la gloire avec Karajan à la Philharmonique. Il avait voulu introduire, dans les instruments à vent, un pétomane à la sonorité exceptionnelle. Le syndicat des grosses caisses refusa. Lé méthane dégagé aurait perturbé les vibrations du xylophone. L’artiste repoussé sombra dans les drogues dures. Le charbon de Belloc lui fit perdre son talent. On n’en entendit plus parler.
Mitzou-Mitzou, des Nuls, avait réussi à rendre populaire et montrait - en gros plan – le musicien au travail. On se rendait bien compte que seul un artiste complet peut y réussir. L’effort s’accompagne d’une mimique expressive qui épouse toutes les subtilités de la partition. Ce doit être un athlète car l’effort exige des abdominaux d’acier. C’est aussi un instrument capable de tout : à l’opéra, à lui seul il simulera l’orage dans tous ses vibratos ; dans le lieder, il enrichira le piano car, parfumé éventuellement à la marjolaine, il enveloppera l’atmosphère de la suavité romantique qui incline à l’abandon des sens.
J’aurais aimé pouvoir l’opposer au rot, son équivalent antipodique. Cette éructation mal sonnante, émanation délétère d’un estomac maladif. Bref, incongru, involontaire, remarquez le petit « Oh pardon ! » confus qui le ponctue, les doigts sur la bouche pour l’étouffer, à l’opposé de la mine satisfaite, joviale, détendue et le soupir d’aise qui conclut la partition réussie.
Mais le temps presse et je dois m’interrompre, appelé par une répétition urgente.
Votre dévoué… etc ».