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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Une histoire magique

Une histoire magique

Pour changer un peu, il m’est venu l’envie de vous raconter ce genre d’histoire qui, non dépasse la fiction, mais le conte. Une histoire magique en somme. En fait, les circonstances sont pour beaucoup, comme cette accumulation de faux pas, comme ces risques pris démesurément, comme cette rencontre d’un inconnu avec sous son bras un petit dessin avec un des plus grands facteurs au monde de pianos, comme en fait tout qui vu après coup, de loin apparaît comme invraisemblable de facilité, comme si toutes les pièces d’un puzzle s’étaient mises en places car elles étaient là, quelque part, prêtes à être assemblées. Le destin diraient certains, le talent d’autres, en fait un peu de magie et un conte qui est arrivé.

C’est Cristofori qui au XVIIIe a inventé le piano qui s’est distingué du clavecin par des cordes non plus pincées, mais frappées permettant une plus grande liberté d’interprétation (en italien "pianoforte" car on pouvait jouer aussi bien doucement (piano) que puissamment (forte)). Mon introduction sur le piano s’arrête là car ce n’est pas l’objet de cette humeur. Cette histoire, en quelque sorte magique, vous l’aurez deviné à l’image, concerne un piano, mais pas seulement, car avec ce piano il y a aussi un grand artiste fort méconnu et qui, dans les circonstances actuelles d’émergence d’un pianiste, ne verra peut-être jamais son talent reconnu au niveau qu’il mérite. Certes il a eu quelques prix, a subi les Royals Schools of London, le Mozarteum de Salzbourg, donne des master classes et des concerts en France, à Malte, en Espagne et en Allemagne et dirige deux festivals un à Belle-Isle-en-Mer et l’autre à Collonge au Mont-d’Or. Il est Maltais d’origine et Lyonnais d’adoption.

Il s’appelle Stefan Cassar (à ne pas confondre avec un certain Philippe Cassar de plus grande notoriété). Lors d’un salon du meuble de New York (mai 2005), auquel assistaient d’une part la société Pleyel et d’autre part la société NYT Line, l’idée est venue au designer de cette dernière de proposer son idée au facteur français de piano : un nouveau design de piano car celui-ci est le seul pont qui existe entre la culture et la décoration. Un tableau ou une sculpture étant en soi une œuvre d’art n’entre pas dans ce concept, car un piano n’est un instrument que lorsqu’on en joue et devient entre les mains des décorateurs un mobilier qui a pour objet de mettre en valeur son propriétaire par tous les présupposés que porte en lui un piano à queue. Mais le projet de NYT Line est divers. Elle veut que ce soit un piano non pour décorateur, mais pour pianiste qui alliera à ce besoin premier un aspect esthétique novateur. Pourquoi Pleyel ? Parce que Pleyel est la plus ancienne marque de piano au monde, parce que Peyel est Français, parce que Chopin aimait cette marque. NYT Line, société française, propose rapidement un dessin à la direction de Pleyel par l’intermédiation du commercial présent à New York, qui avait trouvé le projet magnifique.


grand piano
envoyé par music-piano

Bien que ce dessin plaise, il a fallu quatre mois pour réussir à obtenir un rendez-vous avec la direction. En fait, ce piano, notamment la conception d’une nouvelle mécanique, a été conçu en étroite collaboration entre NYT Line et Stefan Cassar. Finalement, le concertiste réussit à débloquer une journée pour aller avec NYT Line à ce rendez-vous important à Alés chez Pleyel afin d’essayer les pianos pour choisir le modèle qui serait le meilleur possible pour ce projet. En parallèle, NYT Line prend un risque important en réservant un stand au Festival du nautisme de Cannes, supposant que pour un piano d’exception au prix encore non défini, mais sans aucun doute rondelet s’imaginait-elle, un salon qui voit passer des acheteurs de Yachts, verra passer des amateurs à galette suffisante pour s’offrir cette Ferrari des pianos, en l’occurrence la comparaison avec un Riva serait plus judicieuse. Malheureusement, la société Pleyel fait traîner en longueur un accord possible. L’avenir prouvera que Pleyel était moribond, maintenant mort sauf 3 ou 4 pianos d’exception produits par an dont un d’Andrée Putman qui se négocie à 85 000 euros. NYT Line connaissait de nom Fazioli une des trois plus prestigieuses marques au monde. Stefan Cassar le confirmait. La liste des artistes qui jouent sur Fazioli est impressionnante et va du jazz avec Herbie Hanckok ou Stewie Wonder à Angela Hewitt, Louis Lortie, Alfred Brendel, etc. en musique classique. Fazioli est le concurrent direct de Steinway ou Bösendorfer. Ce qui différencie Fazioli de tous les autres grands facteurs de pianos ce sont essentiellement trois aspects : un - la société n’a que 25 ans d’existence ce qui est excessivement jeune dans ce monde assez conservateur et montre la qualité de cette société pour avoir été capable de concurrencer les plus grands ; deux - c’est Paolo Fazioli qui en est toujours le responsable, lui qui est pianiste (a été concertiste) et ingénieur, ce qui lui a fait appréhender le piano de façon tant musicale que technique avec une table d’harmonie très technique et sophistiquée, l’invention d’une quatrième pédale, etc. ; trois - Fazioli ne fabrique que des pianos à queue, à la main, un par un, et seulement une centaine par an environ. Revenons-en à nos moutons. Pleyel fait traîner les choses, le Festival du nautisme de Cannes approche (septembre 2006) et NYT Line se trouve le bec dans l’eau car le temps risque de manquer. Fin février 2006, la société prend contact avec l’agent de Fazioli de Paris, Claude Tordjmann et lui envoie par e-mail les dessins du piano. Celui-ci dit textuellement : « votre piano est mortel, il faut que vous le fassiez avec nous et pas avec Pleyel. Paolo Fazioli vient à Paris en mars pour Musicora, je prends un rendez-vous avec lui pour vous. » Effectivement, le 13 mars, le rendez-vous est pris entre NYT Line et Fazioli. Paolo Fazioli est ouvert à une collaboration et demande - si le piano doit être prêt en septembre - à NYT Line de se déplacer la semaine suivante à Sacile (70 km au nord-est de Venise) à l’usine pour en discuter. Sitôt dit sitôt fait.

NYT Line est reçu à Sacile avec le responsable de l’usine, le responsable du bureau d’études et Paolo Fazioli. Usine moderne, qualité irréprochable, ateliers nickel, hall d’exposition, concert Hall, etc. Du grand et du beau. De vrais professionnels. Discussion ouverte. Décision dans l’heure : ce ne sera pas un, mais deux modèles à partir du dessin qui seront fabriqués. Quinze jours plus tard, le contrat arrive, la fabrication a déjà commencé et, exactement six mois jour pour jour après la première rencontre, le M. Liminal est présenté en première mondiale au Festival du nautisme de Cannes. NYT Line et Fazioli ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam. Un dessin d’un côté, un professionnel de l’autre et tope-là c’est parti. Nous avons vu plus haut le prix d’un piano d’exception chez Pleyel. Le M. Liminal en 2008 se vend à 180 000 € TTC, une paille me direz-vous. Ce piano a fait plusieurs salons notamment le Musike Messe de Francfort où les Chinois ont pris assez de photos pour qu’en octobre 2007 au Salon de Shanghai le M. Liminal soit déjà - très très mal - copié. Le faire c’est bien, le vendre c’est mieux. Le premier exemplaire vendu l’a été par l’agent de Londres pour un Chinois de Hong Kong vivant à Londres en partie et pour sa maison de cette petite île asiatique buildinguée. Le second est Australien, le troisième est le prototype acheté par un Taiwanais. Deux compagnies maritimes devraient en acheter dont un pour le plus grand navire jamais construit qui sortira fin 2008. Nous pourrions être fiers en tant que Français que ce piano soit un dessin français, que ce piano sur les sites internet a été tantôt appelé le plus sexy du monde, une œuvre d’art ou une sculpture, mis à part Le Monde de la musique qui lui a réservé une page complète ce qui est rare, et quelques revues, aucune autre revue généraliste n’en a parlé. Que ce soit Le Point, L’Express ou Le Nouvel Observateur alors qu’en revanche Pleyel a eu droit à des pleines pages et de façon répétitive.

En matière de piano, comme en tout, il y a des chapelles et il y a, il faut dire, des détracteurs de Fazioli qui lui préfèrent Steinway ou Bechstein par exemple. Il y en a aussi qui n’aime pas du tout l’esthétique de ce piano. Quoi qu’il en soit il a une forme révolutionnaire, bien que le monopode (un seul pied circulaire) ait déjà été utilisé par le passé par Pleyel (au moins deux occasions en 1937 dessiné par Paul Fellot et une reprise dans les années 2 000). Il y en a eu d’autre comme le Pégasus de Schimmel ou, plus classique, le Porsche Design et celui extravagamment lourd de Hansen de Bösendorfer, celui de Karl Lagerfed pour Steinway . Voici pour vous faire une idée une plaque d’ensemble des photos de ce piano : que vous pouvez voir ici et vous pourrez surtout écouter et voir ci-dessous une vidéo, dont le son est relativement médiocre malheureusement, lors de sa première mondiale, du premier concert sur ce piano donné par Stefan Cassar. M. Liminal / Stefan Cassar Mazurka (La mineur opus 67 n° 4) Chopin. En conclusion je voudrais dire que l’entreprise Fazioli est remarquable en tout point car elle a su faire en un temps record un piano au fini exceptionnel et dont la qualité musicale est époustouflante. Il se trouve que pour des raisons techniques la ceinture fait 7 centimètres de moins en hauteur et que cela a sans doute une incidence sur le son et les harmoniques, leur richesse. Comme il était voulu dès le début de ce projet il fallait que la musicalité ne pâtît en aucun cas du dessin, mais qu’au contraire ce dessin soit un écrin pour la musique et que pour un pianiste, ce qui est le cas de Stefan Cassar, qui serait aussi visuel qu’auditif que la beauté du piano augmente la sensibilité du jeu par un supplément d’émotion. Si cela est magique c’est parce qu’un refus déguisé de Pleyel, alors que NYT Line se trouvait avoir réservé un stand à Cannes et donc engagé des fonds importants, a poussé NYT Line dans les bras d’un fabricant à cent coudées au-dessus d’elle et que, cette société était parfaitement inconnue de Fazioli, il a suffit d’une rencontre pour que tout se fasse dans la rapidité et dans l’extrême qualité.

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7 réactions à cet article    


  • haddock 8 février 2008 11:51

    Excellent , Imhotep

     

     Faudrait pouvoit écouter en live cet instrment .

     

    Curieux ce noir et blanc , autrement le dessin est pas mal .

     

    Je vais relire une seconde fois , il y a beaucoup d’ infos , merci .


    • yannick yannick 8 février 2008 12:45

      Ca reste le bordel à déménager smiley


      • Imhotep Imhotep 8 février 2008 12:50

        Effectivement mais il se démonte et est trasporté sur le flanc grâce à un berceau spécial. C’est en fait très facile. Cela se fait à deux. C’est suffisant. Hormis le poids smiley


      • Imhotep Imhotep 8 février 2008 12:48

        cette video était dans le texte au-dessus de mazurka de Chopin. On peut ainsi mieux le voir et même l’écouter par un grand pianiste mais avec un enregistrement médiocre.

        http://www.dailymotion.com/video/xn0oq_grand-piano_music

        Est-ce que la rédaction d’Agoravox peut le remettre s’il vous plaît ? Merci

        voici le lien direct :


        • Adama Adama 8 février 2008 13:11

          Evidemment, mon piano droit de St Petersburg fait pâle figure à coté du Fazioli !

          Merci pour cet article, et vive les corses !(j’ai une bicoque là bas alors calmos les gars)


          • claude claude 8 février 2008 18:58

            merci pour cette belle balade au pays des pianos !

            on a envie d’avoir beaucoup de sous pour repousser les murs de son salon et d’en acheter un... ou un de ceux que vos liens ont montré : c’est de la beauté à l’état pur !

            un petit ajout personnel : pleyel a été assassiné par son propriétaire... car le marché du haut de gamme a de belles perspectives devant lui... mais il est plus facile de jouir pépère de ses rentes que de précuper du sort de quelques dizaines d’artistes facteurs de pianos...


            • pseudo pseudo 9 février 2008 17:21

              Merci !

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