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Vider la maison

L'ultime départ

Le dernier deuil.

Mourir, c'est partir définitivement. Pourtant, le défunt n'a pas laissé place nette. C'est quand les enfants, les proches, ceux qui restent, vident la maison que l'absence se fait la plus tangible, que le départ est le plus cruel.

Après l'effervescence des obsèques, l'agitation des obligations administratives, la compassion des condoléances et des marques d'amitié, le départ se fait insidieux au fil des jours. Le plus petit détail rappelle à l'émotion, fait monter les larmes à travers des souvenirs qui s'enkystent dans les faits quotidiens.

L'expression : « La vie continue ! »., pour malhabile qu'elle soit, n'en est pas moins vraie La mémoire met en place des hommages intimes, des petits riens qui permettent de ne jamais oublier l'être cher. On pense alors avoir fait le chemin d'acceptation qui porte cet étrange vocable : « faire le deuil ! ». Comme s'il y avait quelque chose à faire alors qu'il ne s'agit que de s'arranger comme on peut avec une douleur secrète.

Et la réalité rattrape alors ceux qui se pensaient en voie de rémission. Le déménagement impose son cortège de blessures qui s'ouvrent, de chagrins qui crèvent à la surface des objets évocateurs. Le défunt est violé dans son intimité. Il est mis à nu bien après sa mise en bière.

Il faut vider les armoires. Les effets intimes, le petit linge qui marque plus que tous les autres vêtements, le temps qui passe et qui dégrade. Rien ne sera gardé. Il faut pourtant ouvrir, réveiller des visions fugaces, des empierrements déplacés. Les vêtements sont porteurs de souvenirs précis, d'évocations factuelles qui sont autant de chagrins fulgurants.

On pense avoir fait le plus délicat. La chambre est vidée. On aborde la salle à manger. Des assiettes, des plats, des verres. Rien d'extraordinaire, rien de personnel ! Que nenni. Des odeurs remontent, des spécialités qui étaient partagées uniquement en ce lieu pourtant si simple. On se regarde, chacun comprend ce qui trouble son voisin, les larmes embrument les yeux.

La cuisine nous attend. Elle est au plus près du quotidien, juste avant le départ. Des médicaments qui n'ont pas fait leur usage, des produits entamés rappelant qu'il y a peu, un être de chair et de sang vivait ici. C'est affreux, c'est pourtant si banal ! Un pot de confiture, une friandise qui faisait autrefois sourire et qui aujourd'hui vous émeut à n'en plus pouvoir !

Les trésors, les secrets, les souvenirs vont raviver des braises dans les cœurs. Un bijou de peu de valeur qui devient si important, la boîte aux photographies :plongée dans un passé où certains n'étaient même pas nés. Rien n'épargne, rien ne s'efface. Chaque objet est une douleur de plus, c'est un chemin de croix qu'il faut accomplir en famille.

Chacun a emporté un souvenir, un symbole, un élément significatif qui apportera un peu de paix dans ce moment si délicat. On donnera tout ce que l'on peut donner ; la perte sera moins lourde. Il y aura une continuité, un prolongement chez des enfants ou des inconnus. Un petit baume sur un cœur gros comme ce n'est pas possible . Mais subsiste encore tout ce qui ne peut être récupéré, qu'il faut jeter, porter comme une seconde mort, un ultime adieu dans une déchetterie. Le lieu n'est guère propice à la commémoration !

Enfin, il y aura l'ultime moment, la maison vidée, lavée comme s'il fallait effacer définitivement toute trace de celle qui est partie pour que des inconnus prennent le relais et viennent y écrire une histoire qui ne sera plus jamais la vôtre ...

Déménagement vôtre.


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31 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 12 avril 2014 10:59

    L’héritage n’est qu’un viol incestueux par notaire interposé.. !


    • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 11:20

      Claude-Michel


      Même si le sujet mérite débat, il y a distinction entre la transmission de biens, d’argent et la conservation de petits objets porteurs d’émotion.

      Quant à la formulation, je n’aime pas trop la confusion des genres

    • Fergus Fergus 12 avril 2014 13:33

      Bonjour, C’est Nabum.

      Je partage votre avis sur ce point.



    • Abou Antoun Abou Antoun 12 avril 2014 11:03

      Bonjour Nabum,
      Je viens d’être confronté à ce problème après le décès d’un parent proche. Votre texte est bien écrit, c’est exactement le ressenti.
      On ne peut à la suite de ça s’empêcher de penser à sa propre mort et à ce que les héritiers trouveront.
      D’où quelques décisions énergiques et un grand grand ménage dans mes dossiers personnels.
      Il y a des choses qui n’appartiennent qu’à moi et peut être à quelques personnes déjà décédés ou bien à qui j’ai promis le secret. Toutes ces choses disparaîtront totalement avec moi.


      • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 11:21

         Abou Antoun


        Voilà une sage décision et j’avoue ne pas y avoir songé

        Vous faites bien d’éveiller ainsi ma vigilance sur ce sujet 
        Que deviendront tous mes textes ?

        Vaste question 

      • Jean Keim Jean Keim 12 avril 2014 13:17

        Dans notre culture occidentale, le rapport à la mort est ambigu, la mort on l’ignore en la refoulant ou on l’aborde avec une conviction forgée par nos idiosyncrasies mais la mort est une réalité. 


        • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 12 avril 2014 13:20

          La mort a autant de réalité que l’avant vie .


        • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 13:27

           Jean Keim


          Voilà un mot bien mélangé pour un sentiment finalement si commun

        • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 13:28

          Aita Pea Pea 


          Énigmatique ! 

        • Fergus Fergus 12 avril 2014 13:39

          Bonjour, Jean Keim.

          On ne peut mettre toutes les morts sur le même plan. Certaines sont des tragédies. D’autres des aboutissements logiques. On peut être dévasté dans le premier cas, notamment lorsqu’on est confronté à la disparition prématuré d’un enfant ou d’un conjoint jeune. On peut également aborder cette mort avec sérénité dans le deuxième cas, par exemple lorsque décèdent des parents âgés et usés.


        • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 13:51

          Fergus


          Pourtant je crois qu’au travers des objets du quotiiden, la présence est la même

          Sans doute plus douloureuse si le défunt est jeune

        • Fergus Fergus 12 avril 2014 14:00

          @ C’est Nabum.

          Je crois que la grande différence de perception et le différentiel de douleur viennent du fait que l’on avait des projets de vie dans le premier cas, pas dans le second.


        • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 14:25

           Fergus


          Mais ceux qui restent font le plus souvent le projet de garder ceux qu’ils aiment ! 

        • Fergus Fergus 12 avril 2014 15:20

          @ C’est Nabum.

          Se souvenir, autrement dire faire en sorte, eût dit Lamartine, que l’oubli ne drape pas les morts d’un second linceul.


        • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 15:35

           Fergus 


          Les mots sont prépondérants pour faire du deuil un souvenir

        • Jean Keim Jean Keim 12 avril 2014 20:42

          La mort n’est pas une circonstance, le départ paisible, dans la souffrance ou dans un accident ne sont pas la mort, c’est encore la vie et ensuite il y a la mort et cet après est une réalité sans présumer de ce qu’il est. La mort est une affaire personnelle, mettre ses affaires en ordre est une attention pour ceux qui restent, mais pour celui qui effectivement part cela n’a plus beaucoup de sens.
          Je ne suis pas pressé de mourir et je redoute la souffrance mais j’espère pouvoir vivre ma mort, y assiter avec une grande curiosité, en pleine conscience, sans hiatus.


        • L'enfoiré L’enfoiré 12 avril 2014 14:25

          Six pieds sous terre, continuer d’observer la vie quotidienne des morts voisins et de leurs familles, petit peuple des cimetières, c’est ce que faisait Bouvard dans « Ma vie d’avant, ma vie d’après ».

          Vaut mieux prévoir que guérir, non ? Même si ce n’est plus nous comme acteur... smiley

           

          • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 15:36

             L’enfoiré


            Pour moi ce ne sera pas six pieds sous terre. Je veux aller à la Loire comme une pouissière à vite oublier

          • ralph 12 avril 2014 14:39

            Cela nous force à réfléchir, cela remet les pendules à l’heure.
            La Vie nous a emmenés sur cette belle Planète, nous a donné des parents aimants,
            un corps parfaitement fonctionnel.
            On peut faire énormément de choses avec ce corps, même aller sur la lune !!
            Mais, comme on est né un jour, on doit partir un autre jour.
            Se poser la question « pourquoi ? » c’est important ;
            trouver la réponse c’est très important ;
            c’est même la « seule » chose importante que nous ayons à faire ici.


            • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 15:38

               ralph


              Pourquoi ?

              Pour transmettre quelque chose
              Un goût, un parfum, une planche à découper ou quelques mots !

              Ce sont ces petits riens les plus importants

            • Prudence Gayant Prudence Gayant 12 avril 2014 15:11

              Cela fait une semaine aujourd’hui que ma mère est décédée. Ce qu’il y a de plus déchirants ce sont les souvenirs de la petite enfance qui remontent à la mémoire. 

              Laisser partir tout ce qui a fait notre enfance, faire le tri, prendre ceci ou cela comme souvenir, 
              J’ai fait le tri également des souvenirs à la mort de mon mari. J’ai également fait le tri à la mort de mon bébé. Bref, une vie de tri. Une vie de souvenirs.
              La vie continue mais parfois, c’est pénible d’avancer.
              Je n’aurais peut-être pas du m’épancher sous l’article mais cela fait un bien fou de partager les mêmes douleurs.


              • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 15:39

                Prudence


                Ne vous excusez pas Au contraire c’est un cadeau précieux que vous e faites là et le partage est la plus belle des choses !

              • ralph 12 avril 2014 15:45

                Cela fait longtemps que j’ai perdu ma mère.
                Néanmoins, j’ai le sentiment qu’elle est toujours là quelque part...
                et ce lien qui existe encore je peux le ressentir...comme une douce présence.
                La Vie continue oui et c’est bien elle qui nous a fait cadeaux de tous les êtres chers
                qui nous ont accompagné.
                La Vie est infinie, éternelle, car elle existe depuis toujours.
                Il y aura toujours des nouveaux printemps, des nouveaux fleurs, mais la Vie sera
                la même pour tous, pour toujours.


              • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 16:27

                ralph 


                Que vous dire d’autre que Merci ?

                Merci pour ces mots simples
                Merci pour ce partage

              • oncle archibald 12 avril 2014 16:39

                Il est bien vrai que les objets du quotidien, ou ceux qui sont marqués fortement par l’usage que le défunt en avait, sont bien plus chargés de sentiments que les objets de valeur. 

                Jusqu’à il y a peu j’ai tourné les sauces avec une cuillère de bois usée jusqu’à la corde, devenue informe, légèrement brulée sur un coté, qui était celle de ma grand mère puis de ma mère … 

                Lorsque de temps à autre c’est moi qui fait la cuisine j’utilisais toujours cette cuillère de bois, et ma femme ne s’en servait jamais. Elle s’est cassée. Elle avait le droit de se casser après plus de soixante ans de bons et loyaux services et depuis longtemps je me demandais par quel miracle elle n’était pas encore cassée. Je n’ai pas eu envie de la jeter. Bêtement je l’ai mise dans un tiroir sous l’établi dans la garage en prétextant la réparer un jour tout en sachant que c’est impossible … Beta non ?

                Dans ce même tiroir j’ai rangé aussi un redoutable hachoir avec lequel ma mère atteinte d’Elzeimer a fait dans un accès de violence inouïe une multitude d’entailles plus ou moins parallèles sur l’arrête d’un buffet … Le buffet a trouvé place chez moi, et j’aime bien regarder ses blessures si particulières. 

                J’ai mis très longtemps à pouvoir faire abstraction de ces dernières années d’une mère qui ne reconnaissait plus ses enfants. Tous ces jours et actes très pénibles m’envahissaient, tout mes souvenirs se focalisaient sur ces dernières années. Et puis quelques 20 ans après j’ai fini par arriver à remettre les choses en place, retrouver les bons souvenirs plus anciens, les bons mots, les rires partagés et j’ai pu occulter sinon oublier les 4, 5 ou 10 très mauvaises dernières années ou sa tête et son corps n’étaient déjà plus ensemble.

                La mort n’est rien ou presque lorsqu’elle ne survient pas prématurément, mais la vieillesse peut être, ou non d’ailleurs, un véritable désastre.


                • C'est Nabum C’est Nabum 12 avril 2014 21:45

                  Mon Oncle


                  Voilà un commentaire qui donne raison à cette folie qui est mienne d’écrire ainsi pour avoir à mon tour des témoignages comme le vôtre. 

                  C’est un don merveilleux et je vous en remrcie, un pan de vie, un partage qui ne me laisse pas indifférent et dont bientôt je parlerai !

                  Merci, vraiment

                • oncle archibald 13 avril 2014 11:35

                  Parler de ces choses là est toujours troublant, et je ne doutes pas que vous saurez les raconter bien mieux que moi.


                • C'est Nabum C’est Nabum 13 avril 2014 19:35

                  Mon Oncle


                  Les émotions sont mon jardin

                  Je ne sais si c’est un bien ou un mal mais c’est sans doute en ce domaine où je trouve mes mots

                • Faedriva 12 avril 2014 18:42

                  Ne déménages pas trop vite.
                  Voila

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