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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > A Roman Week-End in Cumbria : une réflexion sur le conservatisme

A Roman Week-End in Cumbria : une réflexion sur le conservatisme

Cela aurait pu commencer comme une de ces autobiographies à compte d’auteur, une de ces petites destinées littéraires, insipides et inintéressantes qui pullulent en Grande-Bretagne. Ce dernier, prétendant à la succession, en futilité, d’Oscar Wilde, vous subirez à la lecture de l’ouvrage, un enchaînement stylistique d’inodores flatulences désespérément apocryphes. Et de surcroît, affublé d’une prolifération de détails plus ennuyeux qu’utiles, nous faisant penser à l’occasion, qu’un Flaubert fut un écrivain distrait et léger. Un petit objet que vous pouvez acquérir pour un peu moins de 15 £ pour ne pas vexer votre hôte, qui a eu la délicatesse et la charité chrétienne de vous inviter à son cocktail de Première. Avoir sa vie résumée entre un champagne tiède et des sandwichs mous, quelle angoisse !

Eh, oui ! Cela aurait pu commencer comme ce genre de littérature acidulée et égocentrique : « Il y a quelque temps de cela, J’eus l’opportunité, à l’invitation de Douairière Angéla Strickland, que ses petits-enfants confondent dans leur candeur infantile avec la reine, à séjourner le temps d’un week-end, en son château de Sizergh, prononcé « Saïzere ». » Etc.

Des gens de la frontière

Plantée en plein milieu d’une toile de Ruskin, dans le « Lake district », un fond d’un vert exacerbé, violent, bordé d’un liseré blanc argenté, vous donnant l’impression d’un flou permanent. Un paysage qui inspira tant de pré-raphaélistes, c’est la Cumbria, au nord de l’Angleterre.
Le corps central du bâtiment ne laisse aucun doute, c’est à l’origine un fort, un bloc de pierre marquant le territoire, le « king-dom », le domaine du roi. Sizergh se tient là depuis le XIVe siècle gardant aux Septentrions la « Border » écossaise. C’est sa vocation de prévenir toute invasion ou raid des terribles clans Ecossais des Lowlands comme les Johnston, Douglas, Armstrong ou autre Moffat. À cet effet au XVIe siècle, le seigneur de l’époque, Williams Strickland forma un régiment de 290 hommes d’armes.
La famille fait partie de la noblesse, la vraie, à ne pas confondre avec l’aristocratie. La noblesse est un conglomérat, où chaque composante est fondue l’une dans l’autre, et où l’une n’a de sens que dans la dynamique que lui donne l’autre. Il y a un « je ne sais quoi » du principe de la Sainte Trinité dans la noblesse, de la grâce d’un Evangile. Elle est, en fait, l’amalgame d’un lieu, d’une famille et d’une foi, cette dernière consacrant le tout et l’ensemble étant maintenu par un ciment indissoluble : la loyauté à une Eglise, à un roi, à une terre.
L’équation des Strickland, leur vocation est la suivante et est irrévocable : la « Border » est leur domaine, leur dynastie, partisans des Stuarts et enfin, leur seule église, la catholique romaine.
Et cela est indissociable et spirituellement pas négociable ! Même le temps d’un week-end à la teinte pré-raphaéliste, vous comprenez maintenant pourquoi, il fut (catholique) romain en Cumbria.

De la première des ruptures

Des « catholiques anglais » ! et cela sans discontinuer depuis la Réforme. Je dois dire que la chose ne manque pas de panache et d’élégance, voire de courage. Malgré les persécutions, les intimidations, les relégations et les soupçons, ils sont toujours attachés au dogme de notre Sainte Mère l’Eglise.
Je suis toujours tenté par la comparaison de la rupture anglicane avec la Révolution française : on ferma des monastères, brûla des églises et l’on exécuta des prêtres qui avaient refusé d’abjurer leur pontife. Sur ce plan, un saint Thomas Moore rejoindrait un Edmund Burke.
John Campion, le « sedicious Jesuite » et martyr anglais, n’avait-il pas clamé de sa geôle, avant son exécution, « en nous condamnant, vous condamnez vos propres ancêtres, vous condamnez tous les anciens évêques et rois, vous condamnez tout ce qui était autrefois la gloire de l’Angleterre... ». Au nom de la « liberté de croyance » et après au nom de la « raison », on débarrassa, non sans une violente terreur, le peuple de ses « superstitieuses » habitudes romaines !
La politique de la « table rase » pour imposer une abstraction de la raison, il s’agit-là (me le permettant en tant qu’essayiste, sans aucune prétention historique ou théologique), de la « Première Rupture », une illusoire foi dans les vertus de l’éradication en vue de matins meilleurs.
Sizergh fut à cette époque un sanctuaire catholique, avec ses prêtres inscrits comme peintres ou bien à l’image d’un Christ ressuscité comme jardiniers, avec ses chapelles discrètes installées dans des placards ou réduits, des « priest hole » qui permettaient aux religieux de s’échapper, communion donnée. Les Strickland accolent à leur histoire toutes les traditions et légendes de cette Angleterre « popish », une religion secrète à l’époque !

« Si notre religion fait des traîtres nous méritons d’être condamnés ; mais autrement nous sommes et avons été les véritables sujets que la reine a toujours eus », saint Edmund Campion.

Fidélité et dévotion

Entrons maintenant dans le corps de la citadelle. Il aurait été bien venu d’y être accompagné par une sonate de Georg Muffatt, le compositeur allemand était issu justement de cette diaspora catholique de la fin du XVIe siècle et avait immigré sur le continent pour fuir les persécutions.
Je déambule, et luxe suprême, librement de chambre en chambre. Une cuisine élisabéthaine pouvant contenir un pub, avec un âtre assez large pour rôtir un bœuf entier. Au centre de l’édifice dans ce qui fut le donjon primordial, « the Banquet Room » et adjacente la chambre destinée au seigneur de la place. Voyage dans le temps, art de la mémoire, ma visite tournait à une exhortation ésotérique. De chambre en chambre, la mémoire se recompose, une logique apparaît. Une logique que l’on avait perdue, celle de l’avant-modernisme, celle de la tradition.
Les rois ! Leurs rois ! devrais-je dire. Leurs portraits en couvrent les murs. Charles I et le II, James II, qui dut abdiquer pour s’être converti au catholicisme. Roi, roi en exil, et « par-delà les mers », que les Strickland suivront. Comme l’amiral Roger Strickland, héros de la bataille des 4 jours contre les Hollandais, qui suivit James II à Saint-Germain où il y mourut. Cela valut à la famille d’être placée sur la liste des « traîtres jacobites » restés fidèles au roi déchu. Traîtres parce que fidèles à leurs convictions, loyaux à leur serment d’obédience, le paradigme ne manque pas d’absurdité.
Enfin, une chambre me fut attribuée, j’y parvenais par un grand escalier bordé de portraits d’ancêtres, pas seulement des Strickland, mais des Matthews, des Angelheart, Cox et d’autres catholiques, de diverses origines : irlandaise, française, allemande, voire quelques grands-mères maltaises, ressemblant trait pour trait à la Claudia Cardinal du Guépard de Visconti. Oui des femmes qui ont su transmettre et maintenir la religion, ce qui est symptomatique d’une certaine élection.
Les Stricklands ont continué bon gré mal gré à assumer leur destin, leur devoir, condamnés à un nomadisme, ils devinrent des officiers de marine, que leur pérégrination amena jusqu’à Malte, pour être fait Marquis de la Catena, par le Grand Maître de l’Ordre Souverain de Malte.
Ils prirent souche sur cette île, où ils furent des acteurs importants de l’Indépendance. Le baron Gerald Strickland devint « Premier ministre » de 1927 à 1932. Sa fille Mabel, journaliste au Times Malta, resta dans les annales de l’île pour ses controverses passionnées avec le Premier ministre maltais de l’époque Dom Mintoff.

Afin de calmer mon exaltation romantique, que je dois certainement à de lointaines origines écossaises. Je partis à la recherche d’un livre, pour couronner cette journée par quelque ponctuation pouvant s’accorder harmonieusement avec le lieu. Je découvris ainsi un petit objet littéraire, au demeurant sans prétention, mais en parfaite adéquation avec le moment : Jacobite Essays de Mary Wakefield, édité par (ça ne s’invente pas) Titus Wilson & Son, Kendal, 1922. J’ouvris l’ouvrage et la prose romanesque et exaltée de l’auteur m’entraîna vers des songes où les combats désespérés ne manquent pas de beauté : des derniers carrés de baroud d’honneur, baïonnette en avant, où in extremis on sauve les couleurs, où les combattants héroïques n’acquièrent qu’honneur et n’atteignent l’éternité qu’avec une loyauté indéfectible envers leurs convictions.

Tory !

Tory est le surnom des conservateurs dans les pays anglo-saxons. Le terme aurait pour origine le mot irlandais Torai signifiant « fugitif » ou « hors-la-loi », cela à l’origine qualifiant les partisans du roi Stuart. C’est pour cela que j’ai accolé un point exclamation, comme si on voulait pour l’éternité les interpeller. Et ne pourrait-on pas mieux qualifier les Strickland de « Torys » de l’histoire : catholiques quand cela fut interdit et partisans du roi quand celui-là par vox populi fut chassé du pays. Des rebelles aux yeux des séculiers et des dévots fidèles à leur foi et obédience. C’est ici une constante du conservatisme et cela de Don Quichotte à Churchill.
Les Strickland font partie de ce que Burke appelait la « paegeantry », qu’il symbolisa par l’image du « vieux chêne », cette structure nobiliaire, gardienne des valeurs et de la logique historique d’un pays. Et cela, dans la même catégorie que des Churchill, qui devinrent ducs de Malborough, et dont un des rejetons Winston sut trouver les mots pour faire triompher son pays de la barbarie nazie. Ou bien comme ces petits nobles anglo-normands d’Irlande, les Wesley, parmi lesquels le duc de Wellington, vainqueur de Bonaparte et père de l’Angleterre moderne. Fidèle à la mémoire d’un Simon de Montfort, Earl of Leicester, qui au XIIIe siècle formera le premier Parlement élu de l’Histoire, sortant ainsi le pays de la guerre civile. Les familles nobles britanniques ne sont décidément pas sans vertu, quand il s’agit de faire relever le menton à un peuple.
Et nos Strickland de Sizergh sont de cette même race, que cinq cents ans de modernisme n’ont pas réussi à aliéner. Ils seront toujours là pour garder la frontière, là-bas au nord de l’Angleterre. Et c’est un espoir.


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