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Au coeur de la crise

Insidieuse, pernicieuse et contagieuse, la peur n’a de cesse
aujourd’hui de progresser au sein du monde du travail. Depuis les
plus hauts sommets de la hiérarchie jusqu’au dernier échelon de la
plus modeste fonction, elle en contamine progressivement tous les
organes. Elle conduit les uns à demander toujours plus sous pré-
texte de gains de productivité, de parts de marché et de sauvegarde
de l’emploi. Pour les autres, elle consiste chaque jour davantage à
courber l’échine, à renoncer jusqu’à la satisfaction du travail bien
fait comme à toute forme d’épanouissement personnel.

Que cherchons-nous au travail et de manière générale dans cha-
cune de nos activités ? Au-delà de l’aspect financier qui participe
de notre survie et donc de la satisfaction des besoins élémentaires,
qu’attend-on de notre activité professionnelle sinon une forme
de valorisation, de reconnaissance et d’appartenance sociale  ?
Le sentiment d’œuvrer pour quelque chose qui sans doute nous
dépasse par ses dimensions et ses prolongements, mais qui, dans le
même temps, donne à chacun l’opportunité de se transcender et de
participer à sa propre évolution.

Pour qui a la chance d’avoir un emploi, force est de constater que
le monde du travail est le plus souvent en rupture avec les valeurs
transmises par la société. Au fil des plans sociaux, de la progression
du chômage et de la crise, les contradictions s’accentuent jusqu’à
parfois se demander si Les Droits de l’homme et du citoyen ne sont
pas restés aux grilles de l’entreprise. Car celle-ci n’est rien moins
qu’un État dans l’État, souvent totalitaire, parfois même tyrannique ;
rarement démocratique. Un monde où les chefs, les règles et les gra-
tifications sont parfois en totale contradiction avec ceux de la société
civile. L’individu y est le plus souvent ignoré dans sa singularité. Il


doit autant que faire se peut adopter un comportement – aujourd’hui
un « savoir être » – en adéquation avec l’esprit de l’entreprise et qui
se résume la plupart du temps en un seul mot : docilité. Aussi, toutes
formes de singularité, d’originalité y sont le plus souvent proscrites
car contre-productives. Les initiatives personnelles sont découragées.
Non pas directement et de façon brutale – l’époque est révolue ; mais
par tout un cheminement complexe de l’information. Par la succes-
sion d’étapes multiples au sein de la hiérarchie qui sont autant de
filtres et de fusibles plus propre à tuer dans l’œuf toute idée nouvelle
qu’à véritablement aider l’opérateur.
J’ai longtemps cru que le R.H. de D.R.H. signifiait « relations
humaines ». C’est dire mon innocence. Encore aujourd’hui, il m’ar-
rive d’hésiter et de devoir réfléchir un instant. Ressources humaines !
Comme il est des ressources minières, pétrolières, gazières, agricoles
ou alimentaires. Le mot à lui seul en dit long sur le regard porté
par l’industrie et le monde du travail en général sur l’ouvrier ou
l’employé. Cette manne humaine, charnelle et cérébrale dont on peut
disposer au même titre que n’importe quelle énergie dite « renouve-
lable » et relativement bon marché. Le mot trahit quant à lui tout
ce que l’homme dirigeant peut penser de l’homme dirigé et le plus
souvent digéré comme n’importe quelle autre ressource énergétique.
Le travail, chaque jour davantage, devient synonyme d’aliénation.
L’effort que nous consentons a perdu au fil du temps et des progrès
technologiques de sa signification première. Nous savons bien intel-
lectuellement que nous travaillons pour vivre. Mais ce « vivre  »
d’aujourd’hui est-il encore semblable à celui d’hier ? Notre vie nous
apparaît de plus en plus contrefaite, faite de tout ce que la société
de consommation et d’assouvissement des désirs nous enjoint de produire et de posséder. Alors que c’est en vérité de notre vie dont on
nous dépossède. Aujourd’hui, nous ne savons plus très bien pourquoi
ni pour qui nous travaillons. Nous avons le sentiment qu’une forme
d’absurdité s’est imperceptiblement substituée au sens premier de nos
existences laborieuses. Un non-sens qui consiste à entretenir par notre
travail d’un côté et notre insatisfaction de l’autre un système qui
profite honteusement à quelques privilégiés plus qu’à ceux-là seuls
qui nourrissent de leur sueur cette absurde mécanique. Nous sentons
bien que la plupart des choses que nous possédons ne sont pas indis-
pensables à notre survie. Pour autant, nous ne pouvons échapper à la
mode, à la satisfaction de nombreux désirs. Lesquels, nous en avons
l’intuition, sont autant d’ersatz censés dissimuler un désir plus origi-
nel et authentique. [...]

Extrait de AU COEUR DE LA CRISE - Carnets ouvriers. Editions Demopolis. Un plus long extrait est disponible sur le blog de l'auteur, rubrique Livres à télécharger.


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