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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

En 1886, après la mort de sa tante Elisabeth ( décrite sous les traits de tante Léonie dans "La Recherche" ), un monde va disparaître pour le jeune Proust, alors âgé de quinze ans. C’est le paradis perdu de sa petite enfance, le jardin du Pré Catelan que son oncle Jules Amiot, horticulteur à ses heures perdues, avait dessiné et réalisé, et où il l’emmenait se promener parmi les myosotis, les volubilis, les buis et les catalpas, l’adieu aux aubépines, à la Vivonne et à ses nymphéas, aux lilas de Tansonville, à l’étang couleur d’opale, au potager de Françoise, aux déjeuners du samedi où l’on cuisinait un bon morceau de veau, aux heures de lecture solitaires qui lui faisaient éprouver les joies et les infortunes des personnages des romans ; c’était également l’adieu à un royaume dont il avait dressé la topographie et où l’élément frontière, représenté par les eaux du Loir devenues la Vivonne, séparait non plus la Beauce du Perche mais des contrées, ou plutôt des pays imaginés et dont l’importance était amplifiée par l’enfant.

L’un de ces côtés était celui de M. Swann, que les parents du narrateur ne voyaient plus guère depuis qu’il avait épousé une personne qui n’était pas de sa condition, une de ces femmes entretenues qui aimait à se faire remarquer avec son équipage avenue du Bois et que Swann avait connue dans le salon de Mme Verdurin. Cette cocotte allait cependant devenir son amour, celui pour lequel il sacrifierait sa réputation, sa position sociale, sa notoriété, peut-être même sa vocation, préfigurant ce qui serait advenu de Marcel s’il s’était laissé déborder par ses tentations et ses faiblesses.

Le personnage attachant de Swann, amateur d’art, homme fin et délicat, d’un goût exquis, certes mondain mais intelligent, cultivé, raffiné, élégant, est lié au thème de la souffrance amoureuse que, plus tard, le narrateur connaîtra avec Albertine. Mais Swann est surtout celui que l’auteur charge de ses fautes et de ses irrésolutions, il est le reflet de ce que lui renvoyait de lui-même le regard de sa mère, et plus encore celui de son père, que navrait son dilettantisme. Swann, c’est l’homme Proust avant la naissance de l’écrivain Proust, attaché à des amours qui ne sont pas de sa nature, à des plaisirs qui ne sont pas de sa condition, à une indolence et à une paresse qui sont indignes de ses aptitudes. Le narrateur fait travailler Charles Swann à une étude sur Vermeer qu’il ne parvient pas à terminer, comme lui-même n’avait pas su achever son « Lucien Leuwen  », écrit à la hâte et jamais relu.

« Le côté de chez Swann » est, en quelque sorte, le côté familial de l’auteur, celui de son enfance, de la première apparition de Gilberte, la fille de Charles et d’Odette dans le parc de Tansonville, et dont le prénom – lors de cette rencontre – lui est révélé par «  la dame en blanc  », qui n’est autre que sa mère l’appelant par-dessus la haie de jasmin et de giroflées. C’est le côté qui lui inspire ses premiers émois, ses premiers désirs, celui, par exemple, de serrer dans ses bras une jeune paysanne aux joues fraîches ; c’est la maison de Montjouvain dans laquelle s’installe Mademoiselle Vinteuil qui conduit son buggy à trop vive allure, les rencontres avec M. Vinteuil, son père, le musicien génial et méconnu qui vit un véritable chemin de croix entre sa fille aux mœurs douteuses et les leçons qu’il donne en tant que professeur sans ressources, si bien qu’il n’a pas même le loisir de transcrire au net les œuvres de sa vieillesse qui seront, fatalement, condamnées à l’oubli. C’est encore le petit village de Roussainville qui sculpte sur le ciel «  le relief de ses arêtes blanches  », le peuplier de la rue Perchamps adressant à l’orage des supplications, le porche de Saint-André-des-Champs avec ses saints et ses patriarches ; c’est enfin la mare de Montjouvain où le narrateur aime voir se refléter le toit de tuiles de la maison voisine.

Dans "La Recherche", le mot mare n’est employé qu’ici, lié étrangement à l’évocation du lieu où demeure Melle Vinteuil. Cette jeune fille vient de perdre son père, l’organiste du village, le professeur besogneux, lorsque le jeune Proust, venu se promener seul et s’étant endormi dans le buisson d’un talus qui dominait la maison, est subitement le témoin involontaire d’une scène marquante dans le roman, celle où Melle Vinteuil, en compagnie d’une amie, se livre à des ébats saphiques, puis laisse son amie cracher sur le portrait du vieil homme en proférant des obscénités.

« Certes dans les habitudes de Melle Vinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez un sadique » - écrit le narrateur dans « Du côté de chez Swann ».

 Le mot est lâché : sadisme, noirceur, vice, deuil, tout est noir dans ce passage où l’adolescent nous découvre la pente ténébreuse de ce côté de Méséglise. Ainsi la mal est-il présent au cœur même de ce paradis enfantin, au bord du chemin fleuri d’églantiers où, au-dessus de la barrière blanche qui ceint le parc de Tansonville, embaument les lilas. Toutefois, le mal, bien qu’il ne soit jamais éludé, n’est autre pour Proust que l’envers du bien, sa face négative, mais l’homme reste maître de son destin et l’intérêt de la vie réside justement dans son aptitude à progresser et à vaincre ces forces maléfiques qui sont en lui, co-existantes avec celles du bien. La mare est donc évoquée avec ses fonds de vase, ses reflets mornes, eau stagnante qui émet de sinistres plaintes, eau défunte qui suggère un univers englouti et, à la surface de laquelle, peuvent toujours remonter des images imprévues. Cependant, le narrateur prend soin – est-ce là par souci d’esthétisme moral ? – de souligner que la maison et la mare se trouvent un peu à l’écart du sentier que lui et sa famille empruntaient lors de leurs promenades, faisant de ce lieu maudit comme une excroissance, une verrue, qui ne parviennent pas à défigurer le paysage familial.

Proust parle en connaissance de cause, parce qu’il se sait atteint de deux maux : la paresse et l’attirance pour les jeunes hommes. Ce qu’il appelle et décrit sous le terme « d’inversion », qu’il semble préférer à homosexualité, est secret et intime – le mal aura toujours chez lui une connotation sexuelle – nous sommes loin du mal dépeint par Dostoïevski dans « Crime et châtiment  », mais ne le tourmente pas moins cruellement, parce que ce fils, si attaché à ses parents, si pleinement fils qu’il ne sera jamais ni époux, ni père, ne doute pas un instant combien il les afflige. Si le sens du salut enlumine l’œuvre, c’est que la notion de faute y tient une place capitale. Proust, mort en 1922, n’a pas eu connaissance des camps d’extermination nazis, ni des goulags communistes, entreprises criminelles si effroyables qu’elles plaquent sur le XXe siècle un masque terrifiant. Nous sommes en droit de nous interroger sur les répercussions que de tels événements n’auraient pu manquer d’avoir sur un écrivain de cette sensibilité et à quelles descriptions apocalyptiques il aurait été enclin à se livrer pour exprimer cette horreur et tenter d’en comprendre les raison. Sans nul doute, sa vision du mal s’en serait aggravée. Mais en ces années 1890-1914, le mal analysé dans "La Recherche" est lié principalement à la décadence, celle des mœurs d’une société saturée de bienfaits. Néanmoins, alors que la première guerre mondiale oppose l’Allemagne à la France, l’auteur soucieux d’inscrire son œuvre dans l’Hisroire ne manque pas de décrire le Paris de l’époque, l’atmosphère qui y règne, au point de comparer la capitale livrée aux tirs des canons ennemis à Pompéi en ses dernières heures. Il fait également allusion aux raides des Zeppelins, aux clairons qui ne sont pas tous pour la parade, aux vols des premiers avions militaires semblables à des constellations, aux pénuries d’essence, aux rares taxis qui circulent encore dans la nuit et aux militaires en permission qui animent les quelques bars ouverts, seuls points lumineux de la ville dans un océan de pénombre. Plus tard, on apprendra comment le neveu de M. de Charlus, Robert de Saint-Loup, saura mourir avec courage à la tête de sa section et, avec quel esprit d’abnégation, des petits gars dévoyés iront au feu avec panache et offriront leur jeunesse aux balles ennemies par amour de leur nation, agissant de façon telle que leur rédemption est assurée par le don de leur vie.

Mais, revenons à Melle Vinteuil – qui va également, comme les petits gars dévoyés qui partaient au feu, avoir sa rédemption, et à son amie profanant dans la petite maison sise au bord de l’eau d’une mare putride, le souvenir d’un père, cependant adoré, qu’elles vont ensemble, en proie à des pulsions incontrôlables, comme une malédiction, ravaler et souiller. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette histoire sordide prendra tout son sens et, ainsi qu’une lueur rose se réfléchissant parfois dans la mare, une lumière sanctifiante va apparaître et traverser les épaisses ténèbres dans lesquelles les jeunes filles semblaient s’être plongées avec une volupté coupable. Ce sont elles qui finiront par déchiffrer les notations quasi illisibles de la fameuse sonate que Vinteuil avait laissé comme son chef-d’œuvre le plus pur. Ainsi le pire peut-il produire le meilleur, les mauvais arbres donner de bons fruits, le salut naître de l’espérance.

L’autre côté est celui de Guermantes et il est tout différent. Celui de Swann avait le parfum des choses connues, aimées, choisies, il était emprunt d’abandon, alors que le côté de Guermantes est d’autre nature ; il ouvre sur l’inconnu, l’inatteignable, l’envoûtant et laisse longtemps persister dans le cœur son oppressante fascination. Qu’est-il donc, en définitive, pour l’enfant Proust ce côté de Guermantes ? Ce sera, porté à son paroxysme, celui de la transgression. Trois personnages vont tenir des rôles déterminants dans un milieu aristocratique que Proust va nous décrire avec une drôlerie, une verve, un regard froid d’entomologiste qui feront merveille. Ces personnages ne cesseront d’ailleurs de musarder tout au long de "La Recherche" jusqu’à la scène finale du "Temps Retrouvé" où le narrateur assiste, dans l’hôtel particulier des Guermantes, à une matinée donnée par la princesse : ce sont Charlus, de son prénom Palamède, la duchesse Oriane et Robert de Saint-Loup, tous pointilleux quant à leurs préséances. Il n’en demeure pas moins que le côté de Guermantes procède du côté de Swann, car sans Charles Swann, le narrateur n’aurait pas fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus et, par eux, de la duchesse de Guermantes.

Swann et Charlus dominent le roman et se voient chargés des remords du narrateur. A travers Swann, Proust se reproche le temps perdu à des frivolités et montre du doigt son inconstance, sa paresse, son dilettantisme ; à travers Charlus, il stigmatise de façon terrible, presque dantesque, la faiblesse de la chair et son inversion. Par ailleurs « Le côté de Guermantes » développe deux idées fortes qui conduiront le narrateur à l’admirable conclusion du « Temps retrouvé ». La première est que chaque principe héberge potentiellement son contraire ; la seconde, qu’il existe dans la société parisienne une véritable frontière ou mieux un barrage idéologique entre les milieux sociaux. C’est pour cette raison que l’enfant Proust considérait les deux côtés comme inconciliable et qu’il notait que prendre par Guermantes pour aller à Méséglise lui semblait être une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Ce n’était pas une simple rivière qui séparait l’un des côtés de l’autre, mais un fleuve immense qui, hors de la présence du Pont-Vieux, devait être impossible à franchir parce qu’agité de redoutables tourbillons. Il est vrai que tout parait plus grand que nature au regard d’un enfant et que l’adulte est souvent surpris de découvrir, quelques années plus tard, les modestes proportions de ce qu’il croyait être un château, un parc, une montagne.

(...)

Le souvenir se serait-il perdu en même temps que la réalité qui l’avait initié ? Le passé, réactualisé par la vision des paysages d’antan, ne semble pas bénéficier du même pouvoir d’évocation que la réminiscence capable de faire surgir d’une simple tasse de thé les nymphéas de la Vivonne et les bonnes gens du village et tout Combray et ses environs, enveloppant le souvenir dans une subjectivité empreinte de poésie, un peu de la même façon que la réminiscence platonicienne qui est la ressouvenance d’une connaissance acquise dans une vie antérieure, lorsque l’âme avait accès au monde sensible des essences et était en prise directe avec les Idées. Plus grand-chose ne sépare désormais le côté de chez Swann et le côté de Guermantes, et la Vivonne, qui apparaissait infranchissable à l’enfant, semble à l’adulte restreinte et banale. A ces eaux étroites succéderont des eaux marines, parfois violentes, puis des eaux mêlées, parfois troubles. Le miroitement baroque obtenu par le mélange des genres, des types, des thèmes, des rapprochements insolites, des hyperboles, voit se brouiller sous nos yeux les règles les mieux établies, et nous convainc du peu de réalité d’un monde sapé par l’inconstance. En définitive, rien ne dure, sinon l’art, ce germe d’éternité propre à féconder un surréel où les hommes tendent éperdument à se rejoindre et à se rassembler.

Car l'eau ne se contemple pas seulement dans ses reflets mais dans sa profondeur. Nous n'avons plus affaire à la vision active qui éclaire ce qu'elle souhaite voir, mais à la vision volontaire où entre une grande part de subjectivité. La nature paraît elle-même s'ordonner autour de ses rives comme un immense jardin, s'en faire le miroir réfléchissant, l'oeil transfigurateur, celui qui change la vue en vision.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de mon ouvrage « Proust et le miroir des eaux » )

 

Pour prendre connaissance des deux précédents articles sur le thème de l'eau, cliquer sur leurs titres :

Proust et les eaux marines

Marcel Proust et les eaux enfantines


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6 réactions à cet article    


  • julius 1ER 27 février 2015 17:59

    . Le narrateur fait travailler Charles Swann à une étude sur Vermeer qu’il ne parvient pas à terminer, comme lui-même n’avait pas su achever son « Lucien Leuwen  », écrit à la hâte et jamais relu


    si je me fie à mes souvenirs Lucien Leuwen est un personnage de Stendhal ???

    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 28 février 2015 10:20

      @julius 1ER

      Vous avez parfaitement raison, il s’agit de « Jean Santeuil », ce roman que le jeune Proust n’a jamais ni terminé, ni relu, et qui a été publié bien après sa mort.

    • Passante Passante 27 février 2015 20:05

      lucien leuwen est le chef-d’oeuvre de stendhal, oeuvre absolue, inégalable, à jamais, 

      fous rires toutes les vingt lignes, sur 500 pages, inachevé ? quel détail... 
      c’est un sommet, l’école de l’ironie, l’aboutissement de saint-simon, l’écrasement de voltaire.

      question proust :
      oui ok, la mare, et bien sûr ce mot de sadique ou de sadisme, mais il n’empêche, 
      cette scène est riante, très vivante, les deux principes cohabitent déjà 
      quelle que soit la cruauté soudain mise à jour.
      et si cette cruauté est ici donnée comme le propre des tribades, bien avant que charlus intervienne,
      il est presque impossible de la lire sans l’écho à venir d’Albertine, 
      du moins la démarche est étonnante.

      autre étrangeté : certes côté guermantes saint-loup semble de prime abord jouer un rôle de choix,
      mais dans ce cadre, que pèse-t-il face à l’immense Verdurin, cette école ?

      on m’avait demandé un jour de choisir un mot pour dire toute la recherche ; 
      j’ai d’abord pensé à la Verdurin, le coeur abject, et un mot s’est imposé, 
      plus encore que la cathédrale choisie par marcel, ce mot c’est :
      L’Aquarium. 

      un poisson se promène dans un grand aquarium, 
      que de bêtes différentes, que d’ondes, que de reflets, que de vagues imposées, 
      une exploration par le fond, donc oui les eaux bien sûr, et merci de d’avoir retrouvé.

      • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 28 février 2015 10:26

        @Passante


        On rit beaucoup aussi dans « La Recherche ». J’ai travaillé mon essai d’après le thème de l’eau. Cela a été mon fil d’Ariane. L’aquarium est en effet un symbole fort dont a usé l’écrivain en parlant de l’hôtel de Balbec.

      • alberto alberto 27 février 2015 20:59

        Bonsoir Armelle,

        Je ne peux m’empêcher de penser à ce que Céline écrivait à propos de Proust...

        Je ne te le répéterais pas car extrêmement grossier !

        Deux talents que tout oppose ?

        Merci pour ce rappel à la Littérature  smiley 

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