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Roman : "Bleu univers" de Tarek Issaoui

Résumé : Un mathématicien découvre la forme de l’univers. Au fil des pages, il livre le fruit d’une réflexion qui embrasse sciences, arts et mystique.

L’univers est-il fini ou infini ? Et quelle forme a-t-il ? Et au-delà de l’univers, qu’y a-t-il ? Combien de planètes ? D’étoiles ou de soleils ? Sommes- nous seuls ? Ces questions, nous nous les posons au moins une fois dans notre vie. Nous y pensons, cela peut nous amuser ou nous inquiéter mais, pour la plupart, nous abandonnons très vite notre réflexion, réalisant notre insignifiance face à l’immensité cosmique. Pourtant, certains cherchent et défrichent. Loin de l’agitation du monde, peut-être même en marge de lui, des physiciens théorisent et expérimentent. Et c’est la quête de l’un d’entre eux qui fait la trame du roman de Tarek Aïssaoui (*). Pour être plus précis, le narrateur et personnage principal du livre - avec l’univers dont la présence est obsédante au fil des pages - n’est pas vraiment physicien. C’est un mathématicien qui est passé dans « l’autre camp », celui de la physique qui, de façon récurrente, a toujours eu besoin d’un modèle mathématique voire d’une théorie pour valider ses lois, observations et parfois même intuitions.

L’homme, appelons-le ainsi car il n’a pas de nom, a cherché et réfléchi. Drogué aux mathématiques, puisant sa force dans les amphétamines comme l’ont fait tant d’autres illustres savants, il est apparemment seul mais la solitude n’est-elle pas la condition fondamentale pour toute découverte ?

« Mentalement, j’ai courbé cet univers, je l’ai plié, retourné, troué, de la même manière qu’un artiste sculpte et re-sculpte ce corps qui l’obsède. » raconte-t-il à propos de l’objet de sa quête. Il a donc cherché et il a trouvé. Il connaît la forme de l’univers et se prépare, entre deux colloques scientifiques, à rédiger sa communication, « son papier » pour annoncer au monde entier sa découverte. Mais va-t-il vraiment le faire ? Alors même que les rumeurs concernant sa découverte commencent à courir au sein de la communauté scientifique, le chercheur décide, sans pour autant que cela serve réellement ses travaux, de séjourner quelques jours à l’observatoire de Mauna Kea à Hawaï, véritable Mecque de l’astronomie. Prise de recul ? Simple pause ? N’en disons pas plus et laissons le lecteur découvrir la suite...

Les mathématiques, Danielewski et Grothendieck

Ce roman est une somme de convergences. La science y rencontre l’art, la philosophie, la littérature bien sûr, et la poésie. On y croise Mark Z. Danielewski et son œuvre déjà culte : la Maison des Feuilles. « En fouillant dans les piles, mélangées, raconte ainsi le narrateur, je suis également tombé sur la Maison des Feuilles. Je me suis arrêté, étonné. Je l’avais oublié, et pourtant, ce livre a beaucoup compté pour moi. Il aborde des points clés. Dix ans durant, dans l’anonymat, Danielewski a travaillé sur cette description d’une maison isolée, dont les caves et les espaces morts se contorsionnent et se déplient à l’infini au fur et à mesure que ses habitants les explorent. (...) J’ai réalise en le lisant [Danielewski] que la géométrie ne pouvait se concevoir indépendamment de l’écriture et du regard. » Et de citer dans la foulée le fameux paradoxe qui a longtemps intrigué l’humanité : « Si nos nuits ne sont pas blanches, si nous ne voyons pas les rayons lumineux de toutes les étoiles, c’est tout simplement parce qu’ils n’ont pas encore eu le temps de nous parvenir. »

Ce « paradoxe de la nuit noire » a été expliqué par Edgar Poe avec un demi-siècle d’avance sur les physiciens. « Pourquoi les poètes, les écrivains, les artistes prennent-ils de l’avance ? » s’interroge alors le narrateur. « Logiquement, parce que leurs armes sont plus adaptées. Les choses les mieux cachées ne sont pas accessibles au seul raisonnement. » Dans le même passage, le narrateur fait cet aveu : « la primauté de la poésie sur le formalisme mathématique en dit précisément long sur la nature de l’univers ».

Une autre personnalité est présente dans le roman. Il s’agit d’Alexandre Grothendieck, mathématicien de génie - il a obtenu la médaille Fields en 1966 - qui, à la fin de sa carrière, s’est retiré en ermite du côté des Pyrénées. Son œuvre, Récoltes et semailles, a elle aussi influencé le narrateur dans sa quête pour découvrir la forme de l’univers. « Dans le domaine des idées, affirme-t-il, on ose moins en groupe. Grothendieck, toujours dans Récoltes et semailles, parlait de l’importance d’être seul pour celui qui cherche. Il l’a mis en pratique en vivant reclus. J’aurais également tendance à contredire Einstein, pour affirmer qu’il faut et qu’il faudra toujours des gardiens de phares [Einstein, lui, a prédit la fin des chercheurs isolés du fait de la complexité croissante de la science, note du rédacteur]. Bien sûr, il existe de moins en moins de phares, d’endroits physiques ou mentaux d’où l’on puisse se poster face à l’horizon infini. Le progrès implique que le regard bute vite sur un terrain connu ou construit . Et pourtant, que ce soit aujourd’hui ou même dans mille ans, les avancées majeures, les ruptures qualitatives ne viendront ni d’une foule ni d’un consensus, ni même d’un travail en réseau. Alors je dois être à l’aise avec cette solitude, je dois l’embrasser comme jamais. »

Mystique soufie

Il y a aussi dans ce roman, un clin d’œil - léger mais réel - au mysticisme soufi pour lequel l’univers peut se concentrer un seul point et pour qui la quête ne peut déboucher que sur une vision parmi tant d’autres de la vérité. Après avoir rendu hommage aux zelliges de l’Alhambra, le narrateur évoque ces mystiques. « Il fallait également de l’abstraction aux philosophes arabes, relève-t-il, pour décrire leur quête mystique comme le regroupement en un même point de l’espace et du temps. Je pense notamment à Ibn Al Arabi, le philosophe soufi, qui disait pouvoir observer de ses yeux l’arrière de sa tête. Regrouper toutes les directions en une seule, replier l’espace, le courber. Finir par dessiner cette sphère dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. Bref, se rapprocher de l’Aleph, ce lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles. Au passage, l’Aleph est également la première lettre de l’alphabet sacré, sorte de barre verticale, Borges dit, ‘la forme d’un homme qui montre le ciel et la terre, afin d’indiquer que le monde inférieur est le miroir et la carte du supérieur’. Là encore, l’analogie cosmologique est troublante. »

(*) Bleu Univers, Tarek Issaoui, Scali, 178 pages, 18 euros

Post-scriptum : Tout auteur d’une note de lecture se doit d’être honnête avec ses lecteurs et indiquer, le cas échéant, sa motivation et ses liens éventuels avec l’auteur dont il a chroniqué le livre. Tarek Issaoui est l’un de mes ex-collègues à La Tribune. C’est aussi un compagnon de discussions littéraires. Etant de formation scientifique comme lui, les thèmes de son roman ne pouvaient me laisser indifférent : mathématique, poésie, philosophie et mystique. C’est pourquoi je n’ai aucune hésitation à le recommander.

Je n’ai d’ailleurs qu’un seul reproche à lui adresser. Au stade de manuscrit - très achevé - le titre initial de ce roman était « Mauna Kea  ». Dommage qu’il ait été remplacé par « Bleu univers » même si l’on appréciera, en couverture, cette symétrie imparfaite entre les deux « un ». Bonne lecture à toutes et à tous.

Liens utiles

- La page personnelle de l’auteur : http://myspace.com/tarekissaoui

- Un site est totalement dédié à La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski : http://lamorine.free.fr/ashtreelane/.

- Le site de Mark Z. Danielewski : http://www.onlyrevolutions.com/

- Le site de Mauna Kea : http://www.ifa.hawaii.edu/mko/

- Une version du manuscrit de Récoltes et semailles - lequel n’a jamais été édité, d’Alexandre Grothendieck est disponible à l’adresse suivante : http://www.math.jussieu.fr/ leila/grothendieckcircle/biographic.php

par akram belkaïd (son site) lundi 26 février 2007 - 4 réactions
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