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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > « Thérèse, mon amour » de Julia Kristeva

« Thérèse, mon amour » de Julia Kristeva

Qu’est-ce qui a bien pu conduire une psychanalyste d’aujourd’hui, athée de surcroît, à s’intéresser à la vie de Thérèse d’Avila ? Dans son dernier roman Thérèse mon amour, chez Fayard, Julia Kristeva raconte le chemin de l’intrépide mystique, née en 1515 en pays castillan, et nous propose une réflexion résolument moderne sur la grâce et la spiritualité.

Ecoutons-la :

Il y a des échos entre ce que Thérèse a vécu au XVIe siècle et le surgissement du continent religieux de nos jours, la place d’une femme sous le voile ou sans voile, cloîtrée et cependant ouverte au monde. La carmélite ne voile pas sa vie intime, mais explore les différents aspects du sentiment amoureux. Il y aurait chez cette religieuse une prémonition de Freud ? En effet, avant que le docteur viennois ne couche l’amour sur le divan, Thérèse découvre qu’il n’y a pas de vie psychique sans amour, il importe de le penser sans cesse et de l’écrire. Dans la crise actuelle des valeurs, entre sécularisation et intégrisme, chacun s’accorde à dire qu’il y en a au moins une à sauver, c’est l’amour. Mais quel amour ?

Le sexe que l’on consomme à tout-va ? La peur du désir qui nous verrouille dans la mélancolie ? Thérèse nous permet d’ouvrir l’espace intérieur du sentiment amoureux. A son arrivée au carmel, tiraillée entre désirs et interdits, elle a su trouver une thérapie à ce mal-être en parlant à ses confesseurs et en écrivant. Chose extraordinaire, elle devient une « femme d’affaires », influence la politique de l’Eglise et fonde dix-sept monastères en dix ans sans cesser d’être extatique ! Ses origines marranes, par son père, l’ont conduite à cultiver sa foi secrète. Mais ce qui est génial chez Thérèse, c’est que l’écriture ne conduit pas seulement à l’approfondissement de soi, mais à un changement du monde.

Oui, c’est une rebelle. Elle aurait d’ailleurs pu être inquiétée par l’Inquisition qui se méfiait des illuminés. Au monde des conquistadors avide d’or et de biens, elle montre qu’il existe un autre monde, celui de la vie intérieure comme amour infini.

Thérèse n’ignore ni la déception ni l’impuissance ni le néant. Elle ne s’épargne ni cruauté ni douleurs ni persécutions. Mais, contrairement à d’autres femmes mystiques qui s’abîment dans la souffrance ou l’infantilisme, elle rebondit en sensations, en rires, en fondations. Aujourd’hui, elle nous interpelle parce que nous sommes à un carrefour. Soit ce monde est englouti, et la religion est utilisée comme une valeur politique ou une arme ; soit, et c’est mon espoir d’athée à l’écoute, cette altérité absolue qu’on célèbre sous le nom de Dieu est en nous, ou, pour le dire autrement, l’Autre est en nous. Les héritiers des Lumières préfèrent cibler l’obscurantisme religieux, mais la sécularisation oublie que l’être parfait a besoin de croire et la société aussi. Plus que jamais, la transmutation des valeurs s’impose pour réinterpréter la tradition, notamment religieuse, jusqu’au cœur de la vie amoureuse, dans les rapports au langage, au plaisir, aux autres.

Le christianisme a fait de ce lien son Dieu qui est Amour du Père idéal. C’est ce lien, cet aimant qui nous manque aujourd’hui. Pourtant l’humanisme, qui est un enfant rebelle du monothéisme, constate que les êtres humains sont capables d’intérioriser l’amour de l’Autre : c’est l’aboutissement de l’alchimie amoureuse de la foi qui transforme la transcendance en immanence. Est-ce cette immanence du divin qui me fascine chez une mystique comme Thérèse ? L’infini est en elle et dans chaque chose.

L’alchimie du verbe qui se fait chair et de la chair qui se fait verbe opère constamment en elle. Car « Tout est rien », si l’amour existe. Et même le néant est formidable. Mais chez Thérèse pas d’amour sans humour, parce qu’elle était une excellente joueuse d’échecs, très drôle, et elle voulait que les sœurs soient joyeuses !

Maître Eckhart demandait déjà à Dieu de le laisser libre de Dieu. Thérèse exprime, de manière plus narrative et enjouée, la même liberté dans l’alliance : l’amour à la vie à la mort, certes, mais à condition de tempérer le lien par le jeu. On peut jouer avec Dieu, il n’est pas qu’un arbitre sévère. Et quelqu’un a précédé Thérèse dans cette voie de faire échec et mat à Dieu, c’est la Vierge Marie, "notre mère", qui lui a pris un enfant ! Mais qui est l’enfant de Thérèse ? Son œuvre. L’extase, qu’elle transmet par l’écriture, et les fondations, qu’elle appelle des « obras ». La maternité n’est pas forcément génétique, c’est aussi la possibilité de créer pour le monde et d’éveiller la créativité des autres, une véritable vocation. Aujourd’hui, un discours sur la maternité nous manque parce que nous ignorons cette dimension-là. Etre mère, ce n’est pas seulement conduire son enfant chez le pédiatre..., c’est aussi et surtout lui transmettre la capacité d’aimer et de créer. Sans doute faut-il en être capable soi-même. Thérèse ou comment aller de l’extase aux obras.


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12 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 21 avril 2008 13:33

    Julia K viellit mal..

    Elle aurait pu faire la psychanalyse de ste Thérèse, c’eût été passionnant...


    • Garance-Rafaella Garance-Rafaella 21 avril 2008 15:06

      Bonjour Armelle,

      Je vous remercie et vous félicite de votre récent article que je découvre avec intérêt. Effectivement, au vu des dérives exacerbées du sentiment dit "amoureux" de notre société de consommation et d’oralité débordante, il y a lieu, à raison, de s’interroger sur une autre façon de vivre "l’amour", peut-être pour étendre ou sublimer ce merveilleux sentiment pour une dimention plus large et holistique que le simple désir de posséder un ou des êtres pour sa propre satisfaction personnelle.Le roman de Julia Kristeva, au travers Thérèse et l’extrait que vous proposez, donne, quelques pistes supplémentaires. Merci !

      Garance-Rafaella

       

       

       


      • jack mandon jack mandon 21 avril 2008 16:46

         

        Thérèse d’Avila, est traversée par une énergie hors du commun. C’est de l’ordre de l’absolue nécessité de sublimation pour ne pas succomber aux désordres psychiques . Là, ou d’autres basculent dans la paranoïa ou la schizophrénie, elle entre dans sa fournaise intérieure avec foi, intelligence, confiance et humour.

        A un tel niveau de conscience, elle épouse Dieu, le seul partenaire possible pour étancher sa mystique et son violent désir.

        Je serais tenter de penser qu’elle appartient à une autre galaxie, tant sa verticalité d’âme échappe, au moins partiellement, à mon entendement.

        Moi qui pensais planer, me voici rampant sur la surface de la terre avec difficulté. Cependant, clin d’oeil, j’ai entendu parler de la métamorphose de la chenille et il m’arrive souvent de rencontrer des papillons...alors, je continue.

        Merci Armelle pour cette évocation.

        PS, je crois, d’intuition, que Garance-Rafaëla regarde pousser ses ailes. (rires)


      • Icks PEY Icks PEY 21 avril 2008 16:48

        Merci pour votre article.

        Icks PEY


        • Kieser 21 avril 2008 22:22

          Bonjour à la copiste,

          je ne vois vraiment pas l’interêt de cet article qui, si j’ai bien lu, reprend in extenso un passage de J.K. Si bien que nos commentaires sont être suivis par quel auteur ? Julia Kristeva ? J’en serais fort étonné.

          Par ailleurs, L’auteur (en italique) nous renvoie à une réinterprétation des traditions :

          "Plus que jamais, la transmutation des valeurs s’impose pour réinterpréter la tradition, notamment religieuse, jusqu’au cœur de la vie amoureuse, dans les rapports au langage, au plaisir, aux autres."

          C’est bien cérébral, pour ne pas dire rationnel et figé dans le marbre des mots... Cela ne dit rien de St. Thérèse, on aurait pu écrire la même chose de St Ignace, de Jeanne d’Arc, de St Augustin...

          Le débat pourrait être intéressant, il sera nécessaire.

          Bonne soirée

           


          • wangpi wangpi 21 avril 2008 23:54

            marguerite porette eut été un sujet autrement intéressant et moins consensuel.


            • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 22 avril 2008 10:35

              Réponse à Kieser -

              J’ai pris connaissance de l’interview de Julia Kristeva après la lecture de son livre et comme j’avais l’intention de faire un article sur ce sujet, il m’est apparu que je ne saurais mieux en parler que l’auteur lui-même. Mon désir a donc été immédiat de le faire partager et il faut croire que l’équipe d’AgoraVox a pensé la même chose. Ces réflexions et explications méritaient d’être diffusées. Non pour initier un débat contradictoire, mais pour permettre à chacun des lecteurs, que le sujet interpelle, d’y réfléchir personnellement.


              • Kieser 22 avril 2008 15:01

                Bonjour,

                je suis médusé par votre réponse... La charte Agoravox stipule qu’il faut un point de vue personnel, par ailleurs "l’équipe" comme vous dites demeure vigilante sur les citations. Il existe un usage dans la littérature comme dans la presse ou la documentation qui limite le droit de citation...

                Il est vrai que l’équipe de Agoravox paraît plus comme une sorte de cartel d’influence que comme une équipe. Les exemples sont nombreux. Ne vous abritez pas derrière cette inexistence. Merci !

                Pourquoi n’avoir pas écrit cet article que vous évoquez ? Qu’avons-nous à faire de Julia Kristeva qui, sur le tard, semble vouloir se reconvertir près avoir bouffé du curé et du religieux à tout va ?

                Vous dites également que chacun pourrait méditer sur ces citations... mais il n’y a rien qui puisse servir de support à une méditation. Seule cet abîme de creuserie pourrait laisser pantois. A moins que le terme "amour" ne vous ait abusée. Ha ! Que ne ferait-on pas en son nom ?

                De plus, votre proposition "sans débat contradictoire" est insolente ! Désolé ! Il n’y a pas d’autre terme pour une proposition de prêche. On ne discute pas une prêche !

                 Bonsoir à vous !


                • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 22 avril 2008 15:34

                  Je propose un article, il est de votre droit de ne pas l’apprécier.
                  J’ai choisi de soumettre à la lecture des fidèles d’AgoraVox les réflexions d’un auteur que je trouve personnellement intéressantes, parce qu’elles font état d’une profonde mutation de sa part. Certains peuvent apprécier, d’autres non.


                  • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 24 avril 2008 10:25

                    Merci Ben de vos encouragements. Ce que vous dites de Julia Kristeva est très juste, mais le fait qu’elle n’oppose plus humanisme et religion, comme le font tant de gens de nos jours, est déjà fort appréciable. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de son ouvrage sur Thérèse. Et elle le fait avec beaucoup de subtilité et d’intelligence. Je suis particulièrement sensible à cette démarche que notre époque ne se plaît que dans la division, l’opposition, la discorde. Il n’y a qu’à jeter un bref coup d’oeil sur les commentaires déposés sur AgoraVox pour s’en persuader. Nous sommes entourés, que dis-je cernés, par des petits juges. Très cordialement. ARMELLE


                    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 24 avril 2008 11:28

                      Très beau ce texte de St Ignace. Merci infiniment de me le faire connaître. AgoraVox permet aussi des rencontres enrichissantes.


                      • JJ il muratore JJ il muratore 11 octobre 2008 17:10

                        @ Armelle ; merci Madame pour votre contribution. celle-ci a le tact de d’effacer devant le message qui vous (nous ?) semble urgent d’entendre. Votre modestie risque d’être mal interprêtée par certains. Aussi je vous assure de mon soutien.

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