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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Une passante considérable

Une passante considérable

Il faisait chaud, trop chaud pour la saison.

Je crois bien que c'était un temps déraisonnable, comme le reste.

J'ai jeté un dernier coup d'œil circulaire à mon salon, un peu vieilli, un peu tapé.

Ce fut un chouette salon  design et art moderne, avec la table basse et la bibliothèque en verre dépoli entrelacé de fer forgé vert de gris. Une fleur artificielle en cristal violet, des choses comme cela. Du vieux moderne. Un disque d'Alain Bashung jeté sur le canapé, un ouvrage de Beckett encore ouvert. "Oh, les beaux jours", ça s'appelle. Aux éditions de Minuit. Ca ne s'invente pas. Il y a aussi des factures qui s'amoncellent et des scanners pulmonaires entassés sous un vieux numéro des Inrockuptibles.

 

J'ai claqué la porte de l'appartement derrière moi et ça ne m'a rien fait de spécial.

Rien du tout, je vous dis.

 

Dans l'ascenseur, je me suis jeté un coup d’œil de travers dans le miroir, comme on en lance à ceux qu'on suspecte de préparer un mauvais coup.

J'ai mis un blouson léger de toile grise. Je sais pourquoi je porte celui-là et pas un autre, mais ça ne vous regarde pas.

Sur mon crâne glabre, j'ai vissé une casquette de cuir, qui me donne un air à mi-chemin entre Ticky Holgado et Hanna Schygulla dans "Lili Marleen". J'ai également des sourcils à la Nosferatu, c'est-à-dire que je n'en ai plus.

Si vous voulez absolument tout savoir, j’avais dans la tête- et je me demande bien pourquoi-, une vieille chanson de Johnny qui n’avait pourtant rien d’inoubliable. « J’la croise tous les matins », une histoire d’humiliation de jeunesse, de train de 5 heures 40, d’une de ces femmes qui ont de la chance de naissance, des enfants bien coiffés, l’odeur du café, tout ce que je n’aurais jamais. Des choses comme ça, coincés dans ma mémoire reptilienne. Ouais, Johnny que tout le monde croyait enterrer, alors que c’est lui qui m’enterrera, je le sais à présent.

 

Et je suis sorti dans la rue, où j'ai tout pris de face comme le nageur imprudent boit la tasse : la chaleur de ce mois d'avril déraisonnable, les klaxons des voitures, les pétarades des scooters, les piétons qui courraient comme des fourmis après on ne sait quoi.

 

Je me suis dirigé vers le Parc Monceau, par la rue de Prony.

 

Le lieu était plein comme un œuf et bruissait de piaillements divers, hommes, femmes, enfants et oiseaux entremêlés dans un concert anarchique et illisible. Par moments, tout de même, les rouges-gorges semblaient l'emporter sur le grincement des trottinettes.

 

J'ai marché doucement - car je transpire vite en ce moment - à la recherche d'un banc libre.

Je l'ai finalement trouvé, à l'ombre d'un kiosque à musique.

Dans ma poche intérieure, il y a une enveloppe blanche et vide. Au début, je voulais écrire une lettre, mais je me suis vite rendu compte que je n'avais plus grand monde à qui écrire. Les amis, la famille, j'ai trop marché derrière leur boite, avec parfois même pas de vent pour agiter les fleurs.

Alors non, pas de lettre.

 

J'ai laissé couler un peu de temps, en comptant jusqu'à cent .C'est mon cache-cache à moi, un jeu de hasard sans casino. A cinquante contre un, on perd. A cinquante, j'ai sorti de ma poche le sac plastic que m'a donné Tony. C'est un ami, Tony, même si nous ne nous donnons pas l'accolade pour un rien. Je sais que certains le tiennent pour quantité négligeable, mais moi je sais qu'on se comprend sans se parler, et c'est ce qui importe.  

Hier soir, il est venu prendre un café chez moi, en s'excusant de ne pas pouvoir rester. En partant, il a juste déposé un sac plastic sur la table basse en murmurant : "le truc que tu m'avais demandé".

Puis il est parti en mimant le salut militaire américain, du moins une version libre un peu stylisée, parce qu'il faut bien dire que Tony, c'est un artiste.

 

Et voilà, le sac et son contenu sont à présent dans mes mains moites sur ce banc vermoulu, je regarde autour de moi avec l'air de celui à qui on ne la fait pas derrière mes lunettes de soleil. Pendant que mes yeux fixent un massif de rhododendrons, mes doigts déchiffrent la crosse du revolver, lisent les renflements du barillet, suivent le canon et son cran de mire final.

 

Bien sur ce n'est pas très sérieux de faire ça au parc Monceau, avec tous ces gosses qui jouent, mais est-ce que la vie m'a pris au sérieux, moi ?

Je comptais toujours. A soixante six, elle est rentrée dans mon champ de vision, évidente et improbable.

Une jeune femme très brune avec une robe trop blanche qui faisait mal aux yeux, fine comme liane, déliée et souple. Un visage indéchiffrable, un corps flou.

 

Elle a ondulé au ralenti, comme les rideaux bougent lorsqu'on laisse la fenêtre ouverte.

 

Elle a avisé un bref instant un banc où se bousculaient des enfants aux doigts chocolatés et à la frimousse barbouillée de confiture.

Puis elle a vaguement porté le regard vers un couple de vieux qui prenait le soleil, avec des yeux octogonaux de lézards brésiliens. Mais elle s'est ravisée.

 

Et enfin, de guerre lasse, elle a conduit ses pas vers mon banc. Ses pas que j'ai compté. Quatre.

Puis trois, deux, un et elle était devant moi, palpable comme un coup de poing, avec une moue vaguement écœurée, un peu lasse.

 

Elle m'a inspectée de bas en haut, puis l'inverse.

Résignée, elle s'est assise à mes cotés, après un regard furtif à l'état de propreté du banc, jaugeant son impact potentiel sur sa robe de popeline blanche.

 

Elle s'est posée comme seuls les chats le font, en souplesse et de travers, après avoir fait le tour de l'endroit.

C'était une féline, c'est sûr. J'ai presque senti la griffure. 

Je tentais de respirer calmement, en décomposant bien le mouvement, comme un bon maître-nageur l'enseigne à ceux qui se noient.  

 J'avais toujours la main fermée comme une huître sur la crosse du Rüger, une main un peu moite à présent, avec mon geste figé dans le mouvement comme un patineur gelé sur la glace des ralentis télévisuels. Plus moyen de lâcher ce truc, la raison de tout cela. Je n'entendais plus de bruits, plus rien, même pas raison.

 

J'étais résolument muet, comme le sont les douleurs ou les fous qui ont renoncé à dire ce qui leur arrive. Du temps a coulé, je ne saurais dire combien, ça fuyait comme une baignoire folle qui déborde.

 

Et contre toute attente, c'est elle qui a parlé.

Sans tourner la tête, les yeux droit devant.

Elle a dit tranquillement :

 

-"Il fait chaud pour un lundi".

 

J'ai hoché gravement la tête, en mimant celui qui comprend. Cette phrase m'apparut d'une profondeur et d'une pertinence incontestables, mâtinée d'un humour qui ne souffrait aucune réplique.

C'est tout ce qu'elle a dit. Et puis elle s'est levée, s'est éloignée en ondulant de la croupe et de la robe, ses minces mollets bronzés luttant pour ne pas tordre ses talons hauts sur le gravier inégal.

 

"Il fait chaud pour un lundi". C'est tout ce qu'elle a dit, mais il est vrai qu'il n'y avait rien d'autre à dire.

Ce fut une passante considérable.

J'ai avisé mon sac plastic, je l'ai fourré sous mon blouson et me suis levé à mon tour, lentement et sans trop y croire.

Je me suis regardé marcher dans le parc vers les grilles de la sortie.

Je sais que je reviendrai demain.

A la fraîche.

 


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17 réactions à cet article    


  • Constant danslayreur 4 juin 2012 10:54

    La belle morue ça ne fait qu’une bouchée du crabe, en toast, wrap ou en nem. A en croire des témoins qui tiennent à l’anneau de Nima, ça aurait même ce pouvoir quasi-magique de te me vous Garcymorer le carcinome.

    Merci.


    • HerveM HerveM 4 juin 2012 11:08

      Rassurez vous, ce n’est pas que vos sourcils se soient fait la malle qui vous a rendu muet, les robes printanières en popeline blanche font ça à presque tous les mecs....

      Concernant votre goût pour les thérapies exotiques, voir explosives, avez vous entendu parlé du Dr Ryke Geerd Hamer ?
       http://www.onnouscachetout.com/themes/medecine/medecine-nouvelle.php

      Et si vous retournez prochainement au Parc Monceau un lundi, oubliez votre sac plastique à la maison, vous nous raconterez ce qu’il s’y est passé.....


      • TicTac TicTac 4 juin 2012 11:29

        C’est beau comme du Sandro.
        La plume est juste, le style sobre et efficace.
        Les fioritures, c’est bon pour ceux qui ne savent pas comment expliquer.

        J’ai testé il y a 18 ans (l’âge de ma fille...) les sourcils qui se font la paire, les cils qui foutent le camp à peine effleurés, la barbe que l’on regarde et qui ne pousse pas.
        J’ai testé aussi ce retour à la pré-adolescence, celle où sexe et testicules ne se perdent plus dans le nid douillet des poils.
        J’ai goûté à la chimio que l’on appelle thérapie. Je l’ai pissée, chiée, transpirée par tous les pores d’une peau, d’un corps qui me débectait.

        Et puis un jour, tout a repoussé.
        Les poils, le goût de vivre et de se croiser dans le miroir.
        Jamais, pourtant, l’envie de vivre ne m’a lâché.
        Il faut dire que ma fille est née quelques semaines après « la dernière séance ».

        Me reste de cette expérience les stigmates bien visibles du bistouri du chirurgien, ce rail épais au milieu de l’abdomen que mon protocole a rendu moche.
        Je suis toujours là.
        Changé mais là.

        Et il n’y a pas un jour sans que je pense à ce cancer et à ceux qui le vivent ou en meurent.

        Merci pour ce texte sublime.


        • TicTac TicTac 4 juin 2012 11:32

          Dommage que l’on ne puisse éditer ses propres commentaires.

          « qui me débectaient », bien sûr.


        • rocla (haddock) rocla (haddock) 4 juin 2012 12:08

          Les lundis glacés les lundis niqués les lundis flasques et mous comme la bourse un lendemain de chute de l’ indice Nikaï paraissent comme des cerisiers en fleur sur les bancs desquels le matin d’ un article de Sandro on s’ adosse pour se caler une tranche de mots entre quelques voyelles et quelques consonnes .


          Ca pique , comme Amora la forte .

          • ZEN ZEN 4 juin 2012 12:32

            Salut Sandro

            Chez moi
             il fait frais pour un lundi
            C’est tout pour aujourd’hui smiley


            • cevennevive cevennevive 4 juin 2012 14:10

              Bonjour Sandro,

              Le sac plastique et son contenu, j’espère que vous les avez jetés...

              J’ai aimé votre texte, et le dessin qui l’accompagne est magnifique.

              Je ne sais pas si l’histoire est autobiographique ou non, mais en vous lisant en modération, j’ai été touchée par la concordance d’une certitude que j’ai tout au fond de moi : quelquefois, un signe même impalpable, même invisible pour d’autres, peut nous apporter l’espoir et nous encourager à poursuivre notre chemin.

              Cordialement.


              • COVADONGA722 COVADONGA722 4 juin 2012 14:19

                yep Sandro z’etes un courageux vous , vous la regardez en face , yep je détourne les yeux mon cher bien trop la trouille qu’elle me tende cette main qui n’est qu’une griffe votre belle jeune fille .
                 imaginez qu’en plus elle me dise : viens !
                 bordel pas un lundi fut il frais !
                A moins que comme vous l’écrivez si bien « Et enfin, de guerre lasse »

                revenez souvent hein !les beaux jours se font rares.

                salut et fraternité
                Asinus


                • SANDRO FERRETTI SANDRO 4 juin 2012 14:38

                  Bonjour à tous (toutes),
                  Deux petites précisions :
                  -ce texte figure en rubrique « extrait d’ouvrages » car il est extrait d’un receuil de nouvelles intitulé « affaires courantes », rassemblant la plupart de mes textes déjà publiés ici ou là, et qui est en recherche d’éditeur depuis quelques mois.
                  - non, cette histoire n’est pas autobiographique ( du moins pas pour l’instant, mais en matière de crabe, nous sommes tous en liste d’attente...).
                  Comme stipulé dans mon avatar, j’essaie de ne pas raconter ma vie, mais d’écrire sur celles des autres. Et des sourcils à la Nosfératu, j’en ai connu, naturellement, comme des gens qui, « au lieu de parler à un psy, on préféré se confier à leur armurier », selon la belle phrase de Desproges.

                  Les hasards de la publication ont fait qu’il a été publié un lundi, et que le lundi soit frais...
                  Bonne lecture.
                  Mettre des mots sur les maux, c’est un job sérieux, presqu’à plein temps.


                  • SANDRO FERRETTI SANDRO 4 juin 2012 14:45

                    @Asinus
                    Sur la fille, je vous laisse choisir -comme aux autres lecteurs- , ce que vous voulez qu’elle soit :
                    la Madone, une « dame blanche » hantant le Parc Monceau, ou une simple jolie fille qui ne sut jamais en quoi elle fût une passante considérable.

                    PS : pour les lettrés, il y a bien sûr un clin d’oeil à Mallarmé rendant hommage à Rimbaud après sa mort, et qui écrivit de lui : « ce fût un passant considérable ».


                    • TicTac TicTac 4 juin 2012 16:36

                      Nous sommes tous assez mal armés devant le crabe...


                    • SANDRO FERRETTI SANDRO 4 juin 2012 18:21

                      @TicTac
                      Ah, si vous me prenez par les jeux de mots...
                      Tout est perdu, fors l’humour.
                      Dans le genre, il y aussi ce sketche fulgurant de Desproges apprenant son cancer du poumon, et qui , allant de stétoscopes ordinaires en radiologues coûteux, finit par apprendre que «  ce n’était pas un point de côté, mais un cancer de biais ».

                      Il conclut :

                      « En sortant de chez le pneumologue, je suis allé chez l’écailler et j’ai bouffé un tourteau.
                      Ca nous fait un partout ».


                    • TicTac TicTac 4 juin 2012 18:31

                      Très grand classique de ce cher disparu.
                      Une consolation, le crabe, il l’a emmené avec lui.
                      Pour moi, le score est resté nul.


                    • PhilVite PhilVite 4 juin 2012 18:48

                      Décidément, les filles, faut toujours que ça gâche tout !


                      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 4 juin 2012 19:43

                        Comme quoi ,en voulant se mettre une balle dans la tronche, on peut finir avec une belle dans la tete !


                        • Tall 19 juin 2012 13:32

                          Excellent ... mais kek chose me dit que demain, il ne se flinguera pas non plus

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