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Demander pardon !

Jean le Réunionnais.

Il s’appelle Jean et il est au couchant de son existence. C’est un brave homme qui a mené sa vie du mieux qu’il le pouvait. Il a toujours fait ce qu’il croyait bon, ne voulant pas laisser derrière lui une image négative. Jean est de ces gens qui ont le souci des autres, qualité qui se perd sans doute, tant l’individualisme a gagné du terrain. Pour lui, ce n’est pas ainsi que l’on mène son chemin.

Ce jour-là, Jean avait accès à la radio « Free-down », un espace de liberté et de communication pour les habitants de ce département lointain. Le vieil homme s’exprime, il raconte que, parfois, sans doute, il a dérangé ses voisins et qu’il voulait s’en excuser. L'animatrice, amusée, lui répond qu’il n’est pas courant que les auditeurs viennent ainsi s’excuser en public de petites choses sans importance de la vie quotidienne.

Elle rebondit adroitement, évoque l’idée qu’un temps d’antenne soit éventuellement destiné à ce temps de repentance pour ceux qui auraient un pardon à demander ainsi en public. Le retour à la confession d’antan : celle qui se faisait devant l’assemblée des fidèles. Elle tend la perche à son interlocuteur : à l'évidence, lui, en particulier, désire exprimer un profond regret, veut demander un pardon qui lui tient à cœur.

Il y a un long silence : un de ces silences qui, paradoxalement, ne font pas désordre à l’antenne. Il était déjà porteur d’une émotion que l’on devinait et qui bientôt allait se faire palpable. Jean prend une forte inspiration, il répond : « Oh que oui ! Il y a un souvenir qui est resté à jamais dans ma mémoire. C’était il y a longtemps, très longtemps même ... »

L’animatrice s’étonne devant le ton dramatique de son interlocuteur. Elle demande des précisions et Jean de continuer un récit qui va devenir poignant, qui va interpeller les touristes que nous sommes, qui va faire sens et grand moment de radio. « C’était il y a quarante huit ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais sur la grande littorale. Je transportais, derrière mon automobile, un gros carton qui était sans doute mal attaché. Je me suis bordé sur le bas côté pour mieux l’arrimer … ».

L’animatrice s’étonne. Elle l’interrompt. « Quarante-huit ans c’est beaucoup. Vous pensez encore avoir besoin de demander pardon pour un fait si lointain ? » L’autre, de continuer sans se départir de sa gravité : « Bien sûr ! C’est important pour moi. Ce que j’ai fait est si grave … ! » Cette fois, chacun de penser à un accident, un problème majeur : de ceux qui demeurent sur la conscience. L’animatrice n’en mène pas large, les auditeurs sont aux aguets.

« C’était encore une époque où des enfants vendaient des fruits sur le bord de la route. Aujourd’hui, ce sont des échoppes tenues par des adultes mais en ce temps-là, c’était des enfants. Quand j’ai eu fini d'affermir mon paquet, j’ai repris ma place dans la longue file des voitures ; c'est alors que j'ai vu dans mon rétroviseur cet enfant qui courait vers moi avec un carton de fruits ; il pensait sans doute que je m‘étais arrêté pour lui acheter un peu de marchandise ... »

Le frisson se confirme. L’homme a dû en partant bousculer le jeune vendeur, l’accrocher ou bien pire encore. L’animatrice retient son souffle. Les auditeurs que nous sommes font de même tandis que Jean continue son récit ou plutôt l’extrait d’une mémoire qui ne s’est jamais refermée en dépit du temps.

« J’ai compris dans l’instant la déception de ce gamin. Il pensait effectuer une vente ; il m’avait vu m’arrêter et je partais sans l’attendre. Un adulte trahissait la confiance qu’un enfant mettait en lui. Comment a-t-il pu supporter cet affront ? J’aimerais tant lui demander pardon, l’avoir au bout du fil pour enfin m’excuser. Je ne pouvais vraiment plus faire autrement, j’étais dans le flot de la circulation ... »

Ce n’était que ça. Un malentendu et pourtant, Jean avait vécu toutes ces années avec le désir ténu de retrouver ce gamin et de s’excuser. Souvenir dérisoire sans doute, souvenir incertain, instant qui n’avait peut-être pas touché cet enfant de l’époque comme ce monsieur qui l’avait porté, telle une croix, toute sa vie. Jean profitait de la radio, geste désespéré s’il en est, pour laver une conscience qui n’avait jamais effacé ce moment anodin.

Le miracle de la radio opérait. Nous percevions la détresse de cet homme, l’envie folle qu’il avait de retrouver l’enfant de jadis, de lui demander pardon. C’était aussi dérisoire que magnifique. Sa volonté, sa sincérité, son repentir nous touchaient et emportaient notre admiration. Nous avions vécu une tranche de vie, un moment sans fard ni mensonge. Jean et son pardon impossible nous avaient appris sur les habitants de cette île bien plus que les guides et les reportages.

Je ne sais si je suis parvenu à vous transmettre ce qui me toucha. Je me devais de vous en faire part, simplement par reconnaissance vis-à-vis de Jean et de son ineffable désir de rédemption.

Admirativement sien.

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15 réactions à cet article    


  • fred.foyn 23 août 2016 10:40
    Demander pardon, n’excuse en rien le mal fait..une formule pour cacher ses turpitudes ?
    On peut être « désolé »..d’avoir gêner une personne éventuellement..mais (pour moi) demander pardon ne veut rien dire, le mal est fait...comme certain nazis au moment de leurs procès qui demandaient pardon d’avoir fait 6 millions de morts... ?

    • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 15:16

      @fred.foyn

      Je suis d’accord, le pardon n’annule pas la faute mais il l’adoucit


    • MAIBORODA MAIBORODA 23 août 2016 10:47

      Très beau texte. Très belle histoire. Très brave homme.

      Le journal réunionnais « 7 LAMES LA MER » devrait la « répercuter ».

      • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 15:15

        @MAIBORODA

        Je ne suis qu’un touriste
        Faites avec mon autorisation si cela vous chante
        J’en serais alors enchanté


      • Simple citoyenne Simple citoyenne 23 août 2016 11:05

        Bonjour C’est Nadum ; énorme votre article est vraiment touchant. Moi aussi, comme ces auditeurs qui ont dû retenir leur souffle pendant cette confession, je m’attendais à une chose, sans tout dévoiler, donc à un acte terrible, mais pour cet homme, oui, cet acte involontaire l’a été.


        • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 15:18

          @Simple citoyenne

          C’était effectivement étonnant et j’ai souhaité l’écrire
          Si vous le voulez, faites passer mon texte à cette radio
          Je suis métropolitain en vacances dans votre formidable île


        • Simple citoyenne Simple citoyenne 23 août 2016 16:15

          @C’est Nabum je n’ai pas compris votre réponse, « Je suis métropolitain en vacances dans votre formidable île » dites-vous  ! Désolée je ne vous suis pas là !


        • Simple citoyenne Simple citoyenne 23 août 2016 16:37

          @ c’est Nadum, Ah ok, il y a erreur, je ne faisais que parler de votre texte dans lequel vous nous retranscrivez merveilleusement bien la réaction que vous avez eue, en entendant cette confession poignante, et la réaction des auditeurs qui, sans doute, comme vous, étaient peut-être accrochés à la radio et qui ont dû avoir la même réaction que la vôtre, enfin je crois, je ne sais pas ; quant à moi C’est Nadum, je ne suis qu’en Île de France, voilà !


        • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 17:16

          @Simple citoyenne

          J’ai mal compris Veuillez me pardonner


        • juluch juluch 23 août 2016 11:43

          Une jolie histoire Nabum  smiley


          • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 15:18

            @juluch

            Merci l’ami

            Jean en est le seul responsable


          • UnLorrain (---.---.57.109) 23 août 2016 13:51

            Jean est de ceux qui ont le soucis des autres....Il vaut mieux se ponderer si tel est le cas je pense...Un autre Jean ne dit il pas avec sa sagesse habituelle au sortir de l une de ses fables : qui se souci plus du bien etre d autrui que de lui meme, se meurt de soif a la Fontaine..


            • C'est Nabum C’est Nabum 23 août 2016 15:19

              @UnLorrain

              Jean est un sage La Fontaine avait du talent mais une vision de classe
              Nuançons en toute chose


            • Hector Hector 24 août 2016 08:59

              Bonjour Nabum,
              Très joli récit d’un homme simple et respectueux.
              Si vous me le permettez, j’ajouterais que l’Amour, plus on en donne et plus on en reçoit.
              La preuve.

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