• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > La princesse et le pêcheur

La princesse et le pêcheur

Bonimenterie courtoise

L'impossible rencontre.

Il était une fois, il y a bien longtemps de cela une belle princesse qui s'ennuyait à mourir dans son château de Langeais. La demoiselle dépérissait de ne trouver jamais personne à son goût. Elle avait repoussé tous les prétendants de la place, les princes d'alentour et même quelques nobliaux sans fortune. Son père se désespérait de la voir ainsi, assise toute la journée, le regard dans le vague.

Le pauvre homme craignait par dessus tout que sa fille, son enfant unique, ne termine ses jours dans un sombre couvent. Il rêvait de voir son beau château peuplé d'enfants joyeux, animé de belles fêtes au lieu de quoi sa magnifique demeure seigneuriale était devenue une lugubre forteresse des plaintes et des larmes.

Antoinette, puisque c'est ainsi que se nommait la pauvre jeune fille, tissait du matin au soir, le regard perdu sur la Loire qui coulait à deux pas de là. Rien ne pouvait la distraire d'une tâche mécanique qu'elle réalisait sans joie. On devinait en elle une mélancolie si grande que beaucoup s'inquiétaient même de sa survie.

Un jour pourtant le charmant minois de la belle princesse s'illumina d'un sourire qu'on ne lui connaissait pas. Au loin sur la rivière, une barque avançait. Un pêcheur s'y affairait. De l'homme, on ne devinait que la silhouette mais on percevait distinctement le chant mélodieux. Antoinette fut émerveillé par la douceur de cette voix, la beauté des paroles qu'elle parvenait à entendre.

Tous les soirs, la barque arrivait et le pêcheur chantait. C'était pour Antoinette un moment de grâce qui comblait sa triste existence. Petit à petit, elle devint plus joyeuse, elle retrouvait de belles couleurs, elle sortait à nouveau de ce château qui était devenu, pour elle, au fil du temps, une prison dorée.

Le prince, son père, avait observé cette métamorphose sans bien comprendre les raisons de cet incroyable changement. Qu'importe, il se reprenait à espérer pour sa fille des jours meilleurs et une descendance qu'il appelait de ses vœux. Il était près à n'importe quelle concession pour que ce miracle prenne corps.

Un soir, il comprit ce qui avait ainsi transfiguré sa chère fille. Sur la Loire une barque avançait, Antoinette cessa toute activité pour se pencher à une fenêtre du château. Elle écoutait le doux chant mélodieux de celui qui jetait son filet. Le pêcheur avait conquis son cœur, le roi en était désormais convaincu. Il n'était que de voir le regard dans le vague de sa chère fille !

Immédiatement le prince fit mander le pêcheur. Des gardes se hâtèrent d'aller chercher l'homme qui avait pris possession de l'esprit de leur maîtresse. Bientôt, c'est un vieil homme tout ridé, marqué par les morsures du soleil et de l'eau qui se présenta à eux. Antoinette pâlit, elle fit mauvaise mine à celui dont elle ne connaissait que la voix enchanteresse.

La belle s'était amouraché d'une illusion. Il y avait tant de différence d'âge et de condition entre ce pauvre homme et sa noble personne qu'aucune relation ne serait jamais possible. Le prince comprit aussi bien vite la méprise et se contenta de donner une bourse bien pleine au pêcheur pour qu'il s'en allât loin du château poursuivre son métier.

Ce que le Prince n'avait pas prévu, c'est que le vieil homme, ce pauvre pêcheur de modeste condition fut frappé sur le coup par la grâce de la princesse. Lui qui n'avait jamais rien attendu de l'existence, qui avait toujours vécu solitaire sur la rivière, venait au crépuscule de sa vie de découvrir les vertiges de l'amour. Il en était bouleversé, le souffle coupé et la tête tourneboulée.

Il empocha la bourse et s'en alla loin du beau château de Langeais. Ce que Prince veut, Prince doit l'obtenir sur le champ. Alexandre, puisque tel était le nom de notre Pécheur savait qu'il ne pouvait rester désormais dans la région. Il s'en alla le cœur gros, son filet sous le bras et l'âme en peine.

Il n'alla pas très loin. La Princesse lui avait provoqué une plaie mortelle. Il s'effondra non loin de là et mourut le sourire aux lèvres. On dit dans le pays que jamais on n'avait vu défunt ayant visage aussi radieux. Il y avait un tel prodige que bien vite on se pressa de le mettre sous terre, juste en face de sa belle rivière.

Le temps passa. Antoinette se morfondait à nouveau dans la tour de son château. Plus rien désormais n'allait pouvoir la sortie de cette mélancolie qui l'avait reprise aussitôt le départ du pêcheur. Le Prince savait que rien ne changerait son destin, sa lignée allait s'éteindre et le château changerait de mains. Il fallait s'y résoudre.

C'est à ce moment qu'une étrange rumeur sillonna le pays de Langeais. Des plus curieux que d'autres, des hommes de peu de foi et de grande audace avait exhumé le corps d'Alexandre le bienheureux, car c'est ainsi qu'il avait été surnommé dans la région. Ils espéraient sans doute trouver le secret de ce mort si heureux. Ils n'espéraient certes pas retrouver le pécule du Prince qui avait été promptement vidé à la découverte du corps. Seule la bourse de cuir avait été restitué à ce propriétaire qui l'avait emporté sous terre.

Les profanateurs avaient dit-on découvert un caveau vide au sein duquel seule une bourse de chevreau trônait en son sein. La cupidité les avait poussé à ouvrir ce trésor et quel ne fut pas leur surprise d'y découvrir une modeste et mystérieuse pierre de Loire. Un galet tout plat et poli par la rivière, noir et pourtant brillant de mille feux.

Le Prince se fit fort de retrouver ce talisman étrange. Il y mit assez de prix pour que les découvreurs osent sans honte ni crainte la porter au château. Bien vite, il en fit un collier qu'il offrit à sa fille. Antoinette, recluse dans sa tour glaciale et sinistre n'avait eu vent d'aucune rumeur. Elle fut surprise d'un tel présent.

Le collier à la pierre polie aussitôt passé à son cou, la demoiselle fut prise d'étranges convulsions. Elle s'effondra presque immédiatement avec au visage un sourire angélique qui ne lui donnait nullement les traits habituels du trépas. Le Prince fut frappé d'effroi tout en devinant qu'un prodige avait eu lieu sous ses yeux.

Antoinette fut enterrée là où le pauvre pêcheur avait été mis en terre. On dit que de ce jour, en cet endroit, poussent les plus belles fleurs du pays. La végétation y est devenue si dense que beaucoup de jeunes gens y viennent s'y dissimuler pour y vivre des ébats magnifiques. On dit encore que ceux qui ont ainsi vu la feuille à l'envers en ce lieu mystérieux, seront heureux ensemble tout le reste de leur âge.

Bien des années plus tard, Honoré de Balzac choisit ce château pour y raconter une histoire d'amour impossible. Il savait sans doute qu'une légende avait fleuri non loin de là. C'est ainsi que la Princesse devint Duchesse et que notre pêcheur devint général. Mais qu'importe cette seconde histoire, c'est à la première qu'il est temps de rendre justice.

Si vous ne voulez pas me croire, allez donc compter fleurette en bord de Loire à quelques lieues en aval du château. Vous verrez votre vie bouleversée et vous saurez alors que je ne dis pas toujours n'importe quoi ! Vous pourrez même, au moment le plus intense de votre extase, entendre au loin une douce chanson et deux voix se mêler pour vous enchanter. C'est Antoinette et Alexandre, unis enfin en dépit de toutes leurs différences. Si vous avez la chance d'entendre leur chanson, jamais la vie ne vous sera morose. Je vous laisse choisir votre destin, la Loire et cette fable valent bien une petite entorse à la bienséance. Accordez-vous donc quelques amours ligériennes, vous en serez transformé.

Bucoliquement vôtre.


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (8 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • Phi ka Sō Phi ka Sō 14 août 2013 10:39

    Un article sans commentaire,

    c’est bien triste comme atmosphère.

     

    Surtout que cet billet est un tableau,

    une fable honorant la différence,

    d’âge et de croyance.

     

    Les écarts font souvent des égards,

    grands ou petits, de bas en haut,

    cartes en mains, pas dans le dos,

    l’indifférence est un joker, un phare,

    guidant notre marin, d’une curieuse paupière,

    d’une noble manière, d’une plume cavalière.

     

    Ainsi va le bonimenteur, offrant vérités,

    sage et juste avec ses mots,

    ainsi va ce petit mot, ainsi va l’amitié.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès


Derniers commentaires


Partenaires