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Robert & Pétronille

Fontevraud, de ma lanterne

 La femme est l'avenir du moine

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Il était une fois un homme de lumière et de luxure, de plaisir et de foi, de générosité et d'opiniâtreté. Il s'appelait Robert, beau parleur, grande gueule ; il avait tout pour entrer dans le calendrier. L'église l'a laissé dans les oubliettes de son panthéon céleste. Il me plaît de le réinventer ici, pour lui offrir cette légende dorée qui lui fut jadis refusée.

Il était, cette même fois, une dame patronnesse, abbesse de son état et femme de poigne. Elle eut le bonheur de partager la couche de Robert- en tout bien tout honneur ?-et, si tel ne fut pas le cas qu'importe : ces deux personnages eurent bien raison de succomber au merveilleux plaisir de chair. Cette femme remarquable, Pétronille, eut aussi l'immense honneur de commander aux hommes en un temps où la femme n'était bonne qu'à mourir en couches.

De leur histoire véridique, je me moque comme de leurs premières confessions. Il n'est plus temps de refaire l'histoire ; l'eau a coulé sur les fonts baptismaux ; moniales et pères ont, depuis fort longtemps, délaissé l'abbaye de Fontevraud. Ils furent remplacés par des prisonniers avant que l'on ne fasse de cet endroit un lieu d'admiration légitime.

Robert a rêvé d'un monde sans entraves, d'une société sans frustrations, d'une pensée sans préjugés. Il a considéré les humbles au même titre que les puissants, les dames de noble naissance comme les demoiselles du lupanar, les seigneurs comme les pestiférés. Il parlait d'amour et de charité, de pardon et d'une société idéale. Il voulait créer une cité radieuse, antichambre du paradis.

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Son verbe a dressé des merveilles à partir d'un terrain inculte fait de ronces. Imaginez le tableau : sa troupe mixte se met au travail. Les femmes font les clôtures, les hommes érigent des murs, et, tandis qu'ils s'élèvent, quelques prêtres disent des messes basses pour sauver les âmes de tout ce beau monde qui dort ensemble dans des cabanes. Dieu reconnaîtra les siens et le Saint-Siège regardera tout cela d'un œil (sic) circonspect.

Robert est dépenaillé, il n'a pas l'allure du chef spirituel. L'homme agace et exaspère la bonne société de son époque. Pour poursuivre son œuvre, il laisse les clefs du canon à d'autres et reprend les routes. Ce grand prêcheur est le roi des pérégrinations illuminées. Il marche pieds nus, la barbe hirsute et les habits en guenilles. Hippie bien avant l'heure, il prône l'amour et le partage dans une chasteté supposée.

Voilà comme il me plaît de décrire ce grand homme qui voit dans la femme la seule susceptible de gouverner raisonnablement une armée mixte de frères et de sœurs, réunis pour l'amour du Seigneur et celui de leur prochain. C'est à dame Pétronille qu'incombe cette lourde responsabilité. Le caractère trempé et la foi chevillée au corps, elle peut dormir à côté de son modèle sans sentir monter en elle les feux de la turpitude.

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Robert, hélas, décède en Berry ; mauvaise idée que de rendre son dernier soupir loin de son rêve qui se construit. Pétronille doit batailler pour récupérer la sainte dépouille de son héraut et, comme elle a du répondant, elle finit par le tirer des crochets de l'épiscopat local. Forte de cette victoire héroïque, elle s'enflamme un peu et en oublie la requête testamentaire du pauvre Robert qui voulait être enterré parmi les plus humbles …

C'est dans le chœur liturgique de l'abbaye qu'il reposera et non dans la terre boueuse des indigents. Première contrariété qui ne sera pas la dernière post-mortem. Les puissants se jouent de sa postérité. Celui qui fit des prodiges de son vivant n'aura pas accès au paradis des canonisés. C'est tout juste s'il a hérité du statut intermédiaire de bienheureux : le purgatoire pour les candidats à la sainteté. Voilà ce qui arrive à ceux qui fricotent avec les femmes.

Pétronille n'aura pas sort plus heureux. La vedette lui sera dérobée par dame Aliénor qui, après de nombreuses frasques avec ses époux de rois, se réfugiera en lectures et prières en ce lieu. C'est sur elle, à présent, que rejaillit toute la lumière de ce site si empreint de spiritualité et d'une beauté dépouillée. C'est du moins ainsi que l'histoire est injuste et ne met en évidence que les grands de ce monde.

Voilà comme j'ai compris, de travers, cette histoire. Touriste improbable, je n'ai retenu que le petit côté de l'aventure, prenant ce qu'il me plaisait de croire et délaissant la version officielle. Je vous prie d'excuser cette vision si personnelle ; elle ne vous sera que de bien peu d'utilité lors d'une éventuelle visite, si ce n'est que de vous perdre dans les arcanes de l'abbaye. Je voulais rendre hommage à Robert et à sa Pétronille : petit pied de nez à notre sainte mère l'église et à ses hypocrisies séculaires !

Iconoclastement leur.

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8 réactions à cet article    


  • Gabriel Gabriel 20 août 2014 10:38

    Bonjour Nabum,

    Votre Robert me fait penser à l’abbé Meslier, grand hédoniste et épicurien devant l’éternel. Il dénonça l’hypocrisie de l’église sur le sujet de la sexualité et fut mis à l’index à la fin de sa vie. Etonnant lorsque l’on sait que les bordels sont érigés avec les pierres de la religion.


    • C'est Nabum C’est Nabum 21 août 2014 08:29

       Gabriel


      Épicurien et rien d’autre

    • Paulo/chon 20 août 2014 11:38

      Bjr Nabum,
      Je sais c’est anti-conformiste que de vous interpeler nommément mais je me suis surpris à relever la cohérence entre Pétronille et iconoclastement et je regrette vraiment que vous soyez été une exception au sein de l’éducation nationale, votre spiritualité en l’occurrence n’a d’égal que l’imagination que l’on souhaiterai pour tous ses proches. Au lendemain ou le pape se prend pour Saint-Louis, une fable religieuse s’impose 


      • C'est Nabum C’est Nabum 21 août 2014 08:30

        Paulo/chon


        Étant coupé du monde, j’aimerais que vous m’informiez de cette nouvelle croisande pour m’en faire le ménestrel

      • Fergus Fergus 20 août 2014 13:34

        Bonjour, C’est Nabum.

        Ah ! Fontevraud, une merveille d’abbaye, et quelques gisants de personnages illustres qui sont, à eux seuls, une illustration de la Grande Histoire.

        Pour le fun, et en hommage à... Pétronille, musique : Tu sens la menthe, ici par Les Charlots à défaut de Dranem.

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